CHAPITRE XX.

Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après, ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert d'un nuage sombre.

Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de férocité; et la crainte a tout adouci.

[78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier.

L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé.

Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi, où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus sensible que pour lui.

Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans l'accablement.

L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment même qu'il allait s'endormir.

Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables, le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter cette faiblesse.

[79] Les serpents à sonnettes.

Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait, aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants.

Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre, échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels, timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux.

Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme.

Le cœur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur, sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même, il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable, retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les bananes, l'oca, furent ses aliments[80].

[80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont des fruits.

Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités; il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et tendant les mains au ciel, il lui rend grâce.

A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre. «Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et on le laisse au milieu d'elles.

Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer. «Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne proie. Chantez; vous serez du festin.»

Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle, tremblant, les regardait de l'œil dont le cerf aux abois regarde la meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait. Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé, dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de votre ami, boire le sang de votre frère?»

Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur cœur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres. Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse. Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des baisers.

Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer. Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage, étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles, vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper, il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre proie.—Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le cœur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.

«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?—Un peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.—Et tu allais, disent nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre secours?—Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais j'ai perdu mes guides.—Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais assiste à notre festin.»

A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort qu'aux vautours.»

Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.» Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui l'avaient délivré.