CHAPITRE LXXXVIII.
1364. PRISE DE MANTES ET DE MEULAN (7 ET 11 AVRIL).—BATAILLE DE COCHEREL (16 MAI).—COURONNEMENT DE CHARLES V (19 MAI).—CAMPAGNE DU DUC DE BOURGOGNE EN BEAUCE (JUIN).—SIÉGE ET REDDITION DE LA CHARITÉ (§§ [510] à [529]).
En ce temps s’armait[192] pour le roi de France un chevalier breton nommé Bertrand du Guesclin, dont jusqu’alors la renommée n’avait guère dépassé la Bretagne où il avait toujours tenu le parti de Charles de Blois contre Jean de Montfort.—Aussitôt qu’il est informé de la mort de Jean son père, le duc de Normandie, devenu le roi Charles V, charge le maréchal Boucicaut d’aller rejoindre du Guesclin devant Rolleboise afin d’aviser de concert avec Bertrand aux moyens de reprendre Mantes et Meulan au roi de Navarre[193]. P. [100], [290].
Rolleboise[194] est un beau et fort château, situé sur le bord de la Seine, à une lieue de Mantes. Les gens de Compagnie qui occupent ce château sous les ordres d’un capitaine nommé Wauter [Straël][195], originaire de Bruxelles, font la guerre pour leur propre compte et mettent au pillage les possessions du roi de Navarre aussi bien que le royaume de France. Le duc d’Anjou, Bertrand du Guesclin, le comte d’Auxerre, Antoine, sire de Beaujeu, assiégent Rolleboise depuis quelques semaines au moment où Boucicaut vient apporter à Bertrand l’ordre de s’emparer à tout prix de Mantes et de Meulan. Voici le stratagème que ces deux capitaines imaginent. Boucicaut se présente un jour à l’une des portes de Mantes à la tête de cent chevaux seulement. Il fait semblant d’être poursuivi par les brigands de Rolleboise et prie instamment les gardiens de lui donner entrée dans l’enceinte. Ceux-ci consentent à ouvrir la porte, et Bertrand, qui s’est posté dans le voisinage avec ses Bretons, profite de cette circonstance pour pénétrer dans Mantes dont il se rend maître et qu’il met au pillage. Le jour même de la prise de cette ville, une troupe de Bretons chevauche en toute hâte vers Meulan où ils se disent envoyés par Guillaume de Gauville, capitaine d’Évreux pour le roi de Navarre. On les croit sur parole, on leur ouvre les portes et Meulan a le même sort que Mantes. Les maisons sont livrées au pillage et une partie de la population est massacrée[196]. P. [100] à [105], [290] à [292].
Le captal de Buch débarque au havre de Cherbourg à la tête de quatre cents hommes d’armes. Le roi de Navarre le met[197] à la tête des forces qu’il rassemble pour faire la guerre au roi de France, et lui adjoint un chevalier anglais nommé Jean Jouel, qui dispose de trois cents combattants de la même nation.—Le duc de Normandie, de son côté, ne reste pas inactif. A la nouvelle de la maladie dont le roi son père vient d’être atteint à Londres, il redouble ses préparatifs militaires[198]. Du Guesclin et Olivier de Mauny son neveu[199] reçoivent l’ordre de quitter Mantes où ils se tiennent avec leurs Bretons et de s’avancer dans la direction de Vernon pour y faire frontière contre les Navarrais. Philippe, duc de Bourgogne[200], Arnaud de Cervolle, dit l’Archiprêtre, marié à la veuve du seigneur de Châteauvillain tué à la bataille de Poitiers[201], conseiller et compère du duc de Bourgogne, le comte d’Auxerre, le vicomte de Beaumont[202], Antoine, seigneur de Beaujeu, Louis de Chalon, Amanieu de Pommiers[203], Petiton de Curton, le soudic de [la Trau[204]], le sire de Mussidan[205], chef et conducteur des gens du seigneur d’Albret, sont les principaux chevaliers qui figurent dans l’armée de du Guesclin.—[Brumor[206]] de Laval, chevalier breton du parti français, est fait prisonnier par Gui de Gauville, jeune chevalier de la garnison d’Évreux, au retour d’une chevauchée contre les Navarrais de cette ville. P. [105] à [108], [292], [293].
Retour du roi de Chypre d’Aquitaine à Paris[207].—Funérailles du roi Jean à l’abbaye de Saint-Denis[208].—Préparatifs pour le couronnement de Charles V à Reims.—Arrivée du captal de Buch à Évreux. P. [108] à [110], [293] à [295].
Jean de Grailly part d’Évreux[209] et s’avance vers Pont-de-l’Arche pour couper le passage de la Seine à du Guesclin et aux Français. Les principaux chevaliers de l’armée du captal sont le sire de Sault[210], banneret du royaume de Navarre, l’anglais Jean Jouel, Pierre de Sacquenville, Guillaume de Gauville, Bertrand du Franc, le bascle de Mareuil[211].—Sur son chemin, le captal rencontre un héraut nommé le Roi Faucon qui arrive du camp français; dialogue échangé entre ce héraut et le captal.—Jean de Grailly refuse de recevoir un autre héraut appelé Prie envoyé vers lui par l’Archiprêtre, le mercredi de la Pentecôte[212]. P. [110] à [112], [295] à [297].
Marche, dispositions et ordre de bataille des Navarrais. P. [113] à [115], [297] à [299].
Marche, dispositions et ordre de bataille des Français. P. [115] et [116], [299], [300].
Ruse de guerre imaginée par les Gascons du parti français: trente hommes d’armes des plus hardis et des mieux montés sont chargés spécialement d’attaquer le captal dès le début de l’action, de le prendre et de l’emporter de vive force loin du champ de bataille. P. [116], [117], [300].
Sur le refus du comte d’Auxerre, les barons français mettent du Guesclin à leur tête et adoptent d’un commun accord comme cri de ralliement le cri d’armes de Bertrand: Notre Dame! Guesclin! Cependant la matinée s’avance, et les Français commencent à souffrir de la faim et de la chaleur. On délibère sur la conduite à tenir: les uns sont d’avis d’aller offrir la bataille à l’ennemi sur les hauteurs[213] où il s’est retranché; toutefois on finit par se ranger à l’opinion des plus sages qui conseillent d’attendre en bon ordre l’attaque des Navarrais. P. [117] à [121], [300] à [302].
Du Guesclin a recours à un stratagème pour faire descendre l’ennemi en rase campagne. Il donne l’ordre à ses gens de battre en retraite et de retourner sur leurs pas avec armes et bagages de l’autre côté de la rivière. L’anglais Jean Jouel, en voyant ce mouvement, croit que ses adversaires cherchent à s’échapper et veut leur donner la chasse. Le captal s’y refuse; mais son lieutenant, qui brûle d’en venir aux mains, ne se peut plus contenir: il s’élance à la poursuite des Français. Force est alors à Jean de Grailly, qui ne peut ni ne veut laisser Jean Jouel[214] se mesurer seul contre les Français, d’abandonner ses positions et de descendre de la colline. L’ennemi une fois pris au piège, les Français font volte-face, reprennent l’offensive, et la bataille commence. Sous prétexte qu’il ne peut porter les armes contre certains chevaliers de l’armée navarraise, l’Archiprêtre quitte le champ de bataille dès le début de l’action, mais il ordonne à ses gens de rester pour prêter main forte aux Français. P. [121] à [125], [302] à [305].
Les Navarrais, quoique surpris, ne se déconcertent pas. Ils font passer en avant leurs archers; mais les Français sont si bien protégés par leurs pavois que le trait de l’ennemi ne leur fait presque aucun mal. Les Bretons et les Gascons se couvrent de gloire. Les trente hommes d’armes d’élite, montés sur fleur de coursiers, que l’on a spécialement chargés de s’assurer de la personne du généralissime de l’armée navarraise, vont droit au captal, l’enlèvent après une résistance désespérée, l’emportent loin du champ de bataille et le mettent en lieu sûr[215]. P. [125] à [127], [305] et [306].
Les Gascons[216] et notamment les gens du seigneur d’Albret, ayant à leur tête Amanieu de Pommiers, Petiton de Curton, le soudic de la Trau, parviennent à s’emparer du pennon du captal que défendent le bascle de Mareuil et Geffroi de Roussillon. Le bascle de Mareuil est tué, et Geffroi de Roussillon est fait prisonnier par Amanieu de Pommiers. En revanche, le sire de Mussidan[217] est blessé grièvement et perd trois de ses écuyers; le soudic de la Trau, de son côté, a un bras cassé. Du Guesclin vient au secours de la bataille ou division du comte d’Auxerre, qui commence à plier, mais le vicomte de Beaumout périt dans cette rescousse. Bertrand accourt ensuite prêter main-forte aux Picards qui ont affaire à la division anglaise de l’armée du captal. Jean Jouel, chef de cette division, est terrassé et fait prisonnier par Olivier de Mauny, neveu de du Guesclin, qui le remet à un de ses écuyers nommé Guyon de Saint-Pern[218]; le capitaine anglais meurt des suites de ses blessures le soir même de la bataille. Cet engagement coûte la vie à deux chevaliers picards, Baudouin, sire d’Annequin[219], maître des arbalétriers de France, et Louis de Haverskerque. Finalement, les Français restent maîtres du champ de bataille. Guillaume de Gauville[220], Pierre de Sacquenville, Bertrand du Franc tombent entre les mains des vainqueurs[221]. Le reste de l’armée navarraise se débande et gagne la forteresse d’Acquigny[222]. Cette bataille de Cocherel se livre le jeudi 16 mai 1364. P. [127] à [130], [306] à [310].
Gui de Gauville, fils de Guillaume de Gauville, arrive sur le champ de bataille à la tête de la garnison navarraise de Conches; à la nouvelle de la défaite des siens, il reprend en toute hâte le chemin de sa forteresse. Les trente qui ont enlevé le captal le transportent à Vernon[223] et de là à Rouen. P. [130] à [132], [310], [311].
Charles V reçoit la nouvelle de cette victoire à Reims[224] où il est allé se faire couronner roi de France.—Noms des principaux personnages qui assistent au couronnement.—Retour de Charles V à Paris. P. [132] à [134], [311] à [313].
Charles V investit Philippe son plus jeune frère du duché de Bourgogne[225], et, à la prière de celui-ci, pardonne à l’Archiprêtre sa conduite à Cocherel. Il fait couper la tête à Pierre de Sacquenville à Rouen[226]. Guillaume de Gauville, fait prisonnier à Cocherel, est échangé contre Brumor de Laval, captif à Évreux. Le captal de Buch est transféré de Paris à Meaux[227] où il doit tenir prison. Bertrand du Guesclin rachète au prix de cinq ou six mille francs le château de Rolleboise à Wauter [Straël], capitaine de cette forteresse.—Charles V met sur pied trois armées. La première, sous les ordres du duc de Bourgogne, va mettre le siége devant Marchelainville, en Beauce; la seconde, dont Bertrand du Guesclin est le chef, opère dans la direction du Cotentin et sur les marches de Cherbourg; la troisième enfin, commandée par Jean de la Rivière, assiége le château d’Acquigny[228]. P. [134] à [137], [313] à [315].
Louis de Navarre, frère puîné de Charles le Mauvais, Robert Knolles, Robert Ceni, Robert Briquet, Creswey, à la tête de douze cents combattants, ravagent le pays compris entre Loire et Allier, le Bourbonnais et surtout les environs de Moulins, de Saint-Pierre-le-Moutier[229] et de Saint-Pourçain. Bernard et Hortingo de la Salle, ayant sous leurs ordres quatre cents compagnons, s’emparent par surprise de la Charité-sur-Loire[230] dont les habitants se réfugient à Nevers. A la nouvelle de la prise de cette ville, Louis de Navarre envoie aux vainqueurs un renfort de trois cents armures de fer sous les ordres de Robert Briquet et de Creswey. P. [137] à [139], [315], [316].
Prise de Marchelainville[231] par le duc de Bourgogne et d’Acquigny par Jean de la Rivière. P. [139] à [141], [316], [317].
Siége, prise et rasement du fort de Chamerolles[232] par le duc de Bourgogne.—Siége et prise du château de Dreux et du fort de Preux[233].—Reddition du fort de Couvay[234].—Le duc de Bourgogne quitte la Beauce[235], et, après avoir eu une entrevue avec le roi son frère à Vaux-la-Comtesse en Brie, accourt à la tête de toutes ses forces en Bourgogne où il force le comte de Montbéliard et ses alliés d’Allemagne, qui ont profité de l’absence de Philippe pour envahir le duché, à rebrousser chemin et à repasser précipitamment le Rhin[236]. P. [141] à [143], [317] à [320].
Le connétable[237] et les deux maréchaux[238] de France mettent le siége devant la Charité; ils sont bientôt rejoints par le duc de Bourgogne[239], revenu de sa chevauchée dans le comté de Montbéliard. Bertrand du Guesclin[240] lui-même, après une campagne dans le Cotentin, Jean de la Rivière[241], après la levée du siége d’Évreux, viennent renforcer les assiégeants. La garnison de la Charité fait souvent des sorties, et, dans une de ces escarmouches, Robert d’Alençon, fils du comte d’Alençon, Louis d’Auxerre, fils et frère des deux comtes d’Auxerre[242], sont faits chevaliers. Louis de Navarre, cantonné sur la frontière d’Auvergne, appelle au secours des assiégés Robert Knolles, Gautier Hewet et Mathieu de Gournay; mais le comte de Montfort a pris ces chevaliers anglais à son service pour assiéger le fort château d’Auray, et il a besoin plus que jamais de leur aide pour tenir tête à Charles de Blois son concurrent, qui se prépare à lui faire la guerre à la tête d’une puissante armée. P. [145], [146], [320] à [322].
Louis de Navarre, en qui la garnison de la Charité met toute son espérance, évacue l’Auvergne pour se rendre en Normandie dans la région de Cherbourg[243]. Charles V est obligé de rappeler ses gens d’armes de la Charité pour les enrôler au service de son cousin Charles de Blois[244], et il invite le duc de Bourgogne son frère à traiter avec les assiégés. On permet à ceux-ci de se retirer où bon leur semblera, après leur avoir fait prêter serment de ne point s’armer contre le royaume pendant trois ans. Les habitants de la Charité rentrent dans leurs foyers, et le duc de Bourgogne retourne en France[245]. P. [147], [148], [322].