DON MANUEL LE PARESSEUX
C’est Mrs. California Asterell qui frappe à ma porte, et me crie:
—Réveillez-vous! Don Manuel! Habillez-vous! Il est neuf heures, et je vous apporte la nouvelle la plus heureuse du monde.
Que ferais-je du bonheur à cette heure-ci? Mon cœur, mes yeux n’ont pas encore leur provision d’ombre. Je n’ouvrirai pas plus ma porte à Mrs. Callie que ma fenêtre au soleil.
Elle refrappe; je la devine, penchée à demi, souriant à ma serrure comme elle sourit à son téléphone.
—Seriez-vous mort, Don Manuel? C’est la fortune qui vient vous prendre au lit, et vous fermez la porte à clef!
—Je dors, Mrs. California.
—Grave maladie, Monseigneur. Frottez-vous les yeux, hâtez-vous. Puis lavez-les à grande eau. Puis, passez à la douche froide. Et peut-être alors verrez-vous.
—Je vois, Mrs. Hôtesse. Je vous vois. Et ce n’est point beau de montrer ainsi votre gorge.
Son peignoir doit lui monter au menton, mais je parie qu’elle regarde, pour se rassurer, dans la glace de l’antichambre... C’est ainsi que nous flirtons, elle qui a trente ans, moi qui en ai dix-neuf, à travers mon dernier sommeil, chaque matin, comme deux bergers que sépare une rivière.
D’un bond je vais ouvrir; d’un bond, je me recouche. Je m’arrange pour qu’un de mes pieds sorte des draps, genou compris, et ma poitrine est peu couverte. Mrs. Callie n’osera poser ses yeux que sur mes yeux, et je la regarderai fixement, affectant de croire qu’elle s’y complaît. Et elle continuera de sourire de ce sourire lassé et solitaire qui se débat à peine, cloué sur son visage, comme une hirondelle blessée sur une porte.
—Don Manuel, notre cher pupille, dit-elle, que désirez-vous le plus au monde? Je vous l’apporte.
Chaque fois que Mrs. California cligne ses paupières, il semble qu’une roue d’ombre tourne sous son visage.
—Répondez, Monseigneur, ne me taquinez point!
Mrs. Callie a raté sa vocation. Elle a la taille élancée des martyres, leur regard soumis et têtu, et les cheveux épais où se fichent les flèches. Elle a toujours les bras tombants, les mains juste à hauteur pour que les lions du cirque les lèchent ou les goûtent. Mrs. Callie était née pour avoir les plus grands malheurs. Sa patrie aurait dû être mutilée par les ennemis, par eux sa maison brûlée, ses pendules ravies. Enlevée par un chef Sioux, elle aurait bercé silencieusement les fils qu’il lui aurait donnés... Mais Mrs. Callie m’annonçant une heureuse nouvelle, c’est le veilleur de nuit passant si tard qu’à son insu il précède tout juste le soleil. Que puis-je bien désirer aujourd’hui?... qu’on me pince... qu’on m’embrasse...
—Pincez-moi, amie.
Elle m’a pincé, l’infâme! Je gémis doucement, mais elle pose son doigt sur sa bouche. Elle se trompe: elle le pose en large.
—Don Manuel, je vous en prie: reconnaissez les grands jours des jours ordinaires. Vous allez regretter le temps passé à votre réveil, et de ne pouvoir vous lever tout habillé, pourvu de mouchoir et de cravate. C’est votre cousine qui vient, Don Manuel, c’est Renée-Amélie, dont vous me parliez chaque soir, assis sur l’escalier; que vous aimez, et n’avez jamais vue. Voici le journal... Elle vient... Lisez...
Comme le journal est grand... comme il s’est passé de choses, hier, dans le monde. Deux fiancés se baignaient à Salem, vint une vague... ce n’est point cela. Le vieux Major annonce le beau fixe pour tout l’automne, l’hiver et le printemps prochains... j’y suis presque. Mais voici... Renée-Amélie, fille de l’empereur détrôné du Chili, fait un voyage autour du monde. Elle passera par Boston pour voir son cousin, qui est sophomore[A] à Harvard et vit chez M. et Mrs. Asterell, les plus jeunes milliardaires du Massachussets. Elle s’est commandée trois robes chez Lipton, chez Bancroft une étole, chez Handmann une opale.
J’ai lu, Mrs. Callie. Pardonnez-moi. Vous aviez raison, Renée-Amélie passe par Boston pour me voir, avec trois robes, avec une bague. J’étais aussi coupable, en paressant à votre appel, que ce père qui plaisantait quand on vint lui annoncer la mort de son fils, et qui faisait des jeux de mots, narrant une bonne fortune. Il eut pour toute sa vie le remords d’avoir été surpris par le destin un jour qu’il en était indigne.
Comme tout est calme au dehors. Comme le soleil fait peu de bruit. Tout semble prêt pour la journée: le bassin du jet d’eau porte une anse en arc-en-ciel; une abeille passe et repasse dans le tulle du rideau, comme dans un canevas de ruche; dans le ciel on voit déjà un mince filet d’argent, la tranche de la lune, et un cocher de couleur, du fond de son tombereau, danse un cantique en chantant vers elle. Levons-nous! Me voici joyeux même de changer mes boutons de manchette; me voici joyeux d’aller, dans une heure, au cours de littérature, malgré que le professeur s’entête, chaque fois, à me demander l’année de la mort de Milton, et s’il est bien mort. L’autre jour j’avais hésité. Cette fois, il n’y coupe point.
Mrs. California me contemple de ses yeux qui indiquent où est le soleil, comme les girouettes indiquent le vent.
—Don Manuel de Bragance, fait-elle, duc de Tacna...
Est-ce une révérence? est-ce un regret? Les femmes ont ainsi des gestes qui ne lancent rien. Comme mon petit bull, quand on feint de lui jeter une pierre, nous nous élançons, et rien ne retombe. Cela veut-il dire qu’il fait beau ou qu’il pleut! Cela voudrait-il dire que Mrs. Callie se laissera enfin embrasser?
Elle a ramassé ses deux chattes, et les porte dans ses bras relevés à hauteur de sa gorge.
—Mon mari et mes tantes vont monter, dit-elle, pour se défendre.
Mais comment, dénombrât-elle sa famille entière, résister au soleil qui marque nos fronts de la même tache. Elle comprend que je suis dans un de ces jours où le bonheur se dérange lui-même. Elle se penche, et les prunelles des chattes oscillent comme des niveaux. Sans se douter que nos lèvres se trouveront plus sûrement, ses yeux visent seulement mes yeux. Et il vient une seconde où je me vois; et, me reconnaissant, je dois sourire: notre premier baiser en devient plus large.
Milton est bien mort. Pauvre Milton! Mort aussi Longfellow dont j’aperçois d’ici, à travers les érables, le cottage à péristyle jaune et à fronton brun. Et même Voltaire, qui passait des journées à contempler des fourmis, et qui en oubliait sa femme. Et aussi, je le crois, l’auteur qui écrivit l’histoire d’Armand Duval, le jeune homme qui demandait aux courtisanes autre chose qu’une gentille coutume de lit. Toute sa famille s’en désolait...
Ma mère ne m’a parlé qu’une fois de Renée-Amélie.
C’était la veille de mon départ pour la pension, dans la salle à manger de la villa que nous habitions, près de Genève, depuis notre exil du Sud-Amérique. Le couvert de mon père, fusillé là-bas voilà dix ans, était toujours mis entre nous... un peu plus près d’elle depuis que j’en cassai le verre. Sur le lac, les bateaux dormaient déjà, les ailes relevées et jointes comme un papillon qui boit, et les réverbères des quais vrillaient consciencieusement leur premier reflet jusqu’au fond des eaux. Je ne sais quel désespoir m’atteignit soudain, venu sur ce calme comme un ricochet, et je sanglotai. Je n’osais lever les yeux vers ceux de ma mère; ils m’effrayaient presque; ils étaient comme ses gestes, comme ses paroles. Tout en elle était lucide, transparent, et l’on ne voyait cependant rien au travers.
—Manuelito, demanda-t-elle, comment savez-vous pleurer? Personne a-t-il jamais pleuré, autour de vous, petite fille! Dites son nom, qu’il soît châtié.
Elle me prit dans ses bras, pour la première fois me berçant, et ne me reprocha point d’avoir appris sans elle à lui sourire. La fourchette de mon père, bousculée, tourna comme une boussole et indiqua la nuit.
—C’est une petite fille, Don Manuel, qui vous enseigna à verser des larmes. C’est votre cousine Renée-Amélie, qui couchait près de vous, le soir où les révolutionnaires prirent le palais. Les suivantes s’étaient barricadées dans les caves, par peur des locomotives que les républicains, du haut des Andes, devaient lancer sans mécaniciens sur Santiago. Votre gouvernante Conception faisait les malles. Tous deux, vous passiez vos petits bas vous-mêmes. Vous aviez les mains trop occupées pour vous frotter les yeux, et vous pleuriez. Cela vous réveillait... Mais pleurer semble vous endormir, ce soir, Don Manuel. Retirez-vous.
Je ne l’ai point revue. On m’annonça sa mort quelques semaines plus tard. Mes camarades et le directeur me plaignirent doublement, car je ne gagnai point à mon malheur le congé de deuil habituel. Mais il me semblait que j’avais conquis par mon infortune le droit de penser à Renée-Amélie, et je pensais à elle tout le jour. Pour l’embrasser, en m’embrassant dans la glace, je n’avais qu’à fermer les yeux. Mon canot s’appelait Renée; Renée était vert et bleu; Renée n’en faisait qu’à sa tête, et bientôt chavira. J’avais rassemblé dans un placard des œufs percés d’alouette, des chromos, mes soldats de plomb invalides, et tout cela formait le musée Amélie. Je me servais de ses deux noms séparément, comme on joue, passant de l’une à l’autre, avec chaque main de ceux qu’on aime. Mais, pour mes neuf ans, mon oncle me retira du collège et me donna Miss Draper pour institutrice.
Dieu, en créant Miss Draper, l’avait commencée sur le modèle de toutes les gouvernantes. Puis, brusquement, il avait changé d’avis. Elle était donc très haute, mais elle ne portait point encore lunettes; elle n’avait pas de lèvres, mais elle souriait déjà doucement; elle était maigre, mais elle avait de l’asthme. Son ronron empêchait tout travail et elle s’en désolait; car elle était la discrétion même. La nuit, par dessus le marché, elle ronflait. Comme elle doit être posée et satisfaite dans son cercueil, où elle n’a plus à respirer.
L’été passa assez vite, grâce à Nenetza Bengi, ma petite voisine de chalet. Elle découvrit que Miss Draper comprenait la nature entière à contre sens: et, en fait, quand une grenouille coassait, le soir, mon institutrice nous recommandait d’écouter comment le rossignol appelle ses petits; quand un pic vert criait, elle nous annonçait le tramway. Je crois aussi qu’elle confondait les couleurs. Nous jouions à nous tromper comme elle, mais Nenetza avait des mélancolies tapageuses pendant lesquelles elle lançait des pierres pointues dans les citrouilles, et désirait mourir.
Un jour, elle y tint absolument. Je composai avec des poireaux un breuvage empoisonné. Étendue au pied d’un saule, elle m’encourageait et me faisait ajouter du sel.
—Quand tout sera prêt, disait-elle, je vous embrasserai. Vous avez les joues comme des pêches. Cela ne sera pas désagréable.
Je lui avouai que j’aimais Renée-Amélie.
—Je souhaite à votre petite amie une vie longue et heureuse, affirma-t-elle. Embrassez-moi.
La nuit tombait. Le saule laissait couler tant d’argent sur la route que la lune paraissait fausse. Nenetza, les yeux demi clos, observait avec insistance mes moindres gestes, et me donnait les conseils de sa vieille expérience.
—Tournez-moi les pieds vers l’Orient... Tournez-moi le visage au vent... Et ce n’est point la peine de mouiller votre doigt pour savoir d’où il vient. Vous n’avez qu’à tirer la langue.
C’en était fait. Elle mourait déjà, bien qu’elle eût oublié de boire. Sa main parcourait languissamment mon visage. Les oiseaux épouvantés fuyaient, mais butaient contre les peupliers qui barraient l’horizon et s’y accrochaient. Le cœur allait juste s’arrêter... quand la silhouette de ma gouvernante apparut, et effraya la mort même. Seul un corbeau essaya cependant de croasser...
—Écoutez les cailles... dit Miss Draper.
Mon oncle nous donna rendez-vous à Cabourg, et, pour l’y rejoindre, nous traversâmes la France. C’est un pays de canaux, de châteaux et de routes où débouchent mille avenues. Dans les bourgs, vagabondent les soldats qui sont petits et débraillés. Ils excitent contre le chat qui dort sur chaque pierre d’appui le chien qui dort sur chaque seuil, ou bien apostrophent la chèvre communale, que gardent quinze vieilles assemblées. Des très vieux messieurs promènent à la main les petites filles.
Quand nous arrivâmes, mon oncle avait déjà dû partir pour Munich, avec Renée-Amélie. Il me recommandait de lui donner moi-même des nouvelles de notre voyage, et je n’eus plus de pensée que pour ces lettres: il les montrerait, me disais-je, à ma cousine. C’était l’époque où Miss Draper s’entêtait à me faire choisir une couleur et une étoile préférée. Je résistais; j’avais déjà deux favoris, deux mots entendus je ne sais où, réunis je ne sais comment, par lesquels je désignai ce que j’aimais: le mot acacia, et le mot indomptable. Ils signifiaient chacun tout ce qu’on désire et qu’on ne peut atteindre en étendant la main. Réunis, ils désignaient Renée-Amélie, et, dans les deux lettres que j’écrivis à son père, je m’ingéniai à les disposer, comme on place, dans les maisons nouvelles, au milieu des autres pierres, un moellon creux et sans apparence qui contient des pièces d’or.
Mon cher oncle,
“Les dents de Miss Draper vont mieux. Son œil droit n’est plus rouge. Nous ne pouvons malheureusement en dire autant de l’œil gauche. De plus elle souffre de l’estomac et annonce, pour cette semaine, ses coliques hépatiques. Je suis allé sans elle pêcher à la rivière, sous les acacias. On dit que les Anglais ont perdu beaucoup d’officiers au Spionkop. Miss Draper jure que c’est à cause des mulets, qui ont pris peur. Ne croyez-vous pas, mon oncle, que les Boers sont indomptables?”
Dans la seconde lettre, je découvris le raffinement de sous-entendre les mots, au lieu de les prononcer.
Mon cher oncle,
“Nous avons l’arbre de Noël, et rendons grâces à Dieu de nous avoir éprouvé par l’exil. Miss Draper a préféré un sapin, alors que je désirais un autre arbre, dont le nom aujourd’hui, m’échappe. Cet arbre, Miss Draper prétend qu’il a des épingles sous chaque feuille. J’ai répondu que le sapin a des aiguilles et mes amis m’ont approuvé. Ce sont les frères Leland, qui ne craignent rien: L’aîné fut blessé, hier, en automobile, par un camion. Miss Draper affirme que la faute en est aux chevaux, qui ont pris peur. Elle n’a plus mal à la gorge, mais ses bras sont rhumatisants.”
Mon oncle nous fit venir à Munich, mais il dût en partir avant notre arrivée. Munich est une ville avec des tramways bleus, des lions bouclés sur chaque borne et dont un large torrent couleur d’absinthe longe les musées. Mille petits bassets trottinent par les rues asphaltées avec des pattes si courtes que leur ombre reste tout le jour juste au-dessous d’eux, comme un tapis. Les dames allemandes seraient de bonnes dames si elles savaient qu’on ne parle point aux gens des choses qui les rendent tristes.
Or, la semaine où j’eus dix ans, je reçus une lettre. Elle respirait un parfum que je ne connaissais pas.
—Très cher cousin, m’y disait-on, je vous souhaite bonne fête. J’espère vous voir un beau jour, et vous envoie, très cher cousin, tous mes baisers.
Je courus dans le jardin anglais. Je m’étendis sur le dos. Le soleil le plus brûlant tombait sur moi d’aplomb. Je ne le sentais pas. Un épervier qui planait là-haut suffisait à éventer le monde.
Renée-Amélie arrive ce soir à sept heures, par le Boston limited. Elle ignore sans doute que les dames évitent cette ligne depuis le jour où son propriétaire, invitant des actrices françaises pour le lunch, les envoya chercher à travers New-York par des chaises et des porteurs Louis XV.
La matinée a été rude: mes parrains de club me brimaient avant mon admission au Phi-Gamma. J’ai dû, sous l’orme où Washington réunit les armées, faire le manager de deux autres candidats, costumés en danseuses, et jouer au banjo les airs que les curieux réclamaient. Puis, dans l’immense tramway, où j’étais assis presque seul, j’ai reçu l’ordre d’offrir ma place à chaque dame qui montait, pour me rasseoir et me relever à chaque occasion. Plusieurs d’entre elles me remerciaient de la tête, s’installaient avec reconnaissance, puis, comprenant la plaisanterie, rougissaient. Me voici enfin dans mon studio, avec Charlie Hill: il joue au piano cette sonate à la princesse de Lichtenstein qui fait penser à deux géants rieurs se lançant et se relançant une femme nue. J’ai levé toutes les fenêtres sur le parc éclatant, qui se dénude et qui renvoie les échos amassés au printemps, l’appel d’un coucou, le cri d’un enfant. Des moucherons qui s’équilibrent semblent peser l’air de l’été, l’air de l’automne. Sur le perron je ne sais quel barbet bâtard, honteux soudain de sa naissance, s’obstine à refuser le pain, le sucre, le lait de mon nègre Joe, qui s’entête. Je n’ose m’avouer que la pensée de Renée-Amélie m’a rendu triste; je me dis que ce sont les brimades, ou la sonate, ou le beau temps. Ainsi les myopes, quand ils pleurent, essuient leur lorgnon et se croient consolés.
Comment attendre le soir? Il est deux heures, à peine. Voici les petites filles qui retournent à l’école, en jersey rouge, en patins à roulettes, contournant au galop les écureuils gris qui bombent le dos, la queue entre les pattes de devant, se faisant signe pour escorter un étranger effaré qu’elles ont reconnu à sa valise à courroies, descendant et remontant après lui les trottoirs. Seule, sortant du châlet voisin, une fillette va au pas, sans cartable, sûre de savoir ses leçons. Mais sa gouvernante, que la vie a meurtrie et qui n’a plus confiance, la rappelle, l’oblige à prendre un parapluie, un châle, deux gros livres. L’enfant plisse la bouche, dépitée. Moue délicieuse, écume du sourire.
Et c’est le tour maintenant des jeunes filles qui vont à l’université Radcliffe. Deux ou trois arrivent en automobile, un ourson de peluche sur le siège ou sur le capot. Elles tirent sur le volant, elles éperonnent, il ne leur manque que la cravache. Celles qui vont à pied passent toujours de l’autre côté de la route. Un jour de grande pluie, pourtant, je fis poser le trottoir en planches sur notre allée, et elles durent longer la villa Asterell, mais à les voir si proches, je n’en éprouvais point de plaisir, et il me semblait seulement regarder à la loupe des images chéries. J’ai installé, ce soir, sur ma fenêtre, un petit ours pareil aux leurs; il agite le pavillon de leur collège, et, mordant dans la voilette, elles retiennent à la fois leur sourire et leur chapeau.
Mais où avais-je la tête? Mademoiselle Blanchet m’attend pour la leçon de français, et Miss Gregor, la gloire de Baltimore, qui doit rester un mois à Boston avant de partir pour Berlin où l’Opéra l’a engagée, sera chez elle à six heures.
—Adieu, Charlie!
Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant, dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé pour m’entendre partir.
Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver, le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées. Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.
Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.
—Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet. Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici Québec.
Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus des rivières gelées.
—C’est un lac? Québec est sur un lac?
—Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent. C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!
Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement. D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait une fente dans notre baiser.
Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac. Marie-Louise sourit, préoccupée.
—Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent. J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant? nous serions bien heureuses.
Et c’est ainsi, son canard à la main, qu’elle passe à l’entonnoir les désirs immenses de sa fille. Il est quatre heures. Je prends congé.
Miss Gregor répète Thaïs au Grand Théâtre, et n’est point rentrée à l’hôtel. Je vais faire les cent pas sur Tremont Street entre le parc et les bazars. C’est samedi; les ouvriers de Cambridge et de Chelsea, villes prohibitionnistes, ont passé le Charles River pour boire leur paye à Boston. Les footballers verts de Dartmouth, qui viennent de nous battre, défilent avec leur musique et leurs animaux favoris en lançant mille serpentins à leur couleur.
Que de jeunes filles! Je règle mon visage sur le sourire que j’entrevois au passage, ainsi qu’on ajuste sa cravate sur le reflet qu’accordent, par échappées, les devantures... Je les suis. Il me suffit que des cabs, obstruant une rue transversale, m’amènent à leur côté, et que nos cœurs battent à la même hauteur;... qu’elles regardent, en me sentant debout près d’elles, à la devanture du libraire, le dessin du gamin désespéré qui s’en va au jardin, personne ne l’aimant, et, pour je ne sais quelle vengeance, y mange des vers, hier un soyeux, aujourd’hui deux lisses. J’escorte la plus belle de celles qui descendent jusqu’au moment où passe la plus belle de celles qui montent. Suivons cependant jusqu’au cimetière de l’Indépendance ces deux sœurs, brune et blonde, beige et bleue, si souples qu’entre leurs mains croisées, entre leur bras et leur buste, leur menton penché et leur gorge, des colombes prises respireraient à l’aise...
Miss Gregor, assise au fond d’un fauteuil, le balance d’un mouvement de pied régulier. Elle pique à la machine quelque rêve. Elle hausse vers moi sa main, doucement, doucement; un oiseau posé ne s’envolerait pas; une tache de soleil y reste. Puis elle étire les revers de sa jaquette noire. Puis elle me sourit, mais avec sérénité, avec franchise: elle n’est point comme les autres femmes, qui se passent éternellement, dans le sourire, un lambeau de la tristesse que la première nous déroba.
Je sais comment l’heure va s’écouler. Nous nous tairons tous deux, dans le salon à trois fenêtres où parvient à peine le chant d’une vendeuse des quatre saisons, qui crie l’automne: Miss Gregor pense toujours à autre chose. Ses attentions les plus menues, ses regards les plus chargés vous arrivent toujours à travers des gestes et des yeux indifférents. Chacune de ses caresses vous attriste. Elles viennent d’une autre femme, que nulle présence ne peut troubler, mais dont la voix parfois résonne et vibre au bord de chaque vase. La voilà qui parle.
—Que devenez-vous?
Un mot de cette voix suffit à faire gonfler le cœur. Ainsi la barque qui passe au large hausse vers vous, d’un centimètre, toute la mer.
—Ce que je deviens?...
Elle s’accoude à la fenêtre, près de moi, me dépassant de tout le front, et glisse son bras sous le mien. La nuit tombe. Au-dessus du jet d’eau, la lune danse comme un œuf qui nargue des tireurs maladroits. L’église décoche ses vols de martinets comme des boomerangs capricieux qui tuent le silence, et reviennent. Les tramways tissent, de Roxbury à Jamaïcaplain, un réseau de laiton où les faubourgs halètent. Leur crissement est lié pour moi au souvenir d’un jour de joie... mais quelle joie?... ils me rappellent seulement aujourd’hui que j’ai oublié un bonheur.
—On ne devient rien quand on attend, Miss Gregor.
Dans la chambre d’en face, sur les rideaux, une ombre de femme se ploie et se déploie, atteignant le ciel ou disparaissant, selon qu’elle hausse ou baisse le menton. J’ai tourné lentement mon visage à droite, pendant que Miss Gregor tournait lentement le sien à gauche, et, comme, au coin de mes lèvres, l’air passe et sort, mon baiser dure autant que la plongée du plus hardi pêcheur de perles.
Mais on sonne. Le chien aboie.
—Il est facile de le faire taire! dit Miss Gregor. Il suffit de lui commander le beau, et de couvrir sa tête d’un mouchoir.
C’est une dépêche. Une dépêche pour moi, Charlie me la fait suivre. Peut-être... peut-être... pourquoi l’idée m’en vient-elle?... que Renée-Amélie est malade. Je lis:
—Votre cousine est arrivée. Elle est très fatiguée du voyage. Venez.
C’est une petite jeune fille souple, étendue sur un divan, qui ne parle point et n’ouvre pas les yeux. Une dame soutient ses coussins, une dame qui fut très belle, mais dont le visage est resté digne, car ses yeux, eux aussi, ont su vieillir. Elle lui répète à l’oreille ce que l’on dit tout bas:
Je n’ose m’approcher. Je murmure, debout, à quelques mètres:
—Cousine! Cousine!
—C’est votre cousin, traduit la dame.
Je ferme moi-même les yeux pour goûter toute cette aventure comme si elle appartenait à un chagrin lointain.
—Cousine!
—Il désire être près de vous, poursuit la dame.
Je m’agenouille et lui prends la main.
—Qu’y a-t-il donc? fait Renée.
Si j’attends une minute, je me tairai pour toujours.
—Il y a que je vous aime comme personne n’a aimé. Depuis douze ans, vous êtes le but de tous mes actes, et toute ma fierté. Je suis Manuel.
Tout se tait. La dame me sourit. Mais dans un coin de la véranda s’est levé un homme épais, glabre, qui faisait depuis un moment claquer ses doigts l’un après l’autre. Il vient jusqu’à moi, sur la pointe des pieds, qui eux aussi semblent craquer. Il cligne des paupières sans arrêt, il avance vers le centre de son visage tout son mufle où les yeux, les narines, la bouche voisinent si étrangement qu’il paraît avoir un seul sens pour son corps énorme.
—Je suis le gouverneur, annonce-t-il. Je suis Don Gonzalès. Veillez, Altesse, à vos paroles. L’amour n’a rien à voir ici.
On ouvre les fenêtres sur la campagne. Un tzigane, dans la salle à manger, joue avec tant de dévotion que les maîtres d’hôtel deviennent songeurs. Le violon se tait. Alors les grenouilles de l’étang répètent au graphophone les bruits étonnés de la première nuit du monde. Renée-Amélie semble toujours dormir. Parfois une fossette jaillit aux creux de sa joue, s’évanouit, comme une bulle au-dessus d’une eau profonde.
—Je vous aime, cousine.
Don Gonzalès fait passer sa langue de la joue droite à la joue gauche, les gonflant alternativement.
Je ferme les yeux. Je parle.
—Je vous aime. Bien souvent, vers huit heures, je ne sais quel malaise m’éveille. Je pense à vous. Elle prend, me dis-je, son chocolat. Il fume, bienheureux, dans le Saxe, et réchauffe autour de la tasse des bergers et des bergères. Elle boit quelques gorgées, une, deux, puis une encore, et, soudain lassée, resommeille. Il arrive qu’elle beurra par mégarde les tartines des deux côtés et des aventures enfantines l’égayent.
Don Gonzalès va de long en large. Ses oreilles remuent et il agite son nez comme les lapins. Il m’a semblé que Renée pressait ma main.
Je ferme les yeux. Est-ce une leçon que je récite?
—Il me suffisait aussi, cousine, d’entrer dans un théâtre, pour me sentir à la fois si ambitieux et si infortuné que mon seul recours était de penser à vous. Quelque chose qui ressemblait à ma vie était joué par des hommes laids et des femmes nerveuses. Rien ne pouvait les arrêter. Mes secrets, il les jetaient au public, avec des intonations. A l’Opéra, chaque musicien de l’orchestre, vu de la loge, ressemblait à une connaissance, à un ami. Tous les indifférents que j’avais aperçus dans des ambassades ou à des lunchs paraissaient s’y être donné rendez-vous. Tout cela était mesquin, ridicule, et cependant, Renée, le désir me prenait alors d’entrer à cheval, vous en croupe, dans nos villes reconquises.
Mais des cris m’interrompent. Une fillette curieuse a passé la tête entre les barreaux d’une fenêtre, et elle ne peut plus la retirer. Don Gonzalès se dirige sur elle, gesticulant, terrible; elle essaye silencieusement de se dégager, et pleure. Chacune de ses larmes est si grosse qu’elle noierait une abeille. Renée-Amélie ne veut point ouvrir les yeux: je me tais.
Je la contemple, défiant. C’est donc cette jeune fille inerte et obstinée que je dois animer de ma vie! C’est donc cette heure que j’ai attendue tant d’années! Voilà que je reconnais à peine mon unique espérance, de même que le Touareg ne reconnaît pas, dépouillé de son voile, le frère mort qu’on lui rapporte. Pourquoi tous les détails de ma vie uniforme se haussent-ils maintenant autour de moi, et m’appellent-ils loin de ce que je croyais le bonheur? Voilà mon feu, dans ma cheminée,—voilà la flânerie du coucher alors qu’un vent doucereux frotte à rebrousse-poil les cîmes de mes arbres et qu’il en jaillit des éclairs—voici mon tiroir plein de ses cravates, voici la rencontre journalière avec ce vieux pasteur que je salue depuis deux jours. Tout cela est-il donc perdu, que je me prenne si ardemment à le regretter? J’ai peur de tout ce qui est nouveau, comme si l’ancien devait en mourir; j’ai peur de tout ce qui commence, comme d’un engagement. Du temps de Miss Draper, je pleurais, quand il fallait aller chez mes meilleurs amis. En pensée je prenais déjà contre eux la défense de mes jouets délaissés, de ma soirée solitaire, de ma tasse bleu hollande où j’aurais bu mon thé tout seul... et, le soir, en quittant mes hôtes, je pleurais. Mon poète a raison de dire que les plus belles choses, quand elles se rapprochent, nous enserrent, nous font leurs prisonniers et que le bonheur est exigeant comme une épouse légitime. Le bonheur nous oblige, dès que nous ne haïssons pas quelqu’un, à le lui avouer. Alors le secret n’est plus au cœur de notre amour, pour le soutenir, comme le noyau dans le fruit. Alors s’évanouit tout ce qui est furtif et incertain, l’attendrissement devant un geste atténué, l’espoir et la ferveur, tout le roulis de la tendresse. Cela me suffisait, et j’en ai l’âme pleine encore, car ce n’est point avec les événements qu’on fait les souvenirs. Je ne parlerai plus à Renée-Amélie. Il me semble que je ne la reconnais point, et elle n’a pas seulement encore ouvert les yeux.
Je ne lui avouerai point que, les fois où j’ai dû mentir, je me disais:—Je mens, Renée-Amélie, n’écoutez pas.—Je ne lui avouerai point l’acacia indomptable. Elle ne saura pas qu’à Bruges, dans cette ville hautaine au-dessus de ses canaux comme une châtelaine dont le miroir seul s’est ridé, son nom fut gravé au mur de deux béguinages.
Il est tard. Je ne peux plus rester. Adieu... Si je reviendrai, Madame? je reviendrai! c’est entendu!... je laisse en gage une tête de petite fille prise.
Demain, j’accompagne Renée-Amélie, qui est remise de sa fatigue, au collège de Wellesley dont les quinze cents jeunes filles, en son honneur, mettront Shakespeare en tableaux vivants et joueront, en Knickerbockers, le Monde où l’on s’ennuie. Je devais aller les faire répéter, mais Charlie Hill, qui a reçu de Chine le vrai gingembre, pria Miss Gregor de venir le goûter ce soir, à son dormitory. Nous l’attendons. Un chaperon l’escortera, comme les lois de Harvard l’ordonnent.
J’ai rêvé d’elle, toute la nuit. Mon rêve était si tendre, si angoissant, si ridicule. Je me suis réveillé pour aller le finir, à la fenêtre, au-dessus de la nuit solitaire et trop fraîche où la lune tournait comme un ventilateur oublié: J’étais soldat, et je prenais la garde à la porte d’une tour où montaient des intendants. Assemblés au sommet, sur la plateforme, ils criaient des mots sans suite et des poèmes connus, mais toutes leurs paroles signifiaient que Miss Gregor est la plus belle. Justement elle paraissait à l’horizon et venait vers moi, marchant sur la rivière sans trop enfoncer, traversant les claies sans les ouvrir. On devinait à la voir qu’elle était la femme du gouverneur, et je présentai l’arme, les mains crispées sur la culasse. Les intendants sonnaient du cor. Chacun de leurs refrains laissait entendre que celle qui sera plus belle que Miss Gregor n’était pas encore de ce monde.
Elle me tendit les deux mains: elle m’aimait. Elle frottait doucement ses pouces au fond de mes paumes, voulant, affirmait-elle, me chatouiller. De la poudre de riz flottait et se posa sur ses oreilles, qu’elle givra. Je lui expliquai, dans ma confusion, le maniement du fusil, insistant selon la théorie sur ses désavantages; elle écoutait sans impatience; des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois je sanglotais avec désolation; mes jambes étaient si alourdies que je m’assis sur la première marche, et nous commencions tous deux d’être si tristes que nous ne pensions point à nous embrasser.
Le gouverneur arriva; il avait l’air très intelligent. Je montai dans le phaëton qu’il conduisait d’un air désabusé; j’étais sur le banc de derrière, seul avec elle, et nous étions pleins de joie; de temps à autre, pour que le mari ne soupçonnât rien, nous poussions des plaintes affreuses. Il ne nous en surprit pas moins joue contre joue, haussa doucement les épaules, et trouva le moyen, en prononçant seulement mon nom, d’affirmer que sa femme était la plus belle. C’est alors que la jalousie m’éveilla et que j’allai, écartant les rideaux, regarder la lune d’étain où la terre mire un œil qui rit, un œil qui pleure et deux lèvres inoccupées.....
Mais Charlie, qui surveille la rue, me lance d’une brassée tous les coussins de cuir à franges:
—Les voilà, hurle-t-il. Les voilà!
Nous ne pouvons aller au devant de nos invitées. Nos parrains de club nous ont ordonné, pendant une semaine, de ne passer qu’en courant dans les rues: nous serions obligés de trottiner à côté d’elles. Charlie, pris d’impatience, se précipite sur moi et me boxe. Je prends la garde française. Mais il a six pieds trois pouces. Ses sept sœurs et lui, les bras étendus, arrivent à étreindre le plus gros pin de Californie. Je suis à terre en vingt secondes. A la vingt-et-unième, on sonne. Il a gagné.
Par le vestibule de porphyre, Miss Gregor entre la première. Il semble que ses yeux ne lui servent point à éclairer sa marche, et que son élan la dirige, comme les déesses grecques sans prunelles. Aura-t-elle le temps de s’arrêter, dans une pièce si exiguë? Le chaperon essoufflé se dévoile: c’est, je l’avais parié, Mrs. Barnett.
Le mari de Mrs. Barnett gagna quatre millions de dollars, de dix-huit à trente-trois ans. Alors il épousa Miss Loraine Orr, qui l’avait bousculé et rudoyé dans un bal. Puis, jusqu’à quarante-sept ans, quarante-sept était son chiffre fatidique, il gagna trente autres millions. Alors il mourut. Depuis cette époque, la plus riche et la plus veuve, Mrs. Barnett est le chaperon officiel des vieilles familles de Boston. Son prestige fut compromis, voilà cinq ans, alors que les dix jeunes gens et les dix jeunes filles qui tenaient à Brookline un souper mensuel sous sa présidence se grisèrent et pillèrent le cottage. Mais les dix jeunes filles furent embarquées pour une croisière aux Bermudes qui les amena à l’Europe, leur présidente donna cent mille dollars à la faculté de Médecine, ouvrit la galerie de ses Rembrandt au public. Et tout est oublié.
Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs. Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui valut le prix d’imagination, au concours de Charités.
Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres. Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.
Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main, elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme, dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes, Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil, toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire, purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs, idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille pensées qu’ils n’ont eues que séparément.
Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement, l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon, heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.
Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.
—Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à un jeune, leurs degrés obtenus?
—Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.
—Et elles ne s’unissent point, pour protester?
Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe. Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre. Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le palier en rentrant de dîner chez son beau-père.
—Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.
Il ne sait. On rougit ainsi, affirme-t-il, dans sa famille. Je vois d’ici son régiment de sœurs, quand on parle d’un prétendant.
Le chaperon veut bien l’excuser:
—C’est une manie, explique-t-elle. Il est bon d’avoir des manies. M. Barnett en avait deux: il ne pouvait supporter les gens qui vont dehors tête nue, et ceux qui écrivent à l’encre rouge. Quelques mois avant sa mort, il forma un grand dessein. Il remplaçait, dans toutes les églises catholiques du monde, les cloches et les sonneurs par des appareils électriques. Mais il aperçut un jour le président de son syndicat d’études sans chapeau, dans un cab, et il arrêta là l’affaire.
Le cocktail est terminé. Qui l’aura? Charlie, ou moi?
—Miss Gregor, ordonne Mrs. Barnett, asseyez-vous. Faites décider à pile ou face. J’ai toujours, pour tirer au sort, un dollar d’or dans ma bourse. Celui qui perdra le cocktail gagnera... que gagnera-t-il? Mettons qu’il vous gagne vous-même. Vous aimez tous deux Miss Gregor, j’imagine!
Je rougis. Charlie devient pâle. Pile. Face. Il a gagné.
Il a gagné le cocktail et Mrs. Barnett le lui fait boire, en récitant le limerick
De la demoiselle de Lynn,
Trop fine
Qui passa par son chalumeau
Buvant de l’eau
Et—Pleurons la pauvre fille!—
Se noya, mauvaise anguille.
Assis à côté de Miss Gregor, je triomphe doucement.
—Vous m’appartenez. Le sort le veut. Je puis vous prendre.
—J’ai rêvé de vous cette nuit, répond-elle.
—Vous m’appartiendrez!
—Bon.
—Quel jour?
Elle n’entend plus mon badinage. Elle a fermé des yeux immenses. Il me semble maintenant qu’il fait plus clair. Ainsi, la lampe éteinte, l’horizon entre, par les fenêtres. Voilà les villas cannelées qui viennent se regarder dans l’eau, et la colline qui les suit, et le Capitole lui-même, si doré qu’il semble aurifié par un dentiste du Kentucky.
—Quel jour? Quelle heure?
Or, cette fois, je parle sérieusement, nerveusement. Et elle ne saurait s’y méprendre. Elle s’éloigne, face au soleil. Son ombre nous étreint une minute, et Charlie jaloux voit ses bras, qui ajustent son chapeau, m’entourer, m’enlacer, puis, glissant à mes pieds, m’offrir, toujours arrondis, l’ombre de la plus large fleur et d’un oiseau-mouche endormi. Je la rejoins, l’ombre passée.
—Quel jour? Quelle année?
Elle ne sourit pas. Elle murmure:
—Demain, chez moi, à six heures.
Je suis quelqu’un qui va étouffer... Je suis quelqu’un qui va comprendre... Je suis cet oiseau aveugle dont on ouvrit la cage sur la mer.
New-York étrenne les saisons avec magnificence, les déforme en un jour, puis les passe à la province qui les ménage jusqu’au bout. L’automne, sur les pelouses de Wellesley, est déjà élimé et couturé de mille pièces de soleil. Dès maintenant les arbres sont marqués pour l’hiver; un vent affairé, qui affecte d’épargner les feuilles, stérilise les rameaux où la neige ne doit point fondre. En levant la main, on touche une fraîcheur impitoyable. Les sentiers sont trop étroits; la route trop large. Nous allons, Mademoiselle Blanchet et moi, que le même train amena au collège, nous allons à travers les gazons, enjambant les bordures. Mon chien court après chaque marron qui tombe, étonné de voir qu’on peut s’amuser sans les hommes. Un fermier, en redingote et en cache-nez cochenille, de son tilbury haut perché, regarde en fumant le ciel qui craquèle. Marie-Louise accroche du front un fil de la vierge; elle baisse la tête, et semble tirer derrière elle le soir entier.
—A quoi pensez-vous, Mademoiselle?
Elle continue à songer.
—Je me demande, dit-elle enfin, je me demande si vous trouvez quelque différence entre les femmes, car je parie que vous les embrassez toutes. Savez-vous seulement de quelle couleur sont les yeux de Miss Gregor?
—Je ne sais.
Elle ferme les siens à demi, par coquetterie et par pudeur, car tout autre que moi, après sa question, les regarderait. Mais je ne tiens pas plus à voir et à retenir les nuances des yeux, des cheveux de mes amies, qu’un sculpteur à badigeonner en brun ou en blond sa statue. Je veux que pour se ressembler elle n’aient point à fermer les paupières. Il me suffit qu’elles soient toutes sveltes, qu’elles marchent sans hâte et sans arrêt, qu’elles ne tournent jamais la tête, résignées à tout, étonnées de tout.
—Pourquoi vouliez-vous m’embrasser?
—Je ne sais.
Je l’ai embrassée parce qu’elle était la plus éloignée de moi et la plus triste, par tendresse et par repentir, parce que je ne la connaîtrai jamais davantage. Ainsi, quand deux paquebots se croisent et que les passagers, tous au bordage, s’envoient des signes, chaque jeune homme dédaigne un moment son flirt, et sourit aux jeunes filles inconnues qui reviennent vers le pays qu’il abandonne, otages de son absence, prendre souci des thés et des repas.
—Oh! Pour moi, ce n’est point dangereux! ajoute-t-elle. Je comprends, quand on est content, qu’on embrasse tout le monde.
Chère Française! Elle a compris davantage. Elle a deviné, comme celles de son pays, que les femmes font un sacrilège en recherchant le bonheur, qu’elles doivent l’attendre, sans se plaindre et sans en souffrir. Comme celles de son pays, je suis certain qu’elle penche la tête pour pleurer, de sorte que les larmes ne passent point par son visage et n’y ont point creusé de traces. Les femmes ne doivent connaître ni le dépit, ni la lassitude. Et d’ailleurs n’ont-elles point, pour tromper l’attente, mille jouets et mille distractions: les coins des fenêtres à petits carreaux, les cuisines, l’été et ses voyages. Elles n’ont qu’à disposer, dans chaque semaine, une petite espérance, dans chaque mois, un petit bonheur: l’achat d’un roman, la partie de tennis, le passage d’un quatuor qui joue le musicien préféré. Ainsi elles seront satisfaites, comme les bohémiens qui vont le long de la route, toujours plus loin, et qui sont joyeux, cependant, à chaque borne kilométrique. Ainsi elles verront avec calme les jeunes gens arriver, hésiter, disparaître, et elles comprendront qu’ils aient, par ambition ou par défiance de soi-même, à refuser plusieurs fois le bonheur avant de le croire offert par la destinée.
Nous voici aux jardins florentins, dont on rogne soigneusement les buis, les chênes-parasols, ainsi qu’on couperait les ongles et les cheveux d’une momie. Accoudés sur la terrasse qui avance dans l’étang, nous nous regardons encore, et nous nous sourions, par amitié. Dans deux heures, elle donnera une leçon. Dans deux heures, je serai chez Miss Gregor. Mais, par un soir pareil, ceux qui aiment et ceux qui travaillent sont bien égaux. Je n’ose, au fond de l’eau, regarder que mon visage. Je n’ose pas être aussi triste que le mérite mon amour.
Les tableaux vivants sont terminés. Les parcs s’animent. Les maisons génoises, les temples grecs, parsemés de bosquets en bosquets, ouvrent leur unique porte ou leur fronton aux initiées. Les équipes de rameuses mettent les yoles à l’eau, s’y logent une par une, luttent côte à côte, en maillot jaune, et lâchent les avirons à l’arrivée en levant les bras. Sur un cours de tennis, deux grandes qui n’ont point encore leurs balles, feignent cependant de jouer, de rater, de couper, et rient très haut. Puis voilà qu’une freshman en jersey rouge s’affale sur la berge. Elle veut lire, mais se frotte les yeux, puis frotte son livre, s’étend sur le dos et regarde le ciel. Et elle est penchée sur lui comme nous sur notre étang, et elle se retient, peureuse, aux touffes d’herbes.
Florence et Cressida Harris nous ont aperçus et viennent nous saluer. Elles se bousculent pour s’obliger l’une l’autre à marcher sur les massifs. La vague de leur robe n’a point de dentelles ou d’écume, comme celles des femmes. Et point de courant d’air, quand elles courent. L’air les contient comme un oiseau. Florence va les bras croisés, maintenant fixes ses yeux de poupée: Il suffirait de lui incliner la tête pour qu’ils basculent. Cressida sans cesse ouvre la bouche et sans cesse halète. Elle n’a jamais dû se voir dans une glace: elle fait trop de buée. Ses cils qui s’entrecroisent démêlent sans peine son regard.
Or, je sens vraiment que ce pays est la patrie des jeunes filles. L’Europe est profitable aux femmes qui vieillissent; elles y retrouvent tous les souvenirs qu’elles n’ont point eus, un passé tout fait qui est leur revanche ou leur consolation. Mais ici, point de ruines, point de ponts écroulés, pour donner, avant de l’avoir éprouvé, les regrets qui suivent l’amour. La solitude en est impitoyablement bannie: d’immenses fleuves accaparent, à sa naissance, la moindre source; un tramway longe chaque cottage. Et d’ailleurs les jeunes filles n’ont point à user les modes, les sentiments de leurs aînées; elles étrennent des prénoms inconnus; à leurs mains manque quelquefois la ligne de vie, ou d’amour, ou de bonheur; un biseau net et clair encadre leurs paupières; aux endroits où elles pleurent, elles sont la première femme qui pleura, et leur rire éveille les premiers échos des parcs à mélèzes bleus, à fougères géantes, à collines rugueuses d’où dégringolent en boule, environnés d’abeilles, les oursons apprivoisés qui vont jouer ensuite aux tuyaux d’arrosage.
Mais voici ma cousine et son gouverneur, escortés des intendantes. Renée-Amélie me tend la main, Don Gonzalès s’incline, tape ses mâchoires l’une contre l’autre, louche vers le centre, louche aux ailes, et ses oreilles remuent. Et les présidentes des clubs, décorées aux couleurs de Wellesley, nous présentent la gloire du collège, Benvenuta Deacon, la plus belle fille d’Amérique. Idole de ses compagnes, elle habite le hall d’honneur. Une vieille gouvernante l’accompagne aux dîners que lui offrent diverses villes, anxieuses de l’admirer. Tout en elle est si parfait qu’on hésite avant de la trouver belle; mais la beauté la plus éclatante, auprès de la sienne, se fane, disparaît.
—Comme vous êtes splendide! dit trop cérémonieusement Renée-Amélie. Et que les journées doivent être courtes pour prendre soin d’une pareille majesté!
Benvenuta s’incline; elle est le contraire de ces portraits qui sourient seulement quand on les regarde. Son visage est toujours grave, mais vous sentez, à mille fossettes, à mille ressorts, qu’elle se met à sourire dès qu’elle est seule.
—Les journées sont bien longues, répond-elle. Mais je lis, maintenant. Je lis les romans français. Il y arrive des choses si souhaitables que cela fait prendre du goût à la vie.
Don Gonzalès me présente:
—Manuel le quatrième, Duc de Tacna.
Il me donne mon titre ducal pour m’humilier, car Tacna est la ville qui sert de bouc émissaire au Chili. Tous les cyclones s’y abattent, les contrebandiers y sont les seuls gendarmes, les Tacniens passent pour ne jamais comprendre et ne point fermer leurs portes. Mais je dédaigne ces commérages. Tacna, avec ses cirques, ses grenouilles géantes, ses chapelles vert-de-gris, est un joyau sur la garde du Chili, de cette épée accrochée au flanc de l’Amérique. Et les Tacniennes aiment la justice. Quand Sarah-Bernhardt fit au Sud une tournée désastreuse, elles la vengèrent par leurs acclamations.
Je baise la main de Benvenuta.
—Prenez garde à Don Gonzalès, lui dis-je. Il hait les romans.
Le gouverneur trouve moyen de me regarder par dessus son monocle.
—Je hais les romans français, affirme-t-il.
—Vous haïssez, interroge Benvenuta, ceux où les jeunes gens deviennent amant et maîtresse?
—Je les hais tous, réplique Don Gonzalès. Les Français sont gens peu sérieux, et je souhaite qu’une belle nuit le rasoir coupe toutes leurs moustaches en croc et leurs barbes à pointe. Au Chili, alors que j’étais ministre, j’ai compulsé maintes fois les dossiers des Français immigrants. Il n’en est point un qui n’ait gâché une année de sa vie avec une marquise ou avec sa servante. Je songe au frère de Robespierre, qui tomba, à soixante-dix-huit ans, amoureux d’une épicière Fernandoise, et l’épousa, et devint la risée des gamins de Rancagua qui le poursuivaient quand il passait à cheval sur son âne, ses longues jambes traînant à terre. Je songe au capitaine Désiré Descombes, de Bordeaux, qui avait apporté à Santiago deux parures magnifiques, l’une en diamant, l’autre en acier, l’une portée par Madame Solar, la seconde par Madame Blanco: et l’on trouva le capitaine dans le coffre à bois d’une de ces dames. Et j’ai connu moi-même Pinchon, qui portait sa barbe tressée en natte et y attachait sa montre. Après avoir découvert des dents incombustibles que le maté n’attaquait point, il exposa, comme réclame, dans la plus grande rue de Coquimbo, le groupe en cire de deux amoureux enlacés. Je le fis saisir et fondre en cierges... Voilà les Français.
—Taisez-vous, Don Gonzalès. Vous ne savez ce que vous dites.
Il aspire épouvantablement l’air, en gargarise son corps entier, et le rejette avec stupéfaction. Les intendantes me contemplent tristement, atterrées de mon insolence.
—Qu’est-ce que je ne sais pas, Don Manuel?
—Ce que vous ne comprenez point, Gonzalès.
—Qu’est-ce que je n’ai point l’honneur de comprendre?
—L’amour.
Benvenuta se croit seule: elle sourit.
—C’est cela. Altesse, supplie-t-elle. Parlez-nous de l’affection! Est-il vrai aussi que les Françaises se fardent?
On aurait envie de répondre à Benvenuta un long discours dont chaque phrase affirmerait le contraire de celle qui l’a précédée. Je suis sûr qu’elle ne s’en apercevrait point. Elle écoute avec tant de passion qu’elle comprend et qu’elle oublie à mesure:
—Les Françaises passent leur temps à se farder, lui dirait-on. Ce sont les femmes les plus naturelles que l’on connaisse, et elles bavardent toujours. Il faut, pour arriver à les faire parler, les supplier, les menacer, mais elles sont infiniment fidèles. Celui qu’elles trompent elles le regrettent toujours.
Il est cinq heures. Je prends congé. Au fond, j’aurais dû ne pas venir. Je voulais regarder une dernière fois Renée-Amélie face à face, me convaincre de mon indifférence, lui reprendre tant de souvenirs et les porter à brassées vers Miss Gregor. Or, voilà sur ses lèvres un sourire inconnu qui continue tout mon passé. Voilà dans ses yeux un regard que je reconnais.
Il est cinq heures; je m’éloigne lentement, car il me faut contourner toutes les jeunes filles assises autour de nous sur le gazon, amie contre amie. La maisonnette de Shakespeare m’oriente dans ce dédale: Sur ses pignons cirés, sur ses portes de buis, les derniers rayons, trop éloignés maintenant du soleil, meurent de fatigue un par un, comme les hirondelles abattues au large sur un navire. La lune aussi fond peu à peu dans le soir qu’elle odore de menthe. Miss Gregor, accoudée à la fenêtre, doit fermer les yeux pour s’habituer à la nuit. Je vais vers elle... Je ne me hâte point. Le bonheur ne nous pèse guère, à condition, comme un haleur, de le tirer au pas. Et je tiens, pendant l’heure qu’il me reste à être enfant, à m’amuser une dernière fois des enfantillages du monde, des grosses dames qui s’enfournent dans les trams, des policemen qui glissent sur une pelure d’orange, des vieilles qui s’en vont au prêche, courbées, en jaquette aubergine bordée de renard. J’aurai, me semble-t-il, à partir de demain, à ne sourire qu’aux choses et aux visages attristés. Le bruit des samovars qui bouillent, des petites cuillers qui tombent, du vin qui dans les verres fait glouglou, ne pourra plus me réjouir. Et c’est le dernier jour aussi où l’orgueil et la pauvreté des femmes ne peuvent m’atteindre. Je me sentirai visé moi aussi, désormais, par le dédain dont elles écartent, dans les omnibus, tous les pauvres cœurs qui sont là, par le regard dur et sans contrainte qu’elles dirigent sur la glace en mettant leurs épingles à chapeau. Je saurai que toutes sont maudites, puisque chacune porte en son cœur de quoi nous les faire désirer toutes, et n’est que le prétexte de sa propre ruine. Je saurai qu’elles vieilliront, et qu’il y a déjà, au creux de leur main, assez de rides pour craqueler le corps le plus somptueux. C’est vers tout cela que je vais, c’est vers ce qu’on appelle le bonheur, et je ne me hâte point.
Mais qui m’appelle, et me retient par mes gants:
C’est Renée-Amélie, tout essoufflée, dont la robe se froisse et se défroisse, dont les yeux se ferment et s’entreferment.
—Cousin, peut-elle dire, où allez-vous?
—Je rentre à Boston.
—N’y allez pas. Je veux vous garder tout ce soir.
—On m’attend.
—Restez!
Elle a juste assez de poudre de riz pour que je la voie rougir. Les coudes joints, les mains réunies sur ma main, elle penche la tête en arrière, à mesure que je me hausse au-dessus d’elle, et que s’ouvrent ses yeux.
—Je ne veux plus rien vous cacher, cousin. Depuis le soir où, me croyant mourante, vous m’avez avoué votre amour, je ne pense qu’à vous. A mon réveil, le lendemain, mon cœur battait. Ces yeux, que vous ne connaissiez pas, je les ouvrais autant qu’ils peuvent s’ouvrir, je les tournais vers tout ce qui reflète, et j’en éprouvais le même plaisir qu’à me répéter tout haut, dans la solitude, un gros secret. J’écrivis quinze pages à ma meilleure amie: je lui avais câblé la veille que je ne voyais rien à dire et je dois vous avouer qu’une larme tomba, non sur le papier à lettres, par bonheur, mais sur le buvard. Don Gonzalès, qui vous avait contredit, me semblait à la fois digne de mépris et de compassion. Sa barbe surtout n’est-ce pas? est ridicule... Si tout cela est de l’amour, ô mon cousin, je vous aime bien volontiers.
Un moineau anglais vient de s’apercevoir qu’il a perdu son nid, ses petits, son oiselle. Il nous interroge en piaulant. Mais il remarque tout à coup que les feuilles tombent, que les nuages disparaissent. Consterné, il se tait. Renée me supplie.
—Restez.
—Je ne puis.
—Vous ne vous êtes point demandé, Manuel, pourquoi je suis, depuis hier, si mélancolique. C’est que j’avais deviné, le jour où vous étiez à mon chevet, que vous fermiez les yeux, soudain. J’avais ouvert les miens. Je vous avais vu. Je me faisais une secrète joie de vous intriguer en vous reconnaissant au milieu de vos amis. Mais quand, traversant leur cercle, j’ai marché droit sur vous en vous saluant de votre nom, vous avez trouvé naturel, sans vous avoir jamais vu, que je vous distingue des autres. Vous êtes orgueilleux. Restez avec moi ce soir, par pénitence.
—On m’attend à six heures.
—Un ami?
—Miss Gregor.
—Je vous demande si elle vous aime?
—Je n’aime personne plus qu’elle.
Renée croit que je plaisante. Je plaisante peut-être. Elle rougit:
—Alors partez, et qu’on s’embrasse, entre cousins!
Je veux poser mes lèvres au hasard. Mais elle sera de celles qu’on n’embrasse jamais où elles le désirent. Elle se récrie. Je recommence.
—Cette fois, vous me faites mal, Manuel!
Elle sera de celles auxquelles on fait toujours mal. Les prendre au poignet les casse; les toucher à l’épaule leur fait des cloques. Je croise mes mains derrière mon dos pour l’embrasser.
Elle a rejoint Don Gonzalès, dont la voix basse traverse tous les obstacles et n’a pas besoin d’écho. Un tramway ignorant m’emporte vers Boston. Voici, sur les châtaigneraies, un petit soir livide où le soleil s’est dédoré. Voici le port, l’hôtel. Et voici l’ascenseur, que j’arrêterai un étage trop bas, malgré le boy qui sait où je vais et qui ne comprend plus. Et voici, plus haute, plus silencieuse, Miss Gregor qui penche sur moi son visage, à mesure que je m’agenouille et que se ferment ses yeux.
C’est Mrs. California qui frappe à ma porte et me crie:
—Déjà couché! Don Manuel! A neuf heures!
Je réponds: j’ouvre les yeux.
—Et qui donc remue ainsi les chaises dans votre chambre?
Les chaises? On remue les chaises? Mrs. Callie a rêvé. A moins que ce ne soit ce compagnon invisible et autoritaire que nous avions imaginé entre collégiens, à la pension d’Ouchy, et qui prenait à son compte tout ce qui ne s’expliquait point. Il fermait les volets avec fracas, il faisait tomber et rouler les haltères à l’étage au-dessus des études; le vendredi, il mettait à rissoler, sur le poèle, des têtes de hareng. Nous l’appelions l’Architecte. Comment m’a-t-il retrouvé, après sept ans, et que cherche-t-il, dans mes chaises? Car c’est bien lui. Il n’y a que l’Architecte pour arrêter ainsi le battement de ma montre, de mon cœur, et le relancer soudain, pour imiter dans la rue le roulement des carrioles: il n’y a que lui, quand on a frappé, pour se taire aussi profondément.
Mrs. Callie entre à pas feutrés, ennemie de l’ombre, sa lampe au poing comme un faucon. Les chaises, maintenant hypocrites, sont disposées au garde-à-vous près des fenêtres et combles de coussins indiens. La plus sage est à mon chevet. Ma visiteuse s’y assied, et ses grands yeux étonnés et tièdes repassent, de ma poitrine à mon front, ma tristesse et mon bonheur. Elle sourit, me prend la main.
—Dieu vous garde, duc de Tacna.
C’est le surnom que je lui ai donné. L’Architecte tire ses cheveux à droite. Elle secoue la tête. Il les tire à gauche.
—Manuel, je suis heureuse. A partir d’aujourd’hui, je n’aurai plus de soucis dans la vie. J’ai pris... j’ai pris la décision de ne plus rien faire.
J’ai fermé les yeux malgré moi; elle me donne une tape au front.
—Félicitez-moi! Egoïste.! Je n’ai plus rien à faire, et pour toujours. Plus de piano, plus de théâtres de salon, plus de tapisserie, plus de ces voyages en Europe, où je voulais étonner les hôtels et être acclamée comme la première. Mes robes, quand elles seront prêtes je les essayerai. Me voici libérée pour toute l’existence. J’aurai seulement un grand boudoir et j’y causerai de l’amitié avec mes amis. Voici le premier jour depuis ma naissance où je ne sois point occupée. Félicitez-moi! Pourquoi vous êtes-vous couché si tôt?
—Que devais-je faire, Délices et Charmes? Miss Gregor est ma maîtresse depuis ce soir, à six heures.
Elle abandonne ma main, la reprend, la tapote, pour faire croire qu’elle n’a point voulu l’abandonner. Elle se lève.
—Cher ami, soyez heureux.
Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs. Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures j’ai oublié.
Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro, et collé le second récepteur à mon oreille.
—J’écoute.
J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte devrait bien laisser mon cœur.
—Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?
—Don Manuel?
—Notre ami Don Manuel.
—Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.
—Je ne sais pas... Oui.
—Il vous aime beaucoup. Aimez-le bien... Il paraît seulement que vous mettez trop de sucre dans son thé. Veillez à cela.
Mrs. Callie ne raccroche point les récepteurs. Que vont penser les téléphonistes de me voir causer toute la nuit avec Miss Gregor? Puis elle me borde jusqu’au menton, tire les rideaux des fenêtres avec tant de force que le jour entre par les côtés, et regarde si le feu est prêt pour la nuit: c’est le premier feu de l’automne; elle a dû trouver, pour le faire couvrir, les dernières cendres de l’autre hiver.
La voilà à la porte, qui se retourne. De mes lèvres, je mime un long adieu qu’elle n’entendra point. Elle répond de même toute une phrase que contrarie et corrige son sourire. Et l’Architecte, au moment où elle sort, soulève sa traine d’ombre et l’en recouvre au passage. Et, distraite,—tant pis si le feu prend chez moi,—elle ferme la porte à clef, du dehors.