SUPPLÉMENT AUX VARIANTES.


Dans le cours d’un voyage que nous avons fait à Breslau en 1868, nous avons pu étudier à loisir le célèbre manuscrit des Chroniques de Froissart conservé dans la bibliothèque de cette ville. Quoique ce manuscrit (coté A 29 dans notre classement des mss. du premier livre) appartienne à une famille représentée par 7 exemplaires dont 4 sont à Paris[363], cependant il offre à partir de 1340, et surtout de 1342, certains développements qui manquent dans les autres manuscrits de la même famille. Le Froissart de Breslau, dont la valeur réside principalement dans les belles miniatures de l’école de Louvain qui illustrent les deux derniers volumes[364], a été exécuté ou grossé par David Aubert pour Antoine, bâtard de Bourgogne, en[365] 1468 et 1469; par conséquent, jusqu’à ce qu’on ait retrouvé les développements dont nous parlons dans un manuscrit plus ancien, il y a lieu de les considérer plutôt comme l’œuvre de David Aubert et des scribes aux gages de la maison de Bourgogne que comme celle de Froissart. Cependant, à notre retour en France, nous nous proposions de solliciter le prêt du ms. de Breslau auprès de la municipalité de cette ville par l’entremise du gouvernement prussien; malheureusement, les cruels événements de 1870 et de 1871 ne nous ont pas permis de donner suite à ce projet. Ayant appris, d’un autre côté, à la fin de 1868, que les variantes du ms. de Breslau avaient été copiées au seizième siècle en marge d’un exemplaire de l’édition de Sauvage qui fait partie de la collection plantinienne d’Anvers, nous avions prié M. Moretus, propriétaire de cette collection et héritier des Plantin, de vouloir bien nous autoriser à prendre communication sur place de cet exemplaire; malgré l’obligeante entremise de M. le baron de Witte, cette autorisation nous a été refusée. Plus heureux que nous, M. le baron Kervyn de Lettenhove a pu donner les variantes du ms. de Breslau, sinon d’après l’original lui-même, au moins d’après la copie du seizième siècle inscrite en marge du Froissart de la collection Plantin. Force nous est donc de reproduire aujourd’hui ces variantes d’après l’édition du savant éditeur belge (voy. t. IV, p. 479 à 508, et t. V, p. 545 à 548). Seulement, nous avons pensé qu’il importait de ne pas confondre avec les résultats de notre propre travail des textes qui ne nous arrivent ainsi que de troisième main; voilà pourquoi nous avons pris le parti de les publier à part et en supplément à la fin du présent volume de notre édition.


P. [56], l. 20: Montagrée.—Ms. A 29: qu’il assaillit si longement et par telle manière qu’il le prist d’assault, et le chevalier qui dedens estoit lui fut amené: si l’envoya tenir prison à Bourdeaux.

P. [61], l. 21: consideret.—Ms. A 29: comment à grans assaux ils ne pourroyent resister, aussi qu’ils estoyent petitement pourveus d’artillerie et de vivres.

P. [66], l. 17: leur.—Ms. A 29: venoient de haut en bas descendant et tout effondrant combles de tours et de manoirs, planchers et voutures, portes et murs. Et tellement s’espouvantoyent tous, quant ils veoyent la pierre venir, qu’en fin ne savoyent où se musser et sauver, fors ès profons celiers du chastel qui tous croulloyent par le grand fais du coup qu’ils recevoyent.

P. [71], l. 6: bataille.—Ms. A 29: Celle venue des deux chevaliers rafraichit moult grandement l’ost du conte Derby, qui estoit jà fort travillié pour le grand fais qu’il avoit eu à soutenir par le gros nombre de très vaillants chevaliers et escuyers qu’iceux Françoys et Gascons estoyent. Mais, comme dict est, il furent pris trop depourveuement, ainsi que l’usage de guerre porte que l’on prent toujours son ennemi à son avantage.

P. [73], l. 30: ennemis.—Ms. A 29: par son sens et par ses vertus dont il estoit comblé.

P. [75], l. 8: cauch.—Ms. A 29: et tonneaux pleins de cailloux et grosses pièces de boys.

P. [76], l. 1: fronth.—Ms. A 29: Incontinent que ceux du chastel virent leurs murailles ainsi pertruiser, ils furent moult esbais et non sans cause. Adonc les plusieurs en abandonnèrent les deffenses et se retirèrent dedens l’eglise qui estoit assez forte; et entandis les autres assaillants escheloyent le fort d’autre part.

P. [82], l. 8: instrumens.—Ms. A 29: comme pieds de chèvre et longues pièces de boys pour effondrer les murs. Et tantost en eurent elevé grand foison de pierres et tiré à part, car nul ne les povoit empescher, ne destourner leur labeur pour le traict, comme dict est. Et tant besognèrent iceux brigans, qu’en moins de deux heures ils firent un trou si grand en celui mur, que bien y povoyent entrer deux hommes de front.

P. [91], l. 18 et 19: Stanfort.—Ms. A 29: pour la mort duquel et des archiers, iceux bons hommes furent trop durement traictés et la pluspart occis, et leurs biens meubles et leurs vivres furent abandonnés aux compagnons qui s’en tindrent tous aises. Quant le comte Derby volut partir de Monpesas, il defendi de piller autrement la place et d’y boutter le feu, car il la donna, le chastel et la chastellennie, à un sien escuyer, qui s’appeloit Thomas Lencestre, et laissa avec luy en garnison, pour garder le pais, soixante compagnons, la pluspart archiers. Et ainsi fut prins le chastel de Monpesas et preservé de larcin et destruction par le don que le conte en avoit fait au gentil escuyer qui s’en tenoit bien joyeux, car il siet en belle contrée et bon pais. Tant chevaucha le conte Derby, quant il fut parti de Monpesas, qu’il vint et ses routtes devant la ville de Mauron, laquelle estoit forte et pourveue de vaillans compagnons. Il s’arresta et logea, puis commanda que l’assaut fust douné de toutes parts; et quant il perceut que par assaut ils n’i gangnoyent rien, il ordonna que tout homme se retraist et se logeast pour celle nuit.

P. [92], l. 17: oultre.—Ms. A 29: Quant cil de Mauron veirent les bagages de l’ost charger, puis mettre à la voye, et le conte Derbi et sa grande routte partir, ils dirent entre eux: «Ces Angloys voyent bien que leur proufict n’est pas de eux [tenir] longuement ici, et qu’ils n’i peuvent rien conquester; ils y furent hier trop bien gallés, mais ceux là qui sont demourés derrière, pensent ils nous tenir ici enclos? La grosse routte est jà bien loin; si conseille que tantost nous yssons dehors et les allons combattre; ils ne sont pas gens pour nous, nous les aurons incontinent deconfits et mis à mercy: si sera honneur et proufit à nous grandement.»

P. [93], l. 30: Miremont.—Ms. A 29: qui est bon chastel et en bonne marche.

P. [94], l. 1: Sainte Marie.—Ms. A 29: Quant il vint devant Miremont, il y fit arrester et loger ses gens à l’entour, car le soir approchoit, et là se passèrent celle nuit de ce qu’ils peurent avoir. Et quant vint l’endemain, entour soleil levant, le conte commanda d’assaillir le forteresse. Et dura l’assaut si jusques à haute none que les Angloys se retirèrent en leur logis à petit de conquest; mais ils furent très bien battus, et en y eut des morts et des bleciés. Quant le conte Derbi veit la manière, il jura que de là ne partiroit qu’il n’eust le chastel conquis. Mais leans n’avoit nul gentilhomme, fors aucuns routtiers, qui s’y estoyent boutés avecque les bons hommes. Quant ils sceurent que le conte Derbi chevauchoit là entour, si furent avertis du serment que le conte avoit fait: ils n’en furent pas moins pensifs. Et si povoient veoir comme tous ces Angloys se logeoyent comme pour y demourer tout l’yver, et si ne leur estoit apparant d’avoir secours de nul sens. Et quant le conte eut là esté quatre jours, il fit dire à ceux de dedens que, s’ils se vouloyent rendre courtoisement, ils auroyent pitié d’eulx, et que si plus se faisoyent assaillir, qu’ils n’en prendroient jamais homme qui là dedens seroit trouvé, à merci. Tant fut parlementé que les routtiers s’en povoyent aller comme ils estoyent venus, et les bons hommes demouroyent en leurs biens et moyennant ce firent serment au conte Derby, qui les receut: si que, au quatriesme jour, la place lui fut rendue. Et la donna le conte à un sien escuyer appellé Jehan de Bristo, qui en fut moult joyeux, car le don estoit bel et riche, et fit depuis très bien reparer le chastel. Quant le conte Derbi fut à son dessus de Miremont, il chevaucha vers une petite ville fermée sur la Garonne, appelée Thorine, que ses gens prindrent d’assaut, et la robèrent, puis brullèrent. De là le conte et ses gens chevauchièrent vers le fort chastel de Damassen, et y voulut arriver la nuit, et y envoya devant ses escheleurs, qui tant esploitèrent que à l’aube du jour les Anglois en furent saisis, et le guet qu’ils trouvèrent dormant jettèrent du haut de la grosse tour au fond des fossés. Et le chastellain mesme, qui estoit de Limosin et vaillant escuyer, fut occis à l’huis de sa chambre, la hache au poin, et tous ses compaignons morts; car jamais le conte ne autre ne povoit le chastel de Damassen reconquerir que d’emblée. Il trouva la place garnie pour deux ans de vins, de bleds, de farine, de chairs et autres provisions, et d’artillerie et armures à planté. Et quant le conte Derbi veit que si bien lui estoit prins de celle forteresse, il conclut qu’il en feroit sa retraicte; si la garnit de bons gens d’armes et d’archiers, puis partit de là et chevaucha tant avec sa routte qu’il vint devant la cité d’Angoulesme, qu’il assiegea de toutes parts, et dist que jà n’en partiroit s’il ne l’avoit à sa volenté. Adonc ceux de la cité se composèrent à lui, à condition qu’ils envoyeroient à Bourdeaux, en ostage, jusques à vingt et quatre hommes des plus riches de la ville, et demoureroient en souffrance de paix un moys; et si dedens le terme dudit moys le roy de France envoyoit homme au pays si puissant de gens qu’il peust tenir les champs à l’encontre du conte Derby, iceux ostages seroient renvoyées quictes et delivres à Angoulesme, et absous de leur traicté; et, se ainsi n’en avenoit, se mettroyent en l’obeissance du roy d’Engleterre. Atant chevaucha outre le conte Derbi et vint à tout son ost devant Blaives, qu’il assiegea de tout point. Si en estoyent capitaines et gardiens deux vaillans chevaliers de Poictou, monseigneur Guichart d’Angle et monseigneur Guillaume de Rochechouart. Ceux dirent bien, quant le conte Derbi fit parlementer à eux par messire Gautier de Mauni, qui en telles affaires se savoit moult hautement conduire, car il estoit gracieux parleur et courtoys, qu’ils ne se rendroient à homme nul. Endementires le conte Derbi seoit devant Blaives, chevauchèrent les Angloys jusques devant Montaigne en Poictou dont monseigneur Boucicaut estoit capitaine; si eut là moult grant assaut, mais rien n’i conquirent les Angloys, fors horions, dont ils reçeurent mains, et y laissèrent de leurs gens morts et blecés en grant nombre. Si s’en retournèrent, mais ainçoys furent devant deux bonnes forteresses, Mirabel et Auni, où ils ne firent que quelques assaux, puis revindrent au siège de Blaves où presque tous les jours estoit faict aucune apertise d’armes. Le siège durant devant Blaves, le terme du moys vint que ceulx d’Angoulesme se devoyent rendre; si envoya le conte Derbi ses deux marechaux auquels ceux de la cité firent homage au nom du roy d’Angleterre par vertu de la procuration qu’il avoit. Ainsi eurent paix ceux de la cité d’Angoulesme; et revindrent leurs ostages. Si renvoya le dict conte à leur requeste Jehan de Nortwich, escuyer, et l’establit capitaine d’icelle cité. Et toujours se tenoit le siège devant Blaves, tellement que les Anglois s’en lassèrent, et par special pour ce que l’yvers aprochoit fort, car c’estoit après la Sainct Michel, que les nuits sont longues et froides, et si ne conqueroyent riens sur ceux de Blaves. Si eurent conseil ensamble le conte Derbi, monseigneur Gautier de Mauni et les autres barons et chevaliers de l’ost, qu’ils delogeroyent de là et qu’ils se retryroayent vers la cité de Bourdeaux et là s’entretiendroyent, si autre incidance ne survenoit, jusques au nouveau temps. Ainsy se deslogea le conte Derbi et ses routtes de devant Blaves; si passèrent la rivière de Gironde et vindrent à Boudeaux, où ils furent receus à grand honneur de toute la cité. Assés tost après, le conte Derbi departit toutes gens et renvoya chacun en sa garnison pour mieux entendre aux besognes dessus la frontière, et aussi pour estre plus au large.

P. [97], l. 10: malmeus.—Ms. A 29: Quant il sceut qu’il n’i avoit point de remède.

P. [97], l. 15: Braibant.—Ms. A 29: car, de ses terres qu’il avoit en France ou en Normandie, n’en recevoit rien.

P. [98], l. 18: d’Engleterre.—Ms. A 29: ce que jamais le pais et les bonnes villes n’eussent voulu consentir, comme bien fut veu.

P. [99], l. 18: esté.—Ms. A 29: envoyet de Gand.

P. [100], l. 2: venus.—Ms. A 29: ceste conclusion prise.

P. [100], l. 17: souffrir.—Ms. A 29: à tout preud’hommes.

P. [101], l. 7: assaillis.—Ms. A 29: par telle force que merveille estoit à veoir le grand peuple qui là survenoit.

P. [102], l. 3 et 4: sans nostre sceu.—Ms. A 29: contre nostre gré.

P. [103], l. 6: Flandres.—Ms. A 29: Premierement toutes petites gens le mirent en amont, et pouvres et mechantes gens l’occirent en la parfin.

P. [103], l. 11: Tenremonde.—Ms. A 29: si n’en demena mies trop grant duel.

P. [103], l. 13: moult.—Ms. A 29: rebelles et.

P. [103], l. 18: l’Escluse.—Ms. A 29: à grand estat.

P. [103], l. 24: dist.—Ms. A 29: à son departement.

P. [104], l. 2: excuser.—Ms. A 29: de la mort de Jacquemart d’Artevelle et d’autres choses dont on les chargeoit.

P. [104], l. 15: de lui.—Ms. A 29: moult troublés, courroucés et tant desolés que plus ne povoient.

P. [106], l. 14: foursenés.—Ms. A 29: Quant il sceut la mesaventure et mort de son neveu, il se vouloit incontinent combattre et vendre aux Frisons, qu’il veoit là rengés devant lui, car ils requeroyent battaille; ses gens, voyant la desconfiture, le portèrent et conduirent, vousist ou non, en une autre nef, et par especial ce gentil escuier Robert de Guelin, qui alors estoit escuyer de son corps.

P. [125], l. 6 et 7: desconfis.—Ms. A 29: car il fut poursuivi jusques aux tentes de l’ost: si s’en alla vers sa tente moult desconfit, pour la perte de ses compagnons; et les Angloys, tous travailliés de combattre, retournèrent dedans Aiguillon, et les plusieurs fort navrés, et remportèrent leurs gens qui estoyent demourés morts sur la place.

P. [128], l. 30: que.—Ms. A 29: monseigneur Gautier de Mauni, le conte de Pennebrouc, monseigneur Franque de Halle, monseigneur Thomas Cocq et bien jusques à quarente chevaliers et escuyers et troys cens hommes d’armes parmi les archers, avec six vingts compagnons de par le conte Derbi.

P. [129], l. 8: paians.—Ms. A 29: en Gueldres, en Julliers, en Alemaigne, en Brabant, en Flandres, en Haynaut et en Escoce.

P. [132], l. 9: Hoghe Saint Vast.—Ms. A 29: Bien avoit un moys par avant ouy recorder le roy de France, lui estant à Paris, que le roy d’Angleterre mettoit sus une très grande armée. Et depuis il avoit esté veus sur la mer en une grosse flotte de navires.

P. [133], l. 1: fremée.—Ms. A 29: fors de petits fossés et de palis en aucuns lieux, mais au dessus de la ville il y a un bon chastel grand et fort et bien garni de bons compaignons. Aussi il s’entendirent à faire armer et appareiller et pourvoir de bastons et d’armures, chascun selon son estat.

P. [133], l. 10 et 11: roidement.—Ms. A 29: du visaige contre le sablon.

P. [135], l. 17: enfans.—Ms. A 29: adonc, vousissent les gens d’arme qui estoyent avec eux ou non, ils abandonnèrent leur ville et leurs biens à la voulenté de Dieu, comme ceux à qui il sembloit que tout estoit perdu. Si tost que les gens d’armes et saudoyers qui en la ville de Carenten estoyent, veirent l’ordonnance des bourgeoys, ils prindrent leurs bagues, et se retirèrent par devers le chastel qui estoit moult fort. Et quand ces seigneurs d’Angleterre entrèrent en la ville et qu’ils veirent la force du chastel, et sceurent comment la garnison de la ville s’y estoyent retraicts et leurs biens, il conclurent qu’il ne lairroient pas une telle doute derrière eulx. Adonc ils firent assaillir au chastel par deux jours, tant asprement qu’il estoit possible. Et quant les compagnons qui dedans estoyent, et qui nul secours n’atendoyent, virent comment on les queroit de près, ils parlementèrent si bien pour eux, qu’ils rendirent le place, leurs corps et leur avoir sauves.

P. [136], l. 19: pays.—Ms. A 29: Ils trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes bonnes provenances, les granges pleines de bleds et d’avoines et aultres grains, les maisons pleines de toutes richesses, riches bourgeois, chars, charrettes attelées de bons gros chevaux, chevaux, pourceaux, moutons et brebis, vaches, veaux et les plus beaux et grands beufs du monde que l’on nourist et elève en celle marche. Si en choisirent et prindrent à leur voulenté, desquels qu’ils voulurent, et les amenèrent en l’ost du roy. Toutesfois, comme je fus adonc informé, varlets et garçons ne bailloyent mie à leurs maistres l’or, l’argent et les joyaux qu’ils trouvoyent, ainçois retenoyent tout pour eulx.

P. [137], l. 15: Ensi.—Ms. A 29: par le pouvoir du roy d’Angleterre et par le conseil et enhortement de monseigneur Godefroy de Harrecourt, estoit par les Angloys, anciens ennemis du royaume de France, chevauché, couru, robé, pillé et par feu essilé ce bon et plantureux pais de Normandie. Et quant le roy de France, qui se tenoit à Paris, entendit ces dures nouvelles, il fut tellement courroucé que plus ne povoit. Adonc il manda le bon chevalier monseigneur Jehan de Haynault, qui lors se tenoit dedens Bouchain, qu’il venist devers lui, et il y alla moult estoffeement et à belle compagnie de chevaliers de Haynault et d’autre part. Et pareillement le roy manda partout ses gens d’armes, là où il en pensoit recouvrer, et fit une moult grosse assemblée de ducs, de contes, de chevaliers, de nobles hommes et de gens de guerre de toutes sortes, et plus grant qu’il n’avoit esté veu cent ans devant. Et pour tant qu’il mandoit gens de tous costés en lointaines contrées, ils ne furent pas sitost venus ni assemblés; aincoys eurent le roy Edouart et ses Angloys trop piteusement couru et desolé le pais de Constantin et de Normandie, comme ci après sera encore plus amplement declaré. Ainsi vindrent au roy en son palais à Paris ces durs avertissemens, par maintes foys et par maints messages, comment le roy d’Angleterre, à grant baronnye et à grant povoir de gens d’armes, estoit arrivé au port de Sainct Wast et descendu en Constantin, si ardoit et detruisoit tout le pais devant lui, à dextre et à senestre. Adonc dist le roy Philippe et jura que jamais ne retourneroit le roy Edouard, ne ses Angloys, si n’auroyent esté combattus; et les domages et derobiers qu’ils faisoyent à ses subjects et à son pais, qu’ils desoloyent par feu et par glaive, leur seroyent cher vendu. Si fit le roy, tantost et sans delay, lettres escrire et seeller en grand nombre, et envoya premierement devers ses bons amis de l’Empire, pour tant qu’ils estoyent plus loin, au très gentil roy de Behaigne, que moult il aymoit, et aussi à monseigneur Charles de Behaigne son fils, qui dès lors s’appeloit roy d’Alemaigne, et en estoit roy notoirement, par l’ayde et pourchas de monseigneur Charles son père et du roy Philippes de France, et avoit jà enchargé les armes de l’Empire. Si les pria le roy de France, tant acertes comme il peut, qu’ils venissent à tout leur effort, car il vouloit chevaucher contre les Angloys, qui couroyent et ardoyent son pais sans tiltre et sans querelle et sans sommation nulle.

P. [143], l. 6: non.—Ms. A 29: et perceurent bien leur faute quand ils avoyent prins fiance en communauté. Quant les Angloys en veirent la manière, ils lez poursuivirent très aigrement. Adonc le connestable et le conte de Tancarville, et environ vingt et cinq chevaliers, se boutèrent sur une porte à l’entrée du pont, à sauveté.

P. [148], l. 10: fremée.—Ms. A 29: de portes, de murs et de tours.

P. [148], l. 27: approchant.—Ms. A 29: la noble cité de.

P. [149], l. 16: Bourch le Royne.—Ms. A 29: et aucuns beaux manoirs qui apertenoyent aux bourgeois de Paris.

P. [149], l. 25: estoient.—Ms. A 29: Si tost que ceux de Paris qui estoyent en grand nombre, sceurent que le roy d’Angleterre et ses mareschaulx aprochoyent la cité de si près, car ils veoyent tout plainement les feus et les fumées à tous lés deçà Saine, si ne furent mie ceux de Paris bien asseurés, car elle n’estoit point adonc fermée de murs. Adonc s’emeut le roy Philippe, voyant ses ennemis ainsi aprocher et le grant domaige qu’ils faisoyent en son royaume, et fit abbattre les appentis de Paris, puis monta à cheval et s’en vint à Sainct Denis, là où le roy de Behaigne, monsigneur Jehan de Haynault, le duc de Lorraine, le conte Louis de Flandre, le conte de Blois et grant baronnie et chevalerie estoyent venus en moult grant arroy. Quant les bourgeoys de Paris veirent le roy partir pour les elongner, ils vindrent à luy, eux gettans à genoux, et dirent: «Ha, cher sire et noble roy, que voulez vous faire? Quant vous abandonnez ainsi vostre bonne cité de Paris, qui n’est fermée ne de tours ne de murs; et si sont nos ennemis à moins de deux lieues près. Tantost se viendront boutter à tous lés en la ville et par especial quand ils sçauront que vous en serez ainsi parti, et diront que vous les fuyez et que vous ne les osez attendre, et lors nous n’aurons qui nous defende ne garantisse contre eux. Et pour tant, cher sire, vueillez demourer ici, si aiderez à garder vostre bonne cité de Paris.» Le roy Philippe leur respondit et dit: «Mes bonnes gens de Paris, ne vous doutez de rien; jà les Anglois nevous approcheront de plus près. Je m’en vueil aller à Sainct Denis, devers mes gens d’armes qui là m’attendent, car à toute diligence je vueil chevaucher contre les Angloys et les combattre, comment qu’il soit.»

P. [150], l. 16: mances.—Ms. A 29: qu’on dict mantel royal.

P. [152], l. 17: fremée.—Ms. A 29: et garnie de planté de soudats.

P. [156], l. 24: armes.—Ms. A 29: Le roy d’Engleterre fut moult pensif tout le soir, et environ une heure devant le jour, lui fut certifié par unes espies qui le suivoyent de loin secretement, car ils estoyent plus en l’host des François que des Anglois, moult bien parlant françoys, alemant et angloys, et planté d’autres, que pour vray le roy de France estoit le soir entré en Amiens et avoit plus de cent mille hommes: si venoyent à grand esploit de Paris le combattre à voulenté. Ces espies estoyent de Normandie. Quant le roy Edouard eut ouy parler le Normand, il se leva et appareilla, puis ouit messe devant soleil levant. Adonc il fit sonner ses trompettes de delogement. Lors monta le roy à cheval et partit de la ville d’Araines; et suivirent toutes manières de gens les bannières des mareschaulx, si comme le roy avoit commandé le jour de devant. Et ainsy chevauchèrent par ce gras pais de Vismeu, en approchant la bonne ville d’Abbeville.

P. [159], l. 18: lui.—Ms. A 29: tels qu’il les voudra eslire de sa compagnye. Quant les prisonniers qui là estoyent amenés, estroitement loyés et durement traictés, eurent entendu la parolle du roy d’Angleterre, il y en eut de tous rejouis; et entre les autres avoit un valet appelé Gobin Agace, qui s’avança de parler et dit au roy.

P. [160], l. 19: Blanke Take.—Ms. A 29: Quant le roy Edouart d’Angleterre fut par Gobin Agace, comme dict est, averti du passage de la Blanche Taque et de sa position, il estoit jà près de la nuit; et quant il eut souppé, il voulut aller reposer combien qu’il ne dormit guères, car il se leva et son fils le prince, dès la minuit: si furent armés; et tantost le roy fist sonner sa trompette de delogement. Adonc chascun entendit à soy appareiller et à charger sur les sommiers et charrettes, malles, bahus, bouges, coffres et bagages. Si se partit le dit roy et ses routtes de Oisemont en Vismeu, sur le point du jour, et chevauchèrent sous la conduite du dit Gobin Agace, tant qu’ils vindrent, environ soleil levant, sur l’entrée de ce que l’on clame la Blanche Tacque; mais le flus de la mer estoit adonc tout plein: si ne peurent mie si tost passer. Aussi bien convenoit il au roy illec attendre ses routtes qui venoient après lui. Si demoura là endroit jusques après prime que tout le flus fut retourné.

P. [160], l. 21: ailleurs.—Ms. A 29: s’ils ne vouloyent retourner dont ils estoyent venus, ce que faire ne pourroyent, pour les Françoys qui leur seroyent au devant.

P. [162], l. 22: forte.—Ms. A 29: et l’estours si terrible et si mortel que merveille seroit à penser; car pour le pas gaingner et deffendre, maint vaillant homme y perdit la vie, et mainte belle apertise d’armes y eut faicte ce jour, du costé de France et du costé des Angloys.

P. [168], l. 11: car.—Ms. A 29: les Angloys trouvèrent la contrée moult plantureuse de vins, de chairs, de bleds, d’avoines et d’autres fourrages; et aussi pour les deffautes qui avenir pourroyent, planté de grandes pourveances par charroy suivoyent tousjours leur ost. Si entendirent ce jour à eux remettre à point et leurs chevaux ferrer, et à fourbir leurs armures.

P. [174], l. 28: Englès.—Ms. A 29: qui peurent bien veoir et comprendre à la verité planté du convenant des batailles du roy de France et de ses arbalestriers geneuoys, doit il avoit un grant nombre, et qui trop laschement s’y esprouvèrent, et des communautés des pais et des bonnes villes, cités et chasteaux du royaume de France, dont il y avoit sans conte et sans nombre, comme dict est, qui plus y feirent d’empeschement assez aux seigneurs et vaillans hommes que d’avancement. Et aussi j’en aprins ce que possible me fut, par les gentilshommes de monseigneur Jehan de Haynault, qui fut tousjours auprès de la personne du roy Phelippe de France.

P. [174], l. 30: France.—Ms. A 29: Le roy d’Engleterre, qui avoit ordonné ses gens d’armes et ses archers et autres pietons des marches de Galles et d’ailleurs en troys batailles tous à pied, et qui s’estoient mis à terre pour estre moins foulés au besoin, comme dict est, incontinent qu’il veit les François aprocher, il commanda que tout homme se levast ordonneement; et se rengèrent en leurs batailles, celle du prince de Galles tout premierement, dont les archers estoyent en manière d’une herse, et les gens d’armes tout au fons de la bataille. Le conte de Northanthonne, le conte d’Arondel, le sire de Roos, le sire de Ligi, le sire de Villebi, le sire de Basset, le sire de Saint Aubin et pluiseurs autres qui faisoyent la seconde, se tenoyent sus esle moult bel et ordonneement, pour conforter la bataille du prince, s’il besognoit. Vous devés savoir que les grans seigneurs, comme roys, ducs, princes et barons françoys, ne vindrent pas jusque devant la bataille des Angloys tous ensemble, mais venoyent l’un devant et l’autre derrière, sans ordre.

P. [176], l. 25: traire.—Ms. A 29: de gros carreaux.

P. [176], l. 32: perçoient.—Ms. A 29: leurs habillemens et navroyent à tous lés. Pluiseurs couppèrent les cordes de leurs arbalestes, et disoient les aucuns: «Nous ne pouvons tirer de nos arbalestes, les cordes sont de la pluye fort retraictes.»

P. [177], l. 15: relevèrent.—Ms. A 29: Là entre ces Englès avoit pillars et bidaus, Gallois et Cornouaillois, qui portoyent grans coustilles et fort trenchans.

P. [178], l. 13: gens.—Ms. A 29: comme celuy qui ne voloit partir sans faire armes.

P. [178], l. 19: amoient.—Ms. A 29: l’eussent envis laissé.

P. [179], l. 17: quatre.—Ms. A 29: voire plus de six.

P. [181], l. 16: moult.—Ms. A 29: dangereuse et horrible, mortelle et sans pitié, car princes, roys, ducs, contes, barons, ne autres n’i estoyent receus à merci ne à rançon; et y advindrent maints haults faits d’armes, qui pas ne vindrent tous à conoissance.

P. [181], l. 24: occis.—Ms. A 29: car dès le matin le roy d’Angleterre et les barons de son ost avoyent ordonné et conclu que, s’ils avoient bataille aux François, jà homme ils ne prendroyent à rençon.

P. [184], l. 25: tout tart.—Ms. A 29: le roy de France, qui n’avoit à son departement que soixante hommes, qu’uns qu’autres, fut admonesté par monseigneur Jehan de Haynault, qui là estoit et l’avoit remonté une fois, ayant le coursier du roy esté occis par le trait, de se retirer, en lui disant: «Sire, pour Dieu, soyés content de vous retraire; il est plus que temps. Ne vous perdez mie si simplement. Si vous avés perdu à ceste fois, vous gangnerés à une autre.» Lors le print par le frein et l’emmena, ensi comme par force, en sus et en dehors des batailles; et paravant il l’avoit jà prié qu’il vousisist retraire, mais ce fu pour neant: dont il fu plus d’une foys en grant dangier.

P. [189], l. 27: merci.—Ms. A 29: Et me fu dict et certifié que, de gens de pié et communauté des cités et bonnes villes de France et du pais de Picardie et de Normandie, il en y eut de mors ce dimanche, pour tout le jour, plus de quatre foys autant que le samedi n’avoit eu à la bataille, qui tant fu dure et mortelle.

FIN DES VARIANTES DU TOME TROISIÈME.