CHAPITRE XLIV.
Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le joindre au port de Tumbès.
Des sables, des vallons remplis de bois hérissés et touffus, dont la ronce et le manglier font un tissu impénétrable, des torrents, des fleuves rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude profonde, tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose à son passage, et ne peut arrêter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre brûlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois où jamais les serpents venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient vu les traces de l'homme. Il s'élance dans les torrents, il enseigne à ses compagnons à les traverser à la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui les entraînent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les amène au bord. Intrépide et infatigable, il s'avance, il découvre enfin des champs cultivés, des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et la terreur qu'il y répand fait bientôt passer à Quito la nouvelle de son retour. Mais le cruel état des choses, dans le royaume des Incas, n'avait pas permis de veiller à la défense des vallées.
Huascar était captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frères, Mango, réfugié dans les détroits des montagnes de l'orient, avec les restes de sa famille et les débris de son armée, méditait le hardi dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait même tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur roi.
Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans une forêt, les animaux qui l'habitaient, chassés de leur retraite par la rapidité des flammes, que pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers inaccessibles; et de là, fixant un œil morne sur la forêt que le feu dévore, ils semblent murmurer entre eux leur épouvante et leur douleur.
Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des siens, des montagnes de l'orient. La renommée, qui le précède, a semé le bruit de sa marche. Le courage, dans tous les cœurs, se ranime avec l'espérance; dans Cusco le peuple commence à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de la révolte se fait entendre.
Au signal d'un soulèvement et à l'approche d'une armée, Palmore abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la domine[150], et s'y enferme avec les siens.
[150] Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire cette citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué.
Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier d'une nombreuse armée qu'il fait camper autour des murs, il envoie à la citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci répond que la paix, ou la mort le désarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que lui-même il n'a d'espoir qu'en la clémence de Mango. «Je ne sais point ce qui se passe hors des remparts que je défends, répond ce généreux guerrier. Ataliba est homme, il peut éprouver des revers; mais puisqu'il lui reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a pas tout perdu. S'il n'était plus lui-même, peut-être alors prendrais-je conseil de la nécessité, mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de lui seul; et je laisse Mango exercer sa clémence sur des malheureux, s'il en est d'assez lâches pour l'implorer.»
Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns des siens étaient troublés de ces menaces: «Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba fût malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? Ressemblerions-nous aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque tourbillon rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: laissons passer l'orage.» Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sûr: «Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco est à nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux mille hommes déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, dit-il en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, voilà comme il faut que l'on parle à ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon peuple, c'est un bon roi.»
Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement de Cusco, le roi de Quito s'avançait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé les plaines de Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le fleuve Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce beau fleuve arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit que Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui étaient dévoués. Molina l'entendit, et dans le moment même il prit sa résolution. «Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp facile à retrancher, où ton armée se repose; et profitons de l'avantage que le sort nous a ménagé.» Il fit donc avancer l'armée sur le coteau qui dominait la plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la nuit il appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya.
Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi retranché dans son camp, l'insulte, et l'appelle au combat.
Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait couvert de honte, et s'en plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit Alonzo, que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis qu'imprudence et légèreté? Laisse venir le jour que j'ai marqué pour leur défaite; alors nous répondrons en hommes à ces témérités d'enfants.»
Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, le roi de Quito vit paraître, au-delà du camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau flottant de Palmore. «Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et si Palmore fait son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il dit; et le signal donné, l'armée abandonne son camp, et va se ranger dans la plaine.
Alonzo se réserve deux mille combattants armés de haches et de massues, pour charger lui-même à leur tête. C'est la troupe de Capana; et ce cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur de combattre sous Alonzo. Cependant la flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et bientôt une horrible mêlée confond les coups, et fait couler ensemble des flots du sang des deux partis.
Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est reposé, il fond sur l'armée ennemie; et d'une ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la tête du corps terrible qu'il réservait pour ce moment.
Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, épouvanté, dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout se disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste seule et se tient immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler sous le nombre: trois fois on l'invite à se rendre, trois fois, avec un fier mépris, elle rejette son salut. Sa résistance, et le carnage qu'elle fait en se défendant, achèvent d'étouffer un reste de compassion dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses guerriers ne quitte son rang; ils périssent dans la place où ils combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et consterné, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire. Hélas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, était pour lui le terme de la prospérité, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et traître de la fortune qui l'abandonnait.
Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve qui baigne les champs de Tumbès.