REPOS AU LAC ASQUAM

Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare... parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir, mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme: un ingénieur, et toujours parler, et avoir des moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils étaient une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et pleurait. On le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la forçait à le revendre et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre contre le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y avait des animaux pour lesquels aussi c’était un sacrifice, des chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes, un petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,—elle cédait,—par la manche,—elle craquait,—et il n’osa prendre sa natte. Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des filleuls:—Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car elles basculeraient. Puis vint Sandwich où un Lithuanien, agitant son drapeau national, protestait tout seul contre la conscription. Alors vint le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un bouleau fluet et géant, qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en nattes sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude, parfois me penche.

Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien. Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite à travers les îles, où chaque propriétaire impose une heure différente selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers midi. Nous débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.

Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent, et la lune ronge l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes Blanches sont d’argent, les bouleaux d’or. Voici l’heure enfin de choisir, ma maison, mon âme, le nom que je veux vous donner. La grenouille taureau gémit; le loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé, car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely, qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus, autour du mot "débonnaire", autour du mot "échelle", du mot "sérénité". Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, placide, au cœur d’un nom propre quelquefois, au cœur de Baudelaire, maintenant, opprimante statue. Puis il me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe, car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres:

—Juillet a gelé les rivières, dit-il, et les ponts inutiles sont rassemblés dans la grange...

Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:

—L’été a gelé les rivières, et les ponts...

Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les loons à la fois et sur l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous ignorons!

Quand la tempête éclate; quand, par millions, les propriétaires des cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent; quand sur les gazons publics la foule se précipite vers les tentes des sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames, torpilles et mortiers; quand la mère à califourchon derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères, les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau; quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la pluie...—puis quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe, qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel, comme la dernière allumette qui reste, le soleil, quand il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle; quand la demoiselle de magasin se précipite en riant dans le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...—puis quand les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop d’érable; quand un enfant, il ne sait par quel bonheur poussé, veut brûler du papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de son mulet, le caresse, et soudain remonte vite, car il veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand la pluie retombe, s’acharne, la même, dont on reconnaît les gouttes:—alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les orages, et je frémis...

—Comment est mort Seeger? demande Rogers.

Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion de savoir comment les poètes, ses collègues y sont tués. Il serait bien étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte façon, et chacune de leurs morts est donc la mort qu’il n’aura pas. Il ne divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me disant adieu, le second avec le crayon de l’infirmier, espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant, heureux,... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hœsslin, le poète allemand, sur le dos d’un sergent son disciple qui se releva lentement avec sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère qui se perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sydney, où le monde se tait, où il n’y a plus contre la pensée d’un poète que tout le bruit d’un vaisseau... Nuit près d’une source de France, où l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson. Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le velours noir, le soleil... Heureux qui meurt la nuit!

—Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?

Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions différentes à la fois. Oui, je l’ai vu. Une fois, au Luxembourg, l’été: il entrait dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à la porte. Une autre fois, chez un ami qu’il avait recherché l’avant-veille, sans le trouver, et il avait laissé un distique,—la veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au lit le troisième jour, sinon il aurait eu au moins une ballade.

—A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?

Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les armes d’un guerrier qui s’habille dans son appartement, deux mots par hasard se heurtent, riment, et l’on tressaille. Dernière lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant plus, où ils disent "les coursiers", les "pleurs", le "glaive", et se voient contraints d’être un peu ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort; et comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie envieuse à un rendez-vous. Dollero comme un orage avec trois oiseaux, Blakely comme un monstre sans tête—et où Brooke seul prévit tout à contresens. Pauvre Brooke en effet qui nous disait à tous:—Si je meurs, songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres anglais...—et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté dans la mer, avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié, mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant ses autres poèmes, on ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que l’amour est une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant étendu. On se butte un peu, on vous contredit,—pauvre cher Brooke—on s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais fermée, où un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.

Comment Seeger est mort?

C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à secondes. Une minute et il va mourir. Il a dans sa poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il soit mort, vous n’avez même plus le temps, maintenant, de tracer cette courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque poème—au sujet des peupliers. Si c’est un obus, on charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son chargeur, le glisse. Seeger lève la tête. Le ciel est tout bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit la marche de tir. Un oiseau, oui, un...

Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur inconstante, dont le papier même est de couleur différente, et chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil est juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux, dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu amie. J’écris un dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.

POUR GROTON ET MIDDLESEX

Le mois finissait. Il était facile de s’en apercevoir: aux librairies des tramways souterrains, derrière les vitres des pharmacies, dans les salons des clubs, sur chaque table le soir près du lit ou le matin au déjeuner sur chaque nappe rose près du pamplemousse, les trente têtes de femmes qui ornaient les couvertures des trente grands magazines et illustraient les bars les plus perdus de l’Amérique, avaient cédé peu à peu leur place à trente images nouvelles, moins caressantes, moins fraîches peut-être ce mois-ci, mais entières, nues ou en maillot, car juillet venait. Les commissions, les visites, la vie menée, pendant un mois, entre trente visages éclatants et doux (car les femmes en juin sont d’humeur soumise), allait se continuer un mois entre le même nombre de corps dédaigneux; et certaines tournaient même le dos, ajustant leurs bas ruisselants; et les flèches familières de trente affectueux regards étaient retirées de votre cœur,—de trente moins une—car le magazine d’une ville lointaine n’était pas encore renouvelé et une tête du mois écoulé survivait. C’était aussi samedi, et toute l’Amérique, avant de s’enfoncer dans la saison des vacances—comme elle se douche avant de se jeter dans la piscine—énergiquement se purifiait du travail par un week-end. On éteignait les cheminées des usines à midi juste; il ne restait sur le sol du four qu’un petit cercle d’or, tout rond, car le soleil était au zénith et tout plat. Au moment où le rideau de fer allait atteindre le tapis des devantures, décidés enfin, les directeurs à quatre pattes s’évadaient. Dans les hauts bazars transparents on voyait de la rue chaque étage se vider de ses ombres, en commençant par le plus élevé, et les façades peuplées de reflets innombrables devenaient pour deux jours insensibles. Les vrais soldats commençaient à s’habiller pour ces deux jours en civil, et tous les autres Américains en uniforme. Les vétérans de la Sécession, esclaves des horaires, se hâtaient vers les trains; les omnibus combles de fillettes en kaki brûlaient les stations, où attendaient avec honneur les garçons en Peaux-Rouges. Pensant que Nelson meurt et renaît chaque semaine, les marins nouaient à leur cou la cravate noire de sortie qu’on prescrivit jadis le jour de la mort de Nelson. Les sociétés secrètes arboraient des gilets lilas brodés de cornes en argent, des parapluies jonquille à raies roses, et tous les insignes du secret. Les musiques s’acheminaient vers les stades, chaque musicien à deux mètres de son voisin, confondant sans doute l’intervalle du son et celui de la pensée. C’était le week-end, on mobilisait pour le week-end, il n’y avait plus une minute à perdre.

Comme tous les samedis, on nous enlevait pour les parades, et les deux petits capitaines de l’école Lowell me conduisaient inspecter leur bataillon. Tout acte, aux Etats-Unis, toute pensée—comme un mot entre ses deux tirets, comme un oiseau entre deux flèches—s’encadre entre deux courses en auto sur une route toute droite. Mes guides avaient seize ans et chacun me présentait l’autre. Aux arrêts le capitaine Mills me disait les qualités du capitaine Size, assis derrière nous, qui s’accoudait pendant la marche pour louer Mills; ils semblaient parfois faire leur propre éloge, mais si dignement que cela même n’eût point choqué, et l’on ne pouvait avoir pour soi-même une plus raisonnable estime. Nous traversions Lexington, Arlington, tous les cercles de passé dont s’entoure Boston, les seules villes en Amérique où la première génération des choses d’Europe, les maisons semblables au Parthénon, les pommiers, les gazons, ait atteint la vieillesse. A gauche, au-dessus de mille étangs et d’églises en bois jaune, aidée par la brume, l’Histoire prenait son repos, satisfaite d’elle-même, et, à droite, les nuages nés de l’Océan appuyaient sans haine contre les nuages nés du ciel. Route pour moi inconnue et j’éprouvais—c’était bien cela, ce n’était pas la nostalgie et je commence, à mon âge, à ne plus confondre les sentiments les plus subtils, ce n’était pas l’amour des hêtres, l’espoir d’une lettre d’Océanie,—j’éprouvais la volupté de l’homme qui revient, sa jeunesse finie, vers le pays où il est né! Jamais je n’avais vu pourtant trois nègres avec un Chinois, sur un balcon, s’entraîner dans un appareil à rames; jamais cette prison d’où un vieillard à foulard rouge, qui sortait, nous salua; jamais une quarteronne, entre deux colonnes doriques, tourner la tête de son fils, qui étreignait un cheval de bois violet et jaune, vers un cheval vivant noir et blanc, et lui apprendre pour la vie l’art des comparaisons; jamais, dans un bar, avec ses bottines de chevreau blanc, l’amour lui-même, roux, avec un nœud grenat, vêtu en fille; mais toute âme ce jour-là gonflait exactement chaque être, tout était jeune et verni, tout me ramenait à la source de la couleur, de la jeunesse, et je croyais revenir à mon village.

Les autos sifflaient, les trains sonnaient. C’était le jour où les voleurs d’enfants, dans une automobile Ford volée qui leur appartient désormais, car la police, pas plus que Ford, ne peut reconnaître une Ford d’une autre, s’efforcent de ravir le bébé à la fois le plus riche et le moins singulier, reculant devant les yeux violets, les fossettes. Des mères détournaient avec crainte de nous leur fils adoré, semblable à tous. Une à une nous dépassions les voitures qui, de tous les Etats,—on reconnaît l’Etat au nom inscrit sur la plaque—viennent chaque samedi visiter Concord, patrie de tous les poètes et philosophes d’Amérique;—les banquiers de l’Ohio, de l’Oklahoma, qui n’ont lu Emerson que tout haut et en famille, par autos combles, avec une petite fille sur le capot comme épigraphe;—solitaire, dans une voiture immense, le Californien, l’Alaskien, qui verra les tombes illustres sans sœur, sans ami, qui lisait seul, le soir, dans sa cabane perdue, les chapitres sur la modestie, la franchise, qui appelait son chien, le caressait, lui disait la vérité;—de jeunes époux de New-York, qui croient que tout les regarde encore, et ferment par pudeur leurs yeux sous les regards trop vifs, regardés par les ruisseaux, les oiseaux;—une famille égoïste, j’ai pris son numéro, qui, sous ses masques de mica, se croyait dispensée de rire, de sourire. Puis soudain la route fut libre, toutes les autos s’engouffrant dans le domaine où naquit Thoreau, moins l’Alaskien qui commença la visite par la maison où il mourut, prenant au plus court pour l’atteindre encore. Puis une rivière fut franchie, coulant au ras des pelouses, et le canot rouge empli de fillettes qui entrait sous le pont, en sortit, malgré ses efforts, trop tard pour nous bien admirer. Pour la première fois gardiens d’une vie française, comme si elle eût pu plus facilement qu’une autre prendre feu, se casser, se tordre, Mills et Size ne fumaient pas, m’évitaient tout heurt. Discrets, et comme si l’uniforme bleu n’eût rendu invisible que mon visage, ils me remerciaient, à chacune de mes questions, de le reprendre pour eux et ne répondaient qu’à lui. Pudeur soudaine,—ils se rappelaient ce qu’on dit de nos épouses sans liberté, généreuses et folles, de nos regrets le soir sur la montagne Montmartre, sur la montagne Montparnasse, de la différence si nette entre nos hommes et nos femmes,—au lieu de le frôler, ils contournaient presque un passant jeune fille. Résignés à ne pas me demander si j’avais tué avec mon revolver—encore moins avec ma baïonnette—si, épuisé, j’abandonnai, après l’avoir sauvé d’abord sur mes épaules, mon meilleur ami blessé, pour me prouver leur confiance ils m’avouaient leur seule querelle: Mills aimer le désert, Size les villes. Mills préférait la liberté, Size la justice. Aux beautés du pays que me signalait Size, Mills, qui était de l’Ouest, opposait les beautés de l’Orégon, toujours d’ailleurs froides et dures; à la forêt frissonnante son énorme forêt pétrifiée; au ruisseau son Grand Cañon de marbre d’or et de plâtre bleu; et devant la maison de Longfellow seulement dut se taire, car ils n’ont pas encore eu, dans l’Ouest, des poètes en cristal ou en onyx.

C’est la coutume que les bâtiments de l’école lui soient offerts deux à la fois et par deux amis, et l’on relie par une pergola ou un cloître les présents jumeaux: le théâtre l’était au Club de la Sagesse, l’église au Musée des oiseaux, le Château des professeurs à la piscine—pour que leurs femmes de la fenêtre surveillent le bain—et il venait donc à l’esprit que l’amitié unit toujours un enfant sérieux et un enfant frivole. Nous arrivions un jour heureux; les cloches sonnaient, qu’on tire chaque fois qu’un ancien élève se marie, et le marié était justement le donateur de l’église; on devinait l’ami des oiseaux, son garçon d’honneur, le félicitant, lui glissant dans la main, à la sacristie, un rouge-gorge. Les clairons jouaient à notre droite, d’un clairon neuf pour les ordres donnés par Mills, d’un clairon de la guerre de l’Indépendance pour mes remarques. Devant la tribune des invités, debout, je n’osais grimper sur l’estrade solitaire apportée pour moi de la bibliothèque, un escabeau masqué de lilas, dont la bibliothécaire changeait les fleurs, sans doute, selon le livre qu’on voulait atteindre. Je ne remarquais pas que parents, cousines et sœurs étaient au garde à vous; seul je remuais, avançant, reculant; on ne m’en voulut pas; le journal de l’école écrivit le lendemain que je bougeais comme un drapeau.

La manœuvre commençait. La compagnie des signaleurs nous prévint qu’une guerre était déclarée. Aussitôt les quatre lignes de la compagnie Mills, ouvertes à larges espaces, s’emboîtèrent dans les quatre lignes Size et tournèrent en sens inverse. La T.S.F. nous indiqua l’arrivée des uhlans. Aussitôt, entre deux sections au repos, les six autres formèrent chacune une lettre du mot France. Puis elles défilèrent, le drapeau les précédant. Ce jour-là encore il avait une étoile de plus qu’il n’était mort d’Américains pour la France, étoile masquée de soie bleue que le porte-étendard, chaque matin, en ouvrant le journal, tremblait non sans espoir d’avoir à délivrer; et pour la première fois le drapeau américain me fit un salut personnel, il s’inclina, et surpris, confus, au lieu de saluer, je m’inclinai; et désormais nous nous connaissons, nous sommes amis. Puis, pour que la revue semblât sans fin et que les spectateurs dans leur esprit la vissent toujours continuer, les soldats disparurent noblement derrière un mamelon. Une fillette crut à un vrai départ et pleurait, appelant son frère.

Déjà ceux qui étaient trop jeunes pour parader s’approchaient. Les fils de ce M. Norton, le botaniste, qui tint à composer à Paris sa thèse sur les lichens, refusant les invitations du grand spécialiste autrichien, et bien qu’il eût reçu de lui un tracé Paris-Vienne si fertile en lichens qu’il eût pu le rejoindre en traîneau tiré par des rennes; les petits-fils du sénateur Lodge, qui avaient habité rue de Monceau, et désiraient m’en dire un mot, ainsi que de l’avenue Jules-Janin, et le plus jeune fut autorisé à me serrer la main. L’aîné, qui avait la rougeole et devait se tenir à trente mètres de tout camarade, eût le droit de me crier bonjour.

—J’ai de l’irritation sur la peau, cria-t-il.

—Ce n’est rien. Approchez!

—Vive la France! cria-t-il en fuyant, car je marchais sur lui.

Un autre enfant nous escortait de plus loin encore, de l’autre côté de la route. Je demandai ce qu’il avait, il n’avait rien. Sur mon signe, il s’approcha, repartit bienheureux. Il avait sans doute qu’il était pauvre, orphelin: on m’avoua le soir qu’il n’était pas de l’école. Mais déjà le bataillon débandé revenait vers moi, chacun traînant son cadet, sa sœur cadette, car on ne croit en Amérique qu’à ce qu’un enfant peut voir en même temps que vous. Déjà les actrices qui jouaient Caliban au Stade, la répétition finie, poussaient, clavier tout jeune, leurs petites autos blanches entre les autos noires des mères, et je devais leur expliquer le combat, et qu’on a le droit de tirer sur la seconde ligne des tirailleurs ennemis, même si la première est intacte.

Le directeur venait vers nous, au travers des pelouses, escorté d’élèves qui devaient suivre les allées et décrivaient en courant des losanges, des huit, des S, autour de cet axe inflexible. Le thé fut pris dans son bureau où il recueille, accrochés au mur, les portraits des élèves les plus intelligents, des élèves morts, des plus beaux, et il me montrait ceux qui étaient à la fois dans les trois panneaux. Cloués face à la fenêtre, pour qu’on les vît mieux, les morts étaient déjà jaunis par le soleil. Sa fille Ruth nous servait, l’actrice, si maniérée quand elle joue, si naturelle dans la vie, avec Helen Doster, son amie de théâtre, qui a les qualités inverses, et toutes deux ce jour-là, l’une jouant, l’autre vivant, étaient également heureuses, simples. Elles me conduisirent au Hall.

Dans le Hall, il y avait les huit plaques des anciens élèves tués en France et les cendres même du neuvième, qui, suivant dans la guerre mon tracé exact, aux mêmes jours que moi s’était trouvé dans les hôpitaux en Occident, sur les navires en Orient. C’était de tous les Américains celui dont la jeunesse ressemblait le plus à la mienne, car Ruth me conta sa vie, et ce que je fus dans mon lycée sous un autre nom je l’avais été dans cette école. On me montra son dialogue, inachevé, sur Clytemnestre à Boston; on me le donna, je le finirais; on me montra ses dernières lettres, où je disais vouloir mourir pour un autre pays que le mien, où je demandais au directeur des boîtes de crackers, depuis revenues et que l’on mit, pour mon régiment, dans mon auto; ses photographies, et je vis ce qui aurait été à Beverley mon cheval, ma maison, ma sœur. Une maison calme et fleurie sur une île, dans un estuaire, et l’eau était salée à l’est, douce à l’ouest et dorée; une sœur déguisée en pierrot noir, impassible sous le magnésium, une sœur qui regarde le soleil en face. Nos destins même un jour s’étaient croisés, puisque je reconnus de Dorothée Simpson la même photo que j’ai, la même dédicace, et certains de ses goûts ont peut-être passé depuis et grandissent en moi, celui des yeux trop grands, des cheveux trop longs, des bouches trop petites, pour moi jusqu’à Dorothée si détestables.

Mais déjà le soleil s’abaissait et faisait scintiller tout le long de la colline, comme si le ciel avait les trois bordures qu’a la mer dans les atlas, les trois fils de cuivre du télégraphe. Nous avions à gravir les pentes sur lesquelles Longfellow et Emerson allaient rêver, et sur deux bancs différents, car ils rêvaient parfois le même jour. Deux élèves étaient nos guides; Bobby, le poète officiel de l’Ecole, qui rédigeait les discours en poèmes, les compliments en sonnets, et Harry, poète aussi, mais qui l’ignorait, et aucun maître n’osait le lui révéler, car il était le meilleur élève de la classe, et que peut-il advenir des thèmes ou des versions d’un somnambule qu’on éveille? D’une humeur infaillible, comme nos sourciers de France s’arrêtent juste au-dessus du bloc d’eau enterré, parfois il s’arrêtait, ne bougeant plus, et Bobby se hâtait vers lui, et le professeur aussi courait, car au point qu’il avait choisi il y avait toujours un vers à trouver pour Bobby, et pour le professeur un précepte moral.

Ainsi nous allions, Bobby sur nos talons, que des joies soudaines atteignaient, mesurées cependant et équilibrées aussitôt, selon leur poids, par un distique ou par un quatrain, qui croyait chercher des rimes en s’attardant devant deux fleurs ou deux nuages qui se ressemblent, et loin devant nous Harry vagabond, âme de découverte, que le directeur aujourd’hui surveillait sans émoi dans ce paysage connu, comme le chasseur son chien dans son propre clos. Du banc d’Emerson, je contemplais cette contrée où j’étais venu insensible, où j’avais repris peu à peu les biens que nous prend la guerre, le goût du ciel, le goût des forêts et des eaux. Triste départ de Paris, où mes amies me soignaient comme on soigne un musicien sourd, un peintre aveugle; où j’étais leur poète insensible. Tristes mois où rien ne m’atteignait, où j’apercevais tout à travers un voile, où je n’arrivais à soulever jusqu’à moi un être, un objet qu’en leur trouvant une ressemblance, et encore c’était une ressemblance avec un être et un objet d’un monde qui me restait inconnu. Mais aujourd’hui, je voyais, j’entendais. Un brin d’herbe crissait sous une dent de cigale, un brin d’herbe s’était plié, un autre noué, et il n’y avait point à craindre l’oubli, ce jour-là, de la part du dieu des gazons. Deux ormes hirsutes restaient courbés à l’angle droit devant deux ifs, dans la pose où nous les avions surpris, confus, désespérés d’avoir appris aux hommes que certains arbres sont esclaves et d’autres Génies. Nous ne parlions pas; le roulement des autos reliait des villages dentelés qui tournaient lentement. Nous songions chacun à ce qui est sa pensée seule, mais toutes ces pensées parfois se rejoignaient sur un oiseau, qui volait entre nous, qui, d’une aile à reflet, renvoyait à celui-là la pensée et le regard que celui-ci avait jetés. De sorte que soudain je pensais, et sans en voir la raison, à un chien fidèle, à la France, et, pensée du Directeur sans doute, à Dieu lui-même. Tout ce qui peut faire comprendre la vie de la terre, un ruisseau avec des méandres, une carrière, un étang, voilà quel était le paysage du philosophe qui ne voulut expliquer que les hommes. On voyait de biais encore le cimetière, et les lourdes pierres des tombes en raccourci comme les morts eux-mêmes dans Rembrandt. On voyait les élèves courir sur une piste, et, à l’arrivée, séparés par des intervalles immenses, ceux que d’en bas le juge terrestre ne voyait distants que de quelques pouces. On voyait sur une écluse le canot rouge aller, moi seul savais par quelle faiblesse de ses avirons, saccadé et sans but, et dans les grands domaines, pour la fureur des propriétaires, les fermiers user avec leur Ford les chemins neufs. On voyait, au milieu d’un fourré, de granuleux pommiers sauvages en fleurs et c’était la trace d’une des premières fermes d’émigrants, et les quakers qui n’ont jamais souri laissent ces squelettes parfumés... On croyait tout voir... Mais le directeur soudain nous montra Harry, étendu au-dessus de nous, qui avait trouvé, dédaignant celui d’Emerson, le vrai trône de la vallée, qui, bientôt, orienté dans sa vraie ligne, ne bougea plus, qu’il fallut rejoindre... Pauvre Emerson qui ne vit jamais, au ras du ciel, autour d’un clocher pointu, ce bosquet vers lequel volait un oiseau, puis allait un bicycliste, puis s’enfuyait un chien, puis courait un piéton, et qui ignora peut-être toujours qu’en Nouvelle-Angleterre, le soir, humains et animaux, s’unissent sous un bois d’érables et s’étendent, mais alternés, pour le sommeil.