CHAPITRE XXIV.

Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers, où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau charme vint s'offrir, et acheva de les captiver.

On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir, rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les nœuds et les charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient. Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si dangereux, et de ne pas donner l'exemple.

Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. «S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient; c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter. Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave. Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon cœur. Fais donc entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous leurs vœux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire, que mon cœur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire; et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis, et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on n'en fut point offensé.

L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes, belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile, faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives, légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire du plus délicieux sommeil.

Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs compagnes, ils effarouchent les plaisirs.

Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.»

Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles. Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et le moyen de s'en délivrer.

Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer.

Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux. Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce qui peut troubler la paix.»

A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.»

Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis, reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat. Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire injure, ou aucun de nous pour la souffrir.»

Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.

Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter. «Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à lui; partons.»

Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde; partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié, c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.»

[84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune.

L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit, qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri.

Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir? Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non: ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.»

Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les yeux y étaient attachés, tous les cœurs gémissaient de la voir s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné séjour.