CHAPITRE XLVI.
Ce que Pizarre avait prévu ne tarda point à arriver. Le trésor des moissons était déposé dans les villages; la disette fut dans les murs. Il fallait, pour faciliter les secours du dehors, attaquer et forcer les lignes. Orozimbo voulut commander ces sorties; et ni sa sœur ni son ami ne voulurent l'abandonner.
Les Espagnols, trop affaiblis par l'étendue de leur enceinte, surpris, attaqués dans la nuit, avaient d'abord cédé au nombre. La première sortie avait, pour quelques jours, rendu la vie aux assiégés; mais la seconde fut fatale aux héros mexicains: l'un et l'autre y perdirent ce qu'ils avaient de plus cher au monde.
L'attaque avait été si vive, que les lignes forcées, le secours introduit, les Indiens se retiraient sans être poursuivis. Ce fut dans ce moment qu'Amazili crut voir, à l'incertaine clarté de l'astre de la nuit, un jeune Indien se débattre entre deux soldats espagnols. Ils l'avaient pris; ils l'entraînaient. Télasco n'est pas avec elle, et ce jeune homme lui ressemble. Elle approche. C'est lui. Éperdue, elle crie au secours; on ne l'entend point. Il n'a qu'elle pour sa défense. Il faut le sauver ou périr. Elle tend son arc. Mais va-t-elle percer le sein d'un ennemi? percer le cœur de son amant? Son œil est sûr, mais sa main tremble; et la crainte ajoute au danger. Deux fois elle vise, et deux fois son amant se présente devant la flèche qui va partir. Un frisson mortel la saisit; ses genoux chancelants fléchissent; son arc va lui tomber des mains; il ne lui reste plus que la force de le détendre. La nature et l'amour font pour elle un de ces efforts réservés aux périls extrêmes. Elle saisit l'instant où l'un des deux Espagnols sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe; le bras de Télasco, le bras qui tient la hache est dégagé; l'autre ennemi en éprouve l'effort terrible; et délivré comme par un prodige, Télasco va rejoindre ses compagnons qui rentrent dans les murs… Que fais-tu, malheureux? Tu laisses ton amante au pouvoir de tes ennemis.
Elle saisit l'instant où l'un des Espagnols sert de bouclier au Mexicain; le trait part; le soldat blessé tombe…
A peine la flèche est partie, à peine Amazili a pu voir son amant se dégager et s'enfuir, elle n'a plus la force de le suivre. Cette frayeur de réflexion qui suit les grands périls et qui reste dans l'ame lorsque le péril est passé, s'est emparée de son cœur épuisé de courage, et l'a saisie si violemment, qu'une défaillance mortelle l'a fait tomber évanouie. Elle ne se ranime, elle n'ouvre les yeux que pour se voir environnée de soldats castillans que le bruit de l'attaque a fait accourir dans ce lieu. Ils la trouvent sans mouvement; ils en sont émus; ils s'empressent de la rappeler à la vie. Sa beauté, en se ranimant, leur imprime un tendre respect. Cœurs féroces! du moins la beauté vous désarme; c'est un droit que sur vous encore la nature n'a point perdu.
Le jeune et valeureux Mendoce, monté sur un coursier superbe, rencontre, au milieu des soldats, cette jeune guerrière; il en est ébloui. Le panache de plumes dont elle est couronnée, son carquois d'or suspendu à une chaîne d'émeraudes, riche présent d'Ataliba, le tissu dont sa taille est ceinte, et qui presse au-dessus des flancs les plis de sa robe flottante, mais sur-tout la noble fierté de son air et de son maintien la trahit, et annonce une illustre origine.
«Jeune beauté, lui dit Mendoce, quel malheur, ou quelle imprudence vous fait tomber entre nos mains?—La vengeance et l'amour, dit-elle, les deux passions de mon cœur.—Êtes-vous la fille, ou l'épouse du roi de Tumbès?—Non, dit-elle: je suis née en d'autres climats. Ces murs ont été mon refuge. La liberté, qui m'est ravie, était mon unique bien.—Il vous sera rendu, lui dit Mendoce; daignez vous confier à moi;» et l'ayant fait asseoir sur la croupe de son coursier, il la mène au camp de Pizarre.
Le jour répandait sa lumière; et Pizarre, au milieu du camp, se faisait instruire des événements de la nuit. Mendoce arrive, et lui présente la jeune Indienne captive. Le héros la reçoit avec cette bonté noble, modeste, et consolante qu'on doit à l'infortune, et que l'on a toujours pour la faiblesse et l'innocence, protégées par la beauté.
Mais le malheur qui poursuivait Amazili, voulut qu'elle fût reconnue par le jeune Fernand Pizarre, qu'elle avait vu dans le fort de Tumbès. «Ah! mon frère! s'écria-t-il, c'est elle-même, c'est la sœur de ce vaillant cacique, de ce généreux Mexicain qui m'a sauvé la vie et m'a rendu la liberté. Acquittez-moi, je vous conjure.» Pizarre allait la renvoyer, mais le plus grand nombre des Espagnols en firent éclater leurs plaintes. Était-ce avec des Mexicains qu'il fallait se piquer de frivoles égards et de ménagements timides? Un Espagnol espérait-il s'en faire des amis? Il avait dans ses mains le sûr moyen, le seul peut-être de les obliger à se rendre; et il le laissait échapper! Aimait-il mieux voir deux cents hommes qui s'étaient confiés à lui, manquant de tout sur ce rivage, et n'ayant pas même un asyle, périr autour de ces remparts, ou de fatigue, ou de misère, ou par les flèches des sauvages? Voulait-il les sacrifier?
Le général eût méprisé ces plaintes, si l'échange des deux captifs ne l'eût pas touché de si près. Mais un intérêt personnel eût rendu odieux ce qui n'était que juste; et il voulut se mettre au-dessus du soupçon. Il fit donc appeler Valverde, le seul homme, qui, par état, pût être chargé décemment de la garde de sa captive; il la lui confia, et lui remit le soin de la mener sur le vaisseau. Le même jour il fit savoir au commandant du fort, que sa sœur était prisonnière; qu'il lui avait donné son vaisseau pour asyle; que tous les égards, tous les soins qui pouvaient adoucir le sort d'une captive, il les aurait pour elle; mais qu'un devoir encore plus saint que la reconnaissance lui défendait de la lui rendre, à moins que, renonçant lui-même à une résistance inutilement obstinée, il ne le reçût dans le fort.
Dès que les héros mexicains s'étaient aperçus de l'absence d'Amazili, ils en avaient poussé des cris de douleur et de rage. Ils la cherchaient des yeux; ils l'appelaient; ils parcouraient toute l'enceinte du rempart qui les séparait d'elle, prêts à s'élancer à travers mille morts, s'ils avaient entendu ses cris. L'un d'eux, et c'était son amant, osa même sortir du fort, et la chercher dans la campagne. Enfin désespéré, et la croyant perdue, ils la pleuraient ensemble, lorsque l'envoyé de Pizarre leur annonça qu'elle vivait. Leur premier mouvement fut donné à la joie; mais cette joie était trompeuse: la douleur la suivit de près.
Amazili dans l'esclavage et au pouvoir des Espagnols, sans qu'il fût possible de la délivrer, à moins de leur rendre les armes! C'était un genre de malheur aussi cruel que celui de sa mort. Mais l'indignation, dans le cœur d'Orozimbo, ayant ranimé le courage, il répondit avec fierté, que sa sœur lui était bien chère, mais que pour elle il ne trahirait pas un roi, son bienfaiteur, son hôte, et son ami; qu'il rendait grâce au chef des Castillans, des ménagements qu'il avait pour une princesse captive; mais qu'en lui renvoyant son frère, il croyait lui avoir donné un exemple plus généreux.
Lorsque Pizarre entendit la réponse d'Orozimbo, il regarda d'un œil sévère les Castillans qui l'entouraient. «Voyez-vous, leur dit-il, combien ces hommes-là sont au-dessus de nous, et combien, auprès d'eux, nous sommes vils, méchants, et lâches? Apprenons à rougir, et à les imiter.» Dès ce moment, il résolut de renvoyer Amazili, et de charger Fernand lui-même de la ramener à son frère. Le jour baissait; il crut pouvoir différer jusqu'au lendemain.
Cependant le fourbe hypocrite à qui elle était confiée, l'ayant menée sur le vaisseau, et s'y voyant seul avec elle, sentit s'allumer dans ses veines le plus noir poison de l'amour. Il s'approche d'elle, et d'abord il feint de vouloir la consoler. «Ma fille, lui dit-il, modérez vos douleurs. Le ciel veille sur vous; et l'asyle qu'il vous procure, le gardien qu'il vous choisit, sont des signes de sa bonté. Sous cet habit simple et modeste, savez-vous qui je suis, et tout ce que je puis pour vous? Je n'ai point d'armes, mais je commande à ceux qui sont armés. Je n'ai qu'à leur dire de verser le sang, le sang sera versé. Je n'ai qu'à dire au glaive de s'arrêter, et le glaive s'arrêtera. Les peuples, les armées, les rois eux-mêmes, tout est soumis à mes pareils; et nous dominons sur les hommes, comme sur de faibles enfants.»
Amazili, qui se souvenait des prêtres du Mexique, comprit que Valverde exerçait ce ministère redoutable. «Vous êtes donc, lui dit-elle, un des interprètes des dieux?—Des dieux! reprit Valverde; sachez qu'il n'en est qu'un: c'est celui que je sers. Tout tremble devant lui; et il m'a remis sa puissance. Mon esprit est le sien; ma voix est son organe; je parle, et c'est lui qu'on entend; c'est sa volonté que j'annonce; et sa volonté change quand et comme il me plaît: car il m'écoute; ma prière l'irrite, ou l'appaise à mon gré.»
«Veuillez donc, lui dit-elle, que votre Dieu soit juste, et qu'il cesse enfin de poursuivre des malheureux, qui, ne l'ayant point connu, n'ont jamais pu l'offenser.»
«Votre malheur, je l'avoue, est digne de pitié, lui dit Valverde; et sans un prodige, vous ne pouvez guère sortir du précipice où je vous vois. On sait que vous êtes la sœur du guerrier qui défend ces murs; on lui propose de se rendre: votre rançon est à ce prix. S'il vous aime assez pour souscrire à cette indigne loi, vous serez réunis, mais dans la honte et l'esclavage: je dis dans la honte, ma fille; car il n'est plus qu'un perfide et qu'un lâche, s'il trahit pour vous son devoir.»
Amazili, en l'écoutant, était tremblante et consternée. «Eh bien, reprit-il, croyez-vous que s'il venait du ciel un être bienfaisant, qui, vous ombrageant de ses ailes, frappât vos ennemis de confusion et de terreur, et vous enlevât de leurs mains, il fallût dédaigner ses soins et refuser son assistance?—Et quel sera, demanda-t-elle, cet être secourable?—Moi, répondit Valverde.—Ah! vous serez pour nous, dit-elle, un dieu libérateur.—Il dépend de vous seule que je le sois, reprit le fourbe; et c'est à vous de m'y engager.—Hélas! comment?—Pensez au bienheureux moment où ce frère si désiré, où cet amant plus désiré encore, vous voyant arriver, se précipiteraient dans vos bras.—Je succomberais à ma joie.—Je le crois. Je me peins cette bienheureuse entrevue. Fille aimable, je crois vous voir voler dans leur sein, les combler de vos plus touchantes caresses; je vois vos charmes s'animer, et briller d'un éclat céleste; je vois votre cœur palpiter, votre sein tressaillir; je vois vos yeux lancer les étincelles de la joie, et bientôt répandre les larmes de la plus douce volupté. Oui, je vous le rendrai cet amant, cet heureux amant. Goûtez d'avance les délices d'une réunion qui sera mon ouvrage, et laissez-m'en jouir moi-même, en vous faisant l'illusion que je me fais. Croyez le voir, qui vous appelle, qui vous voit, qui fait éclater sa joie et son amour. Jetez-vous dans ses bras, et partagez l'égarement, l'ivresse, le délire où vous le plongez.» A ces mots, les yeux enflammés, il s'élançait… Elle s'échappe, et portant la main sur son arc, qu'elle arme d'une flèche: «Arrête! lui dit-elle, d'un air où l'indignation se mêle avec la frayeur; arrête, homme faux et cruel! Je t'entends, je vois à quel prix tu mets ton indigne pitié. Je suis faible, je suis captive et livrée à nos oppresseurs; mais j'ai dans ma faiblesse une force qui me soutient. Cette force, au-dessus de celle des tyrans, est un fier mépris de la mort.»
«Imprudente! reprit Valverde, ne vois-tu que la mort à craindre? Et un éternel esclavage? et le malheur de ne plus voir ce que tu as de plus cher au monde? et le malheur plus effroyable encore d'avoir entraîné dans les fers ton frère et ton amant?… Tremble, et tombe à genoux pour fléchir ma colère; ou ces transfuges d'un pays que nous avons réduit en cendres, ton frère, ton amant, toi-même, vous subirez à votre tour le sort que vos rois ont subi.»
«Va, lui dit-elle avec horreur, quand je verrais là, sous mes yeux, le brasier de Guatimozin, j'aimerais mieux m'y jeter vivante, qu'aux pieds d'un fourbe que j'abhorre.» Et en parlant, elle tenait son arc tendu pour le percer. Valverde, confondu, s'éloigne plein de rage, mais sans remords.
Abandonnée à elle-même, la malheureuse se plongea dans l'abyme de sa douleur. Se voir séparée à jamais de son frère et de son amant, ou les voir se livrer eux-mêmes aux meurtriers de leurs parents, aux destructeurs de leur patrie! Ils ne s'y résoudraient jamais; et quand ils pourraient s'y résoudre, en seraient-ils plus épargnés? On avait appris à les craindre; on n'aurait garde de laisser au Mexique de si redoutables vengeurs.
Dans le silence de la nuit, ces réflexions, animées par l'image de sa patrie qui s'offrait sanglante à ses yeux, l'agitèrent si violemment, qu'il n'était rien de plus affreux pour elle, que de penser que, pour sa délivrance, on pût vouloir la loi des Castillans.
Mais non, ce n'était pas ainsi qu'Orozimbo et Télasco méditaient de la délivrer. Choisir une nuit sombre, sortir de leurs remparts, attaquer le camp ennemi, périr ensemble, ou pénétrer jusqu'au vaisseau où Amazili était captive, et l'enlever; tel était le digne conseil qu'ils avaient pris du désespoir.
Tous deux brûlaient d'impatience que le jour éclairât le port. Ils espéraient qu'Amazili paraîtrait sur la poupe, où, du haut des remparts, ils auraient pu la reconnaître. Leur espoir ne fut pas trompé.
Amazili, l'ame encore pleine du trouble de la nuit, attendait sur la poupe que la clarté, qui commençait à se répandre, fût plus vive; et cependant ses yeux, à travers le mélange des ombres et de la lumière, se fatiguaient à découvrir le fort qui dominait la mer. D'abord elle croit l'entrevoir; elle le voit enfin; et sur le mur elle découvre deux hommes que son cœur lui assure être son frère et son amant. «Ils me cherchent des yeux, dit-elle; ils ne peuvent vivre sans moi. Je les rendrai faibles et lâches, perfides envers leur patrie, infidèles envers un roi, leur bienfaiteur et leur ami. Non, non, je ne mets point ce funeste prix à ma vie; et si elle est pour eux une honteuse chaîne, je saurai les en délivrer.» Alors, pour fixer leurs regards, elle détache sa ceinture, et la fait voltiger dans l'air. L'un des deux, c'est son cher Télasco, répond à ce signal, en faisant voltiger de même le panache de plumes dont il ornait sa tête; et, lorsqu'elle est bien assurée que leurs yeux, attachés sur elle, observent tous ses mouvements, elle tire une flèche de son carquois, lève le bras, et dit, mais sans espoir d'être entendue: «Adieu, mon frère, adieu, malheureux Télasco. Pleurez-moi, sur-tout vengez-moi, vengez le Mexique.» A ces mots, se perçant le sein, elle s'élance dans la mer.»
«O ciel! ma sœur! Amazili!… C'en est fait. Je l'ai vue se frapper et tomber. J'ai vu, s'écrie Orozimbo, les flots s'ouvrir, se refermer sur elle. Ma sœur, ma chère Amazili n'est plus. Elle n'est plus! et nous vivons! et les monstres qui l'ont réduite à se donner la mort!… Ah! nous la vengerons. Mon frère! mon ami! oui, nous la vengerons; c'est notre dernière espérance.» A ces mots, pâles, frémissants, étouffés de sanglots et inondés de larmes, ils s'embrassent l'un l'autre, ils se laissent tomber, ils se roulent sur la poussière, et leur douleur s'exhale par des frémissements qu'interrompt un affreux silence. Revenus à eux-mêmes, ils forment le projet de sortir dès la nuit suivante, et de porter dans le camp ennemi l'effroi, le carnage, et la mort. Hélas! vain projet! La fortune, avant la fin du jour, eut tout changé sur ce rivage.
On vit les peuples des vallées d'Ica, de Pisco, d'Acari, accourir en foule au-devant des Espagnols, leur rendre hommage, et les engager à venir descendre au port de Rimac, sur ces bords où, dans peu, s'éleva la ville des rois[153]. Cette révolution soudaine était l'ouvrage de Mango. Pizarre en profite avec joie: il se rembarque avec les siens; et les Mexicains, désolés de voir les Castillans se dérober à leur vengeance, reprennent tristement le chemin des hautes montagnes par les champs de Tumibamba.
[153] Lima.