DE LA SUÈDE

Ce que nous appelons présentement Suède était autrefois appelé Scandie ou Scandinavie, qui n’est pour ainsi dire qu’une presqu’île, qui s’étend entre l’Océan, la mer Baltique, et le golfe Bothnique.

Celle province n’est pas des plus fertiles partout. La Laponie est la stérilité même ; et ce peuple, que j’ai eu la curiosité d’aller voir au bout du monde, est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de l’âme, n’ayant ni le pain matériel, ni l’évangélique. Mais la Gothie et l’Ostrogothie sont des pays qu’on peut comparer à la France pour leur fertilité ; et la terre y est si bonne, qu’elle donne en trois mois ce qu’elle produit en neuf en d’autres endroits. Les autres lieux, où l’on force la nature pour l’obliger à nourrir les habitants, sont la Schonen, la Schanmolande, l’Angermanie, la Finlande ; et c’est dans ces lieux où la nature, refusant la fertilité des plaines, accorde l’abondance des forêts, que les habitants brûlent l’hiver, pour semer l’été prochain du grain sur les cendres, qui y vient en perfection, et en moins de temps que partout ailleurs.

Les Suédois sont naturellement braves gens ; et sans parler des Goths et des Vandales, qui, franchissant les Alpes et les Pyrénées, se rendirent maîtres de l’Italie et de l’Espagne, considérons de nos jours un Gustave-Adolphe, l’honneur des conquérants, suivi de très-peu de Suédois, qui passa victorieux toute l’Allemagne comme un éclair, et qui fit ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un Charles-Gustave, dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois, ses plus fiers ennemis, à se retirer dans leur ville capitale, qui leur restait seule de tout le royaume où il les assiégea pendant deux ans ; qui, après plusieurs batailles vint finir ses jours à Gothembourg, d’une fièvre, à l’âge de trente-sept ans, le 12 février 1660.

Ce prince, qui n’a jamais fait que des merveilles, obligea aussi le ciel à le seconder et à le secourir, et à faire des miracles pour lui. Il affermit les eaux du Belt, pour lui donner occasion d’entreprendre une action héroïque. Charles X fit passer toutes ses troupes sur une mer glacée de deux lieues de large, avec tout le canon, et y campa plusieurs jours avec une intrépidité de cœur qui surprenait tous les autres, et qui lui était naturelle. Si ce prince était grand guerrier, il ne fut pas moins politique, et il le fit bien voir pendant le gouvernement de la reine Christine, qui, s’amusant à consulter quantité de savants qu’elle faisait venir de toutes parts, et qui ne lui apprenaient pas l’art de régner, lui donna occasion de captiver l’esprit de tous les sénateurs, rebutés du gouvernement de cette reine, qu’ils obligèrent à abdiquer le royaume entre ses mains.

Le grand Gustave-Adolphe n’a-t-il pas montré le chemin à ce digne successeur ? et, après avoir mené une vie tout héroïque et toute guerrière, il la finit dans le champ de la victoire, et au milieu de ses armées, d’un coup de mousquet, qui ôta à l’Europe son plus grand conquérant.

La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince : cette princesse avait l’âme toute royale, et a épuisé toutes les louanges des grands hommes. Elle aurait régné plus longtemps, si elle eût été plus maîtresse d’elle-même ; et la jalousie qu’elle excita parmi les sénateurs, qui voyaient impatiemment les dernières faveurs qu’elle accordait au ristrosse, dont elle eut des enfants, lui ôta la couronne de dessus la tête. Elle changea de religion à la persuasion d’un ambassadeur d’Espagne, qui lui promit qu’elle épouserait le roi son maître, si elle voulait se faire catholique. Elle est demeurée à Rome presque tout le temps qu’elle a quitté le sceptre, où elle s’entretenait de dix mille écus de pension que le pape lui donnait tous les ans, jusqu’à ce que le roi de France l’ait fait rentrer dans tous ses biens. Elle s’était réservé les îles fertiles d’Aland et de Gothland, qui sont sur la mer Baltique ; mais elle les a échangées depuis peu contre le territoire de Norcopin en Ostrogothie.

Charles XI, à présent régnant, est fils de Charles-Gustave, comte palatin, de la maison de Deux-Ponts, et de Hedwige-Eléonore, fille puînée du duc de Holstein. C’est un prince qui ne dément point la générosité de ses ancêtres, et son port fier et royal fait assez voir qu’il est du sang des illustres Gustaves. Les inclinations de ce prince sont toutes martiales ; et n’ayant plus d’ennemis à combattre, sa plus grande occupation est d’aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait mieux en hiver qu’en été ; et lorsque quelque paysan a découvert leurs passages par les traces qui sont imprimées dans la neige, il en donne avis au grand veneur, qui y conduit le roi. L’ours est un animal intrépide ; il ne fuit point à l’aspect de l’homme, mais il passe son chemin sans se détourner. Quand on l’aperçoit assez proche, il faut descendre de cheval, et l’attendre jusqu’à ce qu’il soit fort près de vous ; et vous le faites lever sur ses pattes de derrière, par un coup de sifflet que vous donnez : c’est le temps qu’il faut prendre pour le tirer, et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement ; car il vient de furie se jeter sur le chasseur, et l’embrassant des pattes de devant, il l’étouffe ordinairement : c’est pourquoi il faut avoir encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant, et un épieu pour la dernière extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm, que le roi avait tué lui-même, en secourant son favori Yakmester, qui en était presque étouffé.

Cet animal est couché trois ou quatre mois de l’année, et ne prend pour lors aucune nourriture qu’en suçant sa patte. Le roi a toujours autour de lui trois ou quatre petits ours, à qui on coupe les dents et les ongles tous les mois.

Il faut remarquer, à la chasse de l’ours, qu’elle se fait aussi en Pologne de plusieurs manières. Comme il n’y a rien d’aussi délicat que les pattes d’ours, qu’on sert à la table des rois, il n’y a point aussi de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est dangereux de manquer son coup, car l’ours frappé retourne sur le chasseur, et l’étouffe des pattes de devant. Il nous fut dit, par un gouverneur d’une province de la Prusse, qu’il n’y avait pas quinze jours qu’un de ses parents avait eu le bras rompu à la chasse d’un ours, et le cou tordu dont il mourut. Les paysans les chassent autrement : ils savent l’endroit où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque l’ours vient à eux, ils lui mettent dans la gueule la main gauche entortillée de beaucoup de linges, et de l’autre l’éventrent. L’autre façon n’est pas si périlleuse. L’ours est extrêmement friand de miel que les abeilles font dans des troncs d’arbres : il monte attiré par l’odeur de la proie, au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent de l’eau-de-vie parmi ce miel ; et l’ours, qui trouve cette nourriture agréable, en prend tant que la force du brandevin l’enivre et le fait tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force, et n’a pas grand’peine à s’en rendre le maître.

Je partis de Copenhague pour Stockholm le 1er juillet. Nous vîmes Frédériksbourg, le lieu de plaisance du roi, qu’on peut appeler le Versailles du Danemark. La chapelle en est magnifique ; la chaire et le tabernacle, et quantité d’autres figures sont d’argent massif ; mais ce qui me parut de plus curieux fut un orgue d’ivoire qu’on dit avoir coûté quatre-vingt mille écus de sculpture.

De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur, où est le détroit du Sund ; c’est là que tous les vaisseaux payent au roi de Danemark. Les vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut ; ce qui fait que la plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise, qui est de bleu avec une croix jaune. Ce passage est gardé d’un bon château ; mais je ne crois pas qu’il soit bien difficile d’y passer sans rien payer.

Nous vîmes en passant Riga, Engelholm, Laholm, Halmstad, ville fortifiée et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna. Ce fut là le premier combat qu’il soutint, et la première victoire qu’il remporta, aidé de M. de Feuquières, lieutenant général des armées du roi, et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans cette même bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage, et se croyant suivi de son régiment de drabans, qui sont ses gardes avec lesquels il se croit invincible, s’avança seul au milieu de l’armée ennemie, cherchant partout le roi de Danemark, et l’appelant à haute voix ; et ne le trouvant point, il se mit à la tête d’un régiment ennemi qu’il trouva sans capitaine, faisant le commandement en allemand, comme toutes les nations du Nord, et le conduisit au milieu de son armée, où il fut haché en pièces.

Nous arrivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six jours à marcher continuellement et le jour et la nuit, par des rochers et des bois de pin et d’espérias, qui forment la plus belle vue du monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre écus à Drasé ; et nous remarquâmes les maisons des paysans, qui sont faites à la moscovite avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque chose de sauvage ; l’air et la situation du pays leur inspirent cette manière.

Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable. Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique, au commencement du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause de la quantité de rochers qui l’environnent ; mais du moment que les vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu’en aucun endroit du monde : ils y demeurent sans ancre, et s’approchent jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du plus grand commerce ; et, comme cette mer n’est navigable que six mois de l’année, rien n’est plus superbe que la quantité des vaisseaux qui se voient dans son port, depuis le mois d’avril jusqu’au mois d’octobre.

Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm, nous allâmes saluer M. de Feuquières, lieutenant général des armées du roi, qui y était ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l’accueil possible, et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce prince, âgé de vingt-cinq ans, est fils de…, prince de Holstein, entre les mains duquel la reine Christine, fille d’Adolphe, dernier roi de la maison de Vasa, laissa la couronne de Suède, lorsqu’elle voulut se défaire du gouvernement et changer de religion.

Son humeur est toute martiale ; les exercices de la guerre et de la chasse lui sont familiers ; et il n’a pas de plus grand plaisir que celui qu’il prend dans ces travaux. Nous eûmes l’honneur de l’entretenir pendant près d’une heure et le plaisir de le contempler tout à notre aise. Il est d’une taille bien proportionnée : son port est fier et tout en est royal.

L’on fit, pendant notre séjour à Stockholm, de grandes réjouissances pour la naissance d’une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de son baptême. Il y eut table ouverte ; et le roi, pour marquer sa joie, entreprit de soûler toute la cour et se fit lui-même plus gaillard qu’à l’ordinaire. Il les excitait lui-même en leur disant qu’un cavalier n’était pas brave lorsqu’il ne suivait pas son roi. Il parlait le peu de français qu’il savait à tout le monde ; et je remarquai que c’était le seul de sa cour qui le parlait le moins. Tous les cavaliers suédois se font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de Stembok, grand maréchal du royaume, le ristrosse ou vice-roi, comte de la Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke, le comte Cunismar, tous ces gens-là parlent aussi bien français que des Français mêmes. L’envoyé d’Angleterre fit des merveilles dans cette débauche, c’est-à-dire qu’il se soûla le premier. L’envoyé de Danemark, qui avait tenu la princesse au nom du roi son maître, le suivit de bien près, et ne raisonna guère. Après lui toute la compagnie n’en fit pas moins. Les dames furent aussi de la partie. Les deux belles-filles du ristrosse tenaient les bouts du poêle qui couvrait l’enfant ; elles s’y firent distinguer par-dessus toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce.

La mine de Coperbéryt est ce qu’il y a de plus curieux en Suède, et qui fait toute la richesse du pays. Quoiqu’il s’y trouve beaucoup de mines, celle-là a toujours été la plus estimée ; et on ne se souvient point du temps qu’elle a été ouverte : elle est à quatre journées de Stockholm. On découvre cette ville longtemps avant que d’y être, par la fumée qui en sort de toutes parts, et qui la fait plutôt paraître la boutique de Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que fourneaux, que feux, que charbon, que soufre et que cyclopes, qui achèvent de perfectionner ce tableau infernal.

Mais descendons dans cet abîme, pour en mieux concevoir l’horreur. On nous conduisit d’abord dans une chambre où nous changeâmes d’habits, et prîmes chacun un bâton ferré pour nous soutenir dans les endroits les plus dangereux. De là nous entrâmes dans la mine par une bouche d’une longueur et d’une profondeur épouvantables, qui empêchaient de voir les gens qui travaillaient dans le fond, dont les uns élevaient des pierres, d’autres faisaient sauter des terres ; quelques-uns détachaient le roc du roc par des feux apprêtés pour cela ; enfin tous avaient leur emploi différent. Nous descendîmes dans ce fond par quantité de degrés qui y conduisaient ; et nous commençâmes alors à connaître que nous n’avions encore rien fait, et que ce n’était là qu’une préparation à de plus grands travaux. En effet, nos guides allumèrent alors des flambeaux de bois de sapin, qui perçaient à peine les épaisses ténèbres qui régnaient dans ces lieux souterrains, et ne donnaient de jour qu’autant qu’il en fallait pour distinguer tous les objets affreux qui se présentaient à la vue. L’odeur du soufre vous étouffe, la fumée vous aveugle, le chaud vous tue : joignez à cela le bruit des marteaux qui retentissent dans ces cavernes, la vue de ces spectres nus comme la main et noirs comme des démons ; et vous avouerez avec moi qu’il n’y a rien qui donne une plus forte idée de l’enfer que ce tableau vivant, peint des plus sombres et des plus noires peintures qu’on se puisse imaginer.

Nous descendîmes plus de deux lieues dans terre par des chemins épouvantables, tantôt sur des échelles tremblantes, tantôt sur des planches légères, et toujours dans de continuelles appréhensions. Nous aperçûmes dans notre chemin quantité de pompes, et de machines assez curieuses pour élever les eaux ; mais nous ne pûmes les examiner à cause de l’extrême fatigue dans laquelle nous nous trouvions : nous aperçûmes seulement quantité de ces malheureux qui travaillaient à ces pompes. Nous allâmes jusqu’au fond avec beaucoup de peine ; mais quand il fallut remonter, superasque evadere ad auras, ce fut avec des peines incomparables que nous regagnâmes la première hauteur, où il fallut nous jeter contre terre pour reprendre un peu d’haleine, que le soufre nous avait coupée. Nous arrivâmes, par le secours de quelques gens qui nous prirent par-dessous les bras, à la bouche de la mine. Ce fut là que nous commençâmes à respirer avec autant de plaisir que ferait une âme qui sortirait du purgatoire ; et nous commencions à reprendre un peu de vigueur, quand un objet pitoyable se présenta devant nous. On reportait en haut un pauvre malheureux qui venait d’être écrasé d’une pierre qui était tombée sur lui.

Cela arrive tous les jours ; et les pierres les plus petites, venant à tomber d’une hauteur extraordinaire, font le même effet que les plus grosses. Il y a toujours sept ou huit cents hommes qui travaillent dans cet abîme : ils gagnent seize sous par jour ; et il y a presque autant de piqueurs, qui ont une hache à la main pour marque de commandement.

Je ne sais si l’on doit avoir plus de compassion du sort de ces malheureux, ou de l’aveuglement des hommes, qui, pour entretenir leur luxe et assouvir leur avarice, déchirent les entrailles de la terre, confondent les éléments, et renversent toute la nature. Boëce avait bien raison de dire, en se plaignant des mœurs de son temps :

Heu ! primus quis fuit ille

Auri qui pondera tecti

Gemmasque latere volentes,

Pretiosa pericula fodit ?

En effet, y a-t-il rien de plus inhumain que d’exposer tant de gens dans de si sérieux périls ? Pline dit que les Romains, qui avaient plus besoin d’hommes que d’or, ne voulaient point permettre qu’on ouvrît des mines qu’on avait découvertes en Italie, pour ne pas exposer la vie de leurs peuples ; et les malheureux qui ont mérité la mort ne peuvent être plus rigoureusement punis qu’en les laissant vivre pour être obligés de creuser tous les jours leurs tombeaux. On trouve dans cette mine du soufre vif, du vitriol bleu et vert, et des octaèdres : ce sont des pierres taillées naturellement en forme pyramidale de l’un et de l’autre côté.

De Coperbéryt nous vînmes à une mine d’argent qu’on voit à Salbéryt, petite ville à deux journées de Stockholm, dont l’aspect est un des plus riants qui soient en ce lieu. Nous allâmes le lendemain à la mine, qui en est distante d’un quart de mille. Cette mine a trois larges bouches, dans lesquelles on ne voit point de fond. La moitié d’un tonneau soutenue d’un câble sert d’escalier pour descendre dans cet abîme, qui monte et qui descend par une même machine assez curieuse, que l’eau fait tourner de l’un et de l’autre côté. La grandeur du péril où l’on est se conçoit aisément, quand on se voit ainsi descendre ; n’ayant qu’un pied dans cette machine, et qu’on connaît que la vie dépend de la force ou de la faiblesse d’un câble. Un satellite noir comme un démon, tenant à la main une torche de poix et de résine, descend avec vous, et chante pitoyablement un air dont le chant lugubre semble être fait exprès pour cette descente infernale. Quand nous fûmes vers le milieu, nous fûmes saisis d’un grand froid, qui, joint aux torrents qui tombaient sur nous de toutes parts, nous fit sortir du profond assoupissement dans lequel nous semblions être en descendant dans ces lieux souterrains.

Nous arrivâmes enfin, après une demi-heure de marche, au fond de ce premier gouffre ; là nos craintes commencèrent à se dissiper : nous ne vîmes plus rien d’affreux ; au contraire, tout brillait dans ces régions profondes. Nous descendîmes encore fort avant sous terre, sur des échelles extrêmement hautes, pour arriver dans un salon qui est dans l’enceinte de cette caverne, soutenu de plusieurs colonnes du précieux métal dont tout était revêtu. Quatre galeries spacieuses y viennent aboutir ; et la lueur des feux qui brillaient de toutes parts, et qui venaient à frapper sur l’argent des voûtes, et sur un clair ruisseau qui coulait à côté, ne servait pas tant à éclairer les travaillants qu’à rendre ce séjour plus magnifique que le palais de Pluton, qu’on nous met au centre de la terre, où le dieu des richesses a déployé tous ses trésors. On voit sans cesse dans ces galeries des gens de toutes les nations, qui recherchent avec tant de peine ce qui fait le plaisir des autres hommes. Les uns tirent des chariots, les autres roulent des pierres, et d’autres arrachent le roc du roc. C’est une ville sous une autre ville : là il y a des maisons, des cabarets, des écuries et des chevaux ; et ce qu’il y a de plus admirable, c’est un moulin qui tourne continuellement dans le fond de ce gouffre, et qui sert à élever les eaux qui sont dans la mine. On remonte dans la même machine pour aller voir les différentes opérations pour faire l’argent.

On appelle stuf les premières pierres qu’on tire de la mine, lesquelles on fait sécher dans un fourneau qui brûle lentement, et qui sépare l’antimoine, l’arsenic, et le soufre, d’avec la pierre, le plomb, et l’argent, qui restent ensemble. Celte première opération est suivie d’une autre, et ces pierres séchées sont jetées dans des trous pour y être pilées et réduites en limon, par le moyen de quantité de gros marteaux que l’eau fait agir : cette boue est délayée dans une eau qui coule incessamment sur une grosse toile mise en glacis, qui, emportant tout ce qu’il y a de terrestre et de grossier, retient le plomb et l’argent dans le fond, d’où on le tire pour le jeter, pour la troisième fois, dans des fourneaux qui séparent l’argent d’avec le plomb qui sort en écume.

Les Espagnols du Potosi ne s’arrêtent plus à toutes les différentes fontes pour purifier l’argent et le rendre malléable, depuis qu’ils ont trouvé la manière de l’affiner avec le vif-argent, qui est l’ennemi mortel de tous les autres métaux, qu’il détruit, excepté l’or et l’argent, qu’il sépare de tout ce qu’ils ont de terrestre pour s’unir entièrement à eux. On trouve du mercure dans cette mine ; et ce métal, quoique quelques-uns ne lui donnent pas ce nom, parce qu’il n’est pas malléable, est peut-être un des plus rares effets de la nature : car étant liquide et coulant de lui-même, et la chose du monde la plus pesante, il se convertit en la plus légère, et se résout en fumée, qui, venant à rencontrer un corps dur ou une région froide, s’épaissit aussitôt, et reprend sa première forme sans pouvoir jamais être détruit.

La personne qui nous conduisit dans la mine, et qui en était intendant, nous fit voir ensuite chez lui quantité de pierres curieuses qu’il avait ramassées de toutes parts. Il nous fit voir un gros morceau de cette pierre ductile qui blanchit dans le feu loin de se consumer, et dont les Romains se servaient pour brûler les corps de leurs défunts. Il nous assura qu’il l’avait trouvée dans cette même mine, et nous fit présent à chacun d’un petit morceau, que, par grâce spéciale, il détacha.

Nous partîmes le même jour de cette petite ville pour aller à Upsal, où nous arrivâmes le lendemain d’assez bonne heure. Cette ville est la plus considérable de toute la Suède, pour son académie et pour sa situation : c’est là où tous ceux qui veulent embrasser l’état ecclésiastique vont étudier ; et la politique de ce royaume défend aux nobles d’entrer dans cet état, afin de maintenir toujours le nombre des gentilshommes, qui peuvent servir plus utilement ailleurs.

Nous vîmes la bibliothèque, qui n’a rien de considérable que le Codex argenteus, manuscrit écrit en lettres gothiques d’argent, par un évêque nommé Ulphila, en Mésie, ou Asie Mineure, trouvé dans le sac de Prague, et enlevé par le comte de Conismarck, qui en fit présent à la reine Christine.

Nous allâmes ensuite dans l’église, où nous vîmes le tombeau de saint Eric, roi de Suède, qui eut la tête coupée. On nous donna sa tête et ses os à manier, qui sont tout entiers dans une caisse d’argent. On voit dans une grande chapelle, derrière le chœur, le mausolée de Gustave Ier et de ses deux femmes, dont il y en a une armée d’un fouet, à cause de sa cruauté. On nous montra dans la sacristie une ancienne idole, Thor, que les Suédois adoraient, et un très-beau calice, présent de la reine Christine. Il y a quantité de savants hommes, entre autres Rudbekius, médecin, qui a fait un livre très-curieux qu’il nous fit voir lui-même. Cet homme montre par tout ce qu’il a d’auteurs, comme Hérodote, Platon, Diodore Sicilien, que les dieux viennent de son pays. Il en donne des raisons fortes ; il nous persuada, par le rapport qu’il y a dans sa langue à tous les noms des dieux. Hercule vient de Her et Coule, qui signifie capitaine. Diana vient du mot gothique dia, qui signifie nourrice. Il nous fit voir que les pommes Hespérides, qui rendaient immortels ceux qui en avait tâté, avaient été dans ce lieu. Il nous fit voir que cette immortalité venait de la science qui faisait vivre les hommes éternellement. Il nous montra un passage de Platon, qui, parlant aux Romains, leur dit qu’ils ont reçu leurs dieux des Grecs, et que les Grecs les ont pris des barbares. Il s’efforça de nous persuader que les colonnes d’Hercule avaient été en son pays, et quantité d’autres choses que vous croirez, si vous voulez.

Nous vîmes dans son cabinet quantité d’ouvrages de mécanique : un des bâtons ruténiques pour connaître le cours du soleil, que les Suédois, à ce qu’il dit, ont connu avant les Egyptiens et les Chaldéens. Toutes les lettres runiques sont faites en forme de dragon, qu’il dit être le même qui gardait le jardin des Hespérides. Les lettres runiques, dont les Suédois se servaient, n’étaient que seize en nombre. Ovenius est encore un célèbre médecin. Rédeleius et Loxenius sont renommés : le premier, pour les antiquités, et l’autre pour le droit ; Columbus, pour l’histoire, et Scheffer, qui a écrit des Lapons, était fort estimé pour la logique.

On voit dans la vieille ville d’Upsal quantité d’antiquités, comme les tombeaux des rois de Suède et le temple de Janus Quadri-Front, qui a donné lieu d’écrire à Rudbekius. Nous nous mîmes dans une petite barque qui partait pour Stockholm, pour de certaines raisons ; et le vent, qui était bon, s’étant changé étant encore à la vue d’Upsal, nous marchâmes deux grands milles de Suède, qui valent cinq ou six lieues de France, et arrivâmes à la poste, où nous prîmes des chevaux qui nous conduisirent pendant toute la nuit jusqu’à Stockholm, où nous entrâmes à quatre heures du matin, le samedi 27 septembre, où nous terminâmes enfin notre pénible voyage, le plus curieux qui fut jamais, que je ne voudrais pas n’avoir fait pour bien de l’argent, et que je ne voudrais pas recommencer pour beaucoup davantage.

FIN

Paris. — Imprimerie Nouvelle (assoc. ouvrière), 11, rue Cadet.
R. Barré, directeur.

Bibliothèque Nationale. — Volumes à 25 c.
CATALOGUE AU 1er JANVIER 1887

Alfieri. De la Tyrannie1
Arioste. Roland furieux6
Beaumarchais. Mémoires5
— Barbier de Séville1
— Mariage de Figaro1
Beccaria. Délits et Peines1
Bernardin de Saint-Pierre. Paul et Virginie1
Boileau. Satires. Lutrin1
— Art poétique. Epîtres1
Bossuet. Oraisons funèbres2
Boufflers. Œuvres choisies1
Brillat-Savarin. Physiologie du Goût2
Byron. Corsaire. Lara. etc.1
Cazotte. Diable amoureux1
Cervantès. Don Quichotte4
César. Guerre des Gaules1
Chamfort. Œuvres choisies3
Chapelle et Bachaumont. Voyages amusants1
Cicéron. De la République1
— Catilinaires. Discours1
— Discours contre Verrès3
Collin-d’Harleville. Le vieux Célibataire. — M. de Crac1
Condorcet. Vie de Voltaire1
— Progrès de l’Esprit humain2
Corneille. Le Cid. — Horace1
— Cinna. — Polyeucte1
— Rodogune. — Le Menteur1
Cornélius Népos. Vies des grands capitaines2
Courier (P.-L.). Chefs-d’œuvre2
— Lettres d’Italie1
Cyrano de Bergerac. Choix2
D’Alembert. Encyclopédie1
— Destruction des Jésuites1
Dante. L’Enfer2
Démosthènes. Philippiques et Olynthiennes1
Descartes. De la Méthode1
Desmoulins (Camille). — Œuvres3
Destouches. Le Philosophe marié. — La fausse Agnès1
Diderot. Neveu de Rameau1
— Romans et Contes3
— Paradoxe sur le Comédien1
— Mélanges philosophiques1
Duclos. Sur les Mœurs1
Dupuis. Origine des Cultes3
Epictète. Maximes1
Erasme. Eloge de la Folie1
Fénelon. Télémaque3
— Education des Filles1
Florian. Fables1
— Galatée. — Estelle1
Foé. Robinson Crusoé4
Fontenelle. — Dialogue des Morts1
— Pluralité des Mondes1
— Histoire des Oracles1
Gilbert. Poésies1
Gœthe. Werther1
— Hermann et Dorothée1
— Faust1
Goldsmith. Le Vicaire de Wakefield2
Gresset. Ver-Vert. Méchant1
Hamilton. Mémoires du Chevalier de Grammont2
Helvétius. Traité de l’Esprit4
Homère. L’Iliade3
— L’Odyssée3
Horace. Poésies2
Jeudy-Dugour. Cromwell1
Juvénal. Satires1
La Boétie. Discours sur la Servitude volontaire1
La Bruyère. Caractères2
La Fayette (Mme de). La princesse de Clèves1
La Fontaine. Fables2
— Contes et Nouvelles2
Lamennais. Livre du Peuple1
— Passé et Avenir du Peuple1
— Paroles d’un Croyant1
La Rochefoucauld. Maximes1
Lesage. Gil-Blas5
— Diable boiteux2
— Bachelier de Salamanque2
— Turcaret. Crispin rival1
Linguet. Hist. de la Bastille1
Longus. Daphnis et Chloé1
Mably. Droits et Devoirs1
— Entretiens de Phocion1
Machiavel. Le Prince1
Maistre (X. de). Voyage autour de ma Chambre1
— Prisonniers du Caucase1
Malherbe. Poésies1
Marivaux. Théâtre2
Marmontel. Les Incas2
Massillon. Petit Carême1
Mercier. Tableau de Paris3
Milton. Paradis perdu2
Mirabeau. Sa vie, ses Discours5
Molière. Tartufe. Dépit1
— Don Juan. Précieuses1
— Bourgeois gentilhomme. — Comtesse d’Escarbagnas1
— Misanthrope. Femmes savantes1
— L’Avare. Georges Dandin1
— Malade imaginaire. Fourberies de Scapin1
— L’Etourdi. Sganarelle1
— L’Ecole des Femmes. Critique de l’Ecole des Femmes1
— Médecin malgré lui. Mariage forcé. Sicilien1
— Amphitryon. Ecole des Maris1
— Pourceaugnac. — Les Fâcheux. L’Amour médecin1
Montesquieu. Letes persanes2
— Grandeur et Décadence des Romains1
— Le Temple de Gnide1
Ovide. Métamorphoses3
Pascal. Pensées1
— Lettres Provinciales2
Piron. La Métromanie1
Plutarque. Vie de César1
— Vie de Pompée. Sertorius1
Prévost. Manon Lescaut1
Quinte-Curce. — Histoire d’Alexandre-le-Grand3
Rabelais. Œuvres5
Racine. Esther. Athalie1
— Phèdre. Britannicus1
— Andromaque. Plaideurs1
— Iphigénie. Mithridate1
— Bérénice. Bajazet1
Regnard. Voyages1
— Le Joueur. Folies1
— Le Légataire universel1
Roland (Mme). Mémoires4
Rousseau (J.-J.). Emile4
— Contrat social1
— De l’Inégalité1
— La Nouvelle Héloïse5
— Confessions5
Saint-Réal. Don Carlos. — Conjuration contre Venise1
Salluste. Catilina. Jugurtha1
Scarron. Roman comique3
— Virgile travesti3
Schiller. Les Brigands1
— Guillaume Tell1
Sedaine. Philosophe sans le savoir. La Gageure1
Sévigné. Lettres choisies2
Shakespeare. Hamlet1
— Roméo et Juliette1
— Othello1
— Macbeth1
— Le Roi Lear1
— Le Marchand de Venise1
— Joyeuses Commères1
— Le Songe d’une nuit d’été1
— La Tempête1
— Vie et Mort de Richard III.1
— Henry VIII.1
Sterne. Voyage sentimental1
Suétone. Douze Césars2
Swift. Voyages de Gulliver2
Tacite. Mœurs des Germains1
Tasse. Jérusalem délivrée2
Tassoni. Seau enlevé2
Vauban. Dîme royale1
Vauvenargues. Choix1
Virgile. Enéide2
— Bucoliques et Géorgiques1
Volney. Ruines. Loi naturelle2
Voltaire. Charles XII.2
— Siècle de Louis XIV.4
— Histoire de Russie2
— Romans5
— Zaïre. Mérope1
— Mahomet. Mort de César1
— La Henriade1
— Contes en vers et Satires1
Xénophon. Retraite Dix mille1
— La Cyropédie2

La BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, fondée en 1863, dans le but de faire pénétrer au sein des plus modestes foyers les œuvres les plus remarquables de toutes les littératures, a publié, jusqu’à ce jour, les principales œuvres de

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