CHAPITRE XCII.

RESTAURATION DE DON PÈDRE.—1367, 3 avril. BATAILLE DE NAJERA; BERTRAND DU GUESCLIN ET LE MARÉCHAL D’AUDREHEM PRISONNIERS DES ANGLAIS.—Fin d’avril et mai. DON PÈDRE ET LE PRINCE DE GALLES A BURGOS.—Mai. ARRIVÉE DE DON ENRIQUE EN LANGUEDOC.—Juin. SÉJOUR DU PRINCE DE GALLES A VALLADOLID ET DÉPART DE DON PÈDRE POUR SÉVILLE; DISSENTIMENTS ENTRE LE PRINCE ET LE ROI DE CASTILLE.—13 août. TRAITÉ D’ALLIANCE DE DON ENRIQUE AVEC LE DUC D’ANJOU.—Août et septembre. RETOUR DU PRINCE DE GALLES ET DE L’ARMÉE ANGLAISE EN GUYENNE.—27 décembre. MISE EN LIBERTÉ DE BERTRAND DU GUESCLIN.—1368, du 4 mars au 22 mai. SIÉGE ET PRISE DE TARASCON PAR DU GUESCLIN ET LE DUC D’ANJOU; RAVAGES DES COMPAGNIES ANGLAISES EN BOURGOGNE, EN CHAMPAGNE, DANS L’AUXERROIS, LA SOLOGNE, LA BEAUCE ET LE GÂTINAIS.—4 mai. MARIAGE DU SIRE D’ALBRET AVEC MARGUERITE DE BOURBON.—Fin de mai. ARRIVÉE DE JEAN CHANDOS EN BASSE NORMANDIE (§§ [577] à [594]).

Ce vendredi, sur le soir, don Enrique et Bertrand du Guesclin se préparent, de leur côté, à marcher contre les Anglais. Après minuit, les trompettes sonnent le réveil et, vers l’aube du jour, les gens d’armes entrent en ligne. On forme trois batailles ou divisions: la première, composée de quatre mille chevaliers et écuyers de France ou d’autres pays étrangers, sous les ordres de Bertrand du Guesclin; la seconde, un peu en arrière et à gauche de la première, où l’on compte seize mille hommes et dans ce nombre beaucoup de génétaires, sous la direction de don Tello et de don Sanche, frères de don Enrique; la troisième enfin, dont l’effectif est évalué à sept mille cavaliers et à quarante mille fantassins[43], sous le commandement de don Enrique lui-même. Celui-ci, monté selon l’usage du pays sur une forte mule et d’allure rapide, parcourt les lignes, exhortant ses gens à bien faire et promettant de leur donner l’exemple. Environ soleil levant, les Espagnols ainsi rangés s’avancent dans la direction de Navarrete. P. [32] et [33], [279] à [281].

Les Anglais se sont aussi rangés en bataille et mis en mouvement dès le point du jour[44]. Les deux armées marchent ainsi l’une contre l’autre. Tout à coup, à la descente d’une petite montagne, le prince de Galles et ses gens se trouvent en présence du gros des forces de don Enrique. Aussitôt on fait halte des deux côtés et l’on s’apprête à en venir aux mains. Avant que l’action soit engagée, Jean Chandos se fait autoriser par le prince de Galles, avec le cérémonial d’usage, à lever bannière[45]. P. [33] à [35], [281] à [283].

Les Anglo-Gascons mettent pied à terre[46]. Le prince de Galles, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, prie Dieu de lui donner la victoire et le prend à témoin de la justice de sa cause. Le premier choc a lieu entre l’avant-garde anglaise, que conduisent Jean Chandos et le duc de Lancastre[47], et l’avant-garde de l’armée de don Enrique, commandée par Bertrand du Guesclin et le maréchal d’Audrehem. P. [35], [36], [283] et [284].

Le prince de Galles, à la tête de sa division, vient attaquer la bataille ou division de don Tello et de don Sanche; mais don Tello lâche pied sans coup férir et, suivi de deux ou trois mille fuyards, s’éloigne du champ de bataille[48]. Vainqueurs de ce côté, le prince et don Pèdre tournent alors toutes leurs forces contre les quarante mille hommes de la division de don Enrique. Les frondeurs espagnols et catalans, dont les pierres ont d’abord brisé les heaumes et les bassinets des hommes d’armes ennemis, ne peuvent soutenir longtemps la grêle de traits des archers anglais. Pendant ce temps, les chevaliers de France et d’Aragon, sous les ordres de Bertrand du Guesclin, font éprouver de grandes pertes à la division de Jean Chandos et du duc de Lancastre. Une lutte corps à corps s’engage entre Jean Chandos et un chevalier castillan nommé Martin Fernandez[49]. Celui-ci terrasse son adversaire, mais Jean Chandos entraîne l’Espagnol dans sa chute et, le frappant d’un coup de poignard au défaut de la cuirasse, le blesse mortellement. P. [36] à [38], [284] à [286].

Noms des principaux guerriers anglais, gascons, chefs des Compagnies, qui se distinguent dans les trois divisions de l’armée du prince de Galles.—Noms de plusieurs chevaliers de France et de Hainaut qui combattent aux côtés de Bertrand du Guesclin et du maréchal d’Audrehem.—Don Enrique fait tous ses efforts pour rallier ses soldats et les ramène trois fois à la charge[50]. P. [38] à [41], [286] à [288].

Les fantassins et les gens des communautés d’Espagne, armés seulement de frondes, se débandent sous les décharges meurtrières des archers anglais; toutefois, les génétaires, échelonnés à cheval sur les deux ailes, réussissent à maintenir pendant quelque temps les lignes qui commencent à plier.—Noms d’un certain nombre de seigneurs et de sénéchaux des diverses parties de la Guyenne, enrôlés sous la bannière du prince de Galles.—Don Pèdre et don Enrique payent largement de leur personne et donnent à leurs partisans l’exemple de la bravoure. P. [41] à [43], [288] et [289].

La division de Bertrand du Guesclin oppose à l’avant-garde anglaise la résistance la plus opiniâtre. Tous les compagnons d’armes de Bertrand se font tuer ou sont faits prisonniers avec leur chef. Noms de quelques-uns de ces prisonniers[51]. Encouragés par ce succès, Jean Chandos et le duc de Lancastre vont joindre leurs forces à celles du prince de Galles pour achever d’écraser la division de don Enrique; celui-ci redouble d’efforts pour ramener au combat les fuyards, et quinze cents des siens restent sur le champ de bataille[52]. P. [43] à [44], [289] et [290].

Les Espagnols, ne pouvant soutenir le choc des trois divisions anglaises, effectuent leur retraite en désordre du côté de Najera dont ils sont séparés par une grosse rivière; don Enrique, après avoir vainement essayé de les retenir, remonte à cheval et se sauve dans une autre direction. Anglais et Gascons, remontant aussi à cheval et s’élançant à la poursuite des fuyards, les écrasent aux abords du pont de Najera ou les forcent à se jeter dans la rivière[53]. Le grand prieur de Saint-Jacques[54] et le grand maître de Calatrava[55] parviennent à entrer dans la ville et se barricadent dans une grande maison maçonnée de pierre; mais l’ennemi les y force et, se répandant par les rues, fait main basse sur la vaisselle et les joyaux de don Enrique. Cette bataille se livre entre Najera et Navarrete le samedi 3 avril 1367[56]. P. [44] à [46], [290] et [291].

La déconfiture des Espagnols a commencé vers midi et dure jusqu’au soir. Le prince de Galles, le roi de Majorque, don Martinez de la Carra, commandant en chef des forces navarraises, font flotter leurs bannières sur des hauteurs pour rallier leurs gens. Le prince de Galles tend la main à don Pèdre qui veut s’agenouiller devant lui, et l’invite à rendre grâces à Dieu seul de la victoire qu’ils viennent de remporter[57]; il charge quatre chevaliers et quatre hérauts d’aller sur le champ de bataille compter les morts. Les pertes des Espagnols s’élèvent à cinq mille soixante hommes d’armes[58] et à sept mille cinq cents fantassins et gens de communautés, sans compter ceux qui se sont noyés dans la rivière de Najera et dont on n’a pu retrouver les cadavres. Les Anglais, au contraire, n’ont à regretter que quatre chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand, vingt archers et quarante simples soudoyers. Les vainqueurs passent ce samedi soir et le lendemain dimanche de [la Passion[59]], en fêtes et en réjouissances. P. [46] à [48], [291] et [292].

A la prière du prince de Galles, don Pèdre accorde le pardon aux seigneurs espagnols, faits prisonniers à Najera, qui ont pris les armes contre lui et consent à recevoir leurs serments. Il embrasse même son frère don Sanche[60], et lui promet d’oublier sa conduite passée. Gomez Carrillo est seul excepté de l’amnistie, et on lui tranche la tête séance tenante[61]. Don Pèdre, don Sanche, le maître de Calatrava et les deux maréchaux de l’armée anglaise marchent ensuite sur Burgos; le lundi matin, ils arrivent devant cette ville dont les habitants leur ouvrent aussitôt les portes[62]. Le prince de Galles, de son côté, après avoir fait halte à Briviesca, du lundi au mercredi, vient dans la journée du mercredi rejoindre son avant-garde sous les murs de Burgos où il établit son camp et tient cour plénière[63]. P. [48] à [51], [292] et [293].

Le prince anglais et don Pèdre célèbrent la fête de Pâques[64] dans la ville de Burgos et y séjournent plus de trois semaines. Mis en demeure d’exécuter ses engagements et de payer à ses auxiliaires l’indemnité de guerre convenue, le roi de Castille dit qu’il n’a point d’argent, mais qu’il va se rendre en la marche de Séville pour s’en procurer[65], et il promet d’être de retour au plus tard au terme de la Pentecôte. Il se dirige en effet vers Séville, tandis que le prince de Galles va se loger à Valladolid. P. [51], [52], [293] à [295].

La victoire de Najera porte à son comble la renommée et la gloire du prince de Galles, spécialement en Allemagne et en Angleterre; et les bourgeois de Londres donnent à cette occasion une fête triomphale. En France, au contraire, la nouvelle de cette victoire produit la plus pénible impression, surtout quand on apprend que Bertrand du Guesclin[66] et le maréchal d’Audrehem[67] ont été faits prisonniers. P. [52] à [54], [295] et [296].

Don Enrique vaincu avait gagné l’Aragon[68]. Arrivé à Valence[69], il confie sa femme et ses enfants[70] à la garde du roi don Pedro IV, en guerre avec le prince de Galles; il se rend ensuite à Montpellier[71] auprès du duc d’Anjou son allié, et, du château de Roquemaure[72] qui lui est assigné pour résidence, il fait des incursions dans la principauté d’Aquitaine. Sur les plaintes de la princesse de Galles, le roi de France adresse à ce sujet des représentations à don Enrique et fait même enfermer au Louvre le jeune comte d’Auxerre qui enrôle des gens d’armes pour les amener au roi détrôné de Castille. Don Enrique, à la tête de quatre cents Bretons qu’il a pris à sa solde, n’en ouvre pas moins les hostilités, envahit le Bigorre et s’empare de Bagnères. P. [54] à [56], [296] à [298].

Le prince de Galles se tient à Valladolid jusqu’à la Saint-Jean[73] d’été. Étonné de ne pas recevoir de nouvelles du roi de Castille, il envoie deux de ses chevaliers à Séville demander à don Pèdre pourquoi il ne tient pas ses engagements. Celui-ci répond que ses sujets refusent de lui payer aucuns subsides tant que les Compagnies, qui mettent son royaume au pillage, ne seront pas sorties d’Espagne. Pendant ce séjour du prince à Valladolid, le roi de Majorque tombe malade, et l’on met en liberté moyennant rançon ou l’on échange le sire d’Audrehem, le Bègue de Villaines et la plupart des chevaliers de France et de Bretagne faits prisonniers à Najera. Informé que don Enrique vient de recommencer la guerre en Bigorre[74], le prince ne veut à aucun prix délivrer Bertrand du Guesclin, dans la crainte qu’il n’aille prêter assistance au bâtard de Castille. P. [56] à [58], [298] et [299].

Édouard, irrité de la mauvaise foi de don Pèdre et très-éprouvé par le climat brûlant de l’Espagne[75], se décide à reprendre le chemin de la Guyenne; il laisse à Valladolid le roi de Majorque, encore trop malade pour remonter à cheval ou se faire porter en litière. Il effectue son retour par Madrigal, campe pendant un mois dans la vallée de Soria, sur les confins de la Castille, de l’Aragon et de la Navarre, et réussit, à la suite de longs pourparlers, à se faire octroyer par les rois de Navarre et d’Aragon le passage à travers leur pays. Il préfère, comme plus direct, le passage par la Navarre, dont le roi l’accompagne jusqu’au pas de Roncevaux. Après une halte de quatre jours à Bayonne, il rentre à Bordeaux et donne congé à ses gens[76]. Toutefois, il ne peut licencier sur-le-champ les Compagnies qui attendent toujours le payement de leur solde. A la nouvelle du retour du prince, don Enrique quitte Bagnères et va passer tout l’hiver à la cour du roi d’Aragon son allié[77], où il se prépare à recommencer la guerre contre don Pèdre, leur ennemi commun. P. [58] à [62], [299] à [302].

Bertrand du Guesclin, amené à Bordeaux[78] où il est le prisonnier du prince de Galles et de Jean Chandos, est mis en liberté moyennant le payement d’une rançon de cent mille francs[79]. A peine délivré, Bertrand vient servir le duc d’Anjou[80] qui fait alors la guerre à la reine de Naples, comtesse de Provence[81], et assiége Tarascon[82].—Le lundi après la Trinité[83] 1368, Lion, duc de Clarence, l’un des fils d’Édouard III, après avoir traversé au milieu des fêtes la France, le duché de Bourgogne et la Savoie, se marie à Milan à la fille de Galeas Visconti, seigneur de Milan, et de Blanche de Savoie, nièce du comte de Savoie. P. [62] à [64], [302] et [303].

Le prince de Galles invite les Compagnies, dont l’effectif s’élève à six mille combattants, à vider sa principauté d’Aquitaine.—Noms des principaux chefs de ces Compagnies.—Chassées de la Guyenne, les Compagnies entrent en France[84] qu’elles appellent leur chambre, passent la Loire et s’établissent en Champagne[85], dans l’archevêché de Reims, les évêchés de Noyon et de Soissons. Elles se disent envoyées par le prince de Galles, et le roi de France donne au seigneur de Clisson[86], devenu l’un de ses favoris, le commandement suprême des forces chargées de les combattre.—D’un autre côté, le mariage du seigneur d’Albret avec [Marguerite[87]] de Bourbon, l’une des sœurs cadettes de la reine de France, qui a lieu sur ces entrefaites, excite au plus haut degré le mécontentement du prince de Galles. P. [64] à [66], [304] et [305].

Édouard, dont les dettes ont été accrues par les frais de l’expédition d’Espagne, prend le parti, pour se mettre en mesure de les payer, de lever dans sa principauté d’Aquitaine un fouage qui doit durer cinq ans[88]. Les habitants du Poitou, du Limousin, de la Saintonge, de la Rochelle, convoqués à Niort par le conseil de l’évêque de Bath[89], chancelier du prince, se laissent imposer ce fouage; mais les vassaux des hautes marches de Gascogne, le comte d’Armagnac, le sire d’Albret son neveu, les comtes de Périgord et de Comminges, le vicomte de Caraman et plusieurs autres seigneurs refusent de s’y soumettre. Ces hauts barons viennent à Paris porter leurs plaintes au roi de France à qui ils en appellent des exactions du prince comme à leur souverain. Charles V les accueille avec empressement, s’engage à appuyer leurs réclamations et les entretient ainsi dans leur résistance. Jean Chandos, opposé à la levée de ce fouage dont on attend, à raison de un franc par feu, un produit annuel de douze cent mille francs, voyant qu’il ne peut rien empêcher, quitte de dépit le Poitou et va passer plus d’un an[90] dans sa terre de Saint-Sauveur-le-Vicomte, en basse Normandie. P. [66] à [69], [305] à [311].