CHAPITRE XXXII.
Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba; elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.»
Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois: «Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?—C'est comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette gloire.—Son enfant chéri! N'est-ce pas la complaisance et le mensonge qui l'ont décoré de ce titre?—Tout son peuple le lui a donné, et tout un peuple n'est point flatteur.—Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo, cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas digne.—Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa mémoire.—Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir à la volonté de son père.»
Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de ce rebelle?—Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime roi, il se fût rendu tributaire.»
Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son cœur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa mémoire; c'était, dans les mœurs des Incas, le comble de l'impiété. La nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar, tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner.
Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité, qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais, hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé votre mère; et elle demande à vous voir.»
A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches les plus amers.
Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux. L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à la vengeance.
[112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal.
«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État? qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature l'appelle, et en disposer à son gré?»
«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son ressentiment.
«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple, témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas. Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même, dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice passager, que le regret désavoue et condamne.»
L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile. «Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna.
L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut remmené au-delà de l'Abancaï.