ANNÉE 1615.
[Le jour de l'an].—[M. de Bonneval et le lieutenant général de Luzarches].—[Ballet de M. le Prince].—[Clôture des États].—[Discours du Roi].—[Soupé du Roi à Pétonville].—[Inondation de la Seine dans le jardin des Tuileries].—[Le Roi va constamment à la comédie et danse des ballets].—[Congé des États].—[Mort de la reine Marguerite].—[Son enterrement].—[La paulette].—[Remontrances du parlement].—[Première pierre de la statue de Henri IV au Pont-Neuf-des-Augustins].—[Procession de Sainte-Geneviève à cause de la sécheresse].—[Le Roi commence à apprendre l'équitation].—[Il visite la Bastille].—[Dîné aux champs avec des seigneurs de la cour].—[Voyage de Guyenne pour son mariage].—[Il dîne à Amboise, chez M. de Luynes].—[Chenonceaux].—[Poitiers].—Le Roi joue encore aux petits soldats.—[Ruffec].—[Angoulême].—[Réception des députés du parlement de Bordeaux].—[Arrivée en bateau à Bordeaux].—[Fiançailles, par procuration, de Madame avec le roi d'Espagne].—[Séjour].—[Échange de princesses à Saint-Jean-de-Luz].—[Hardie entreprise du cardinal de Sourdis pour sauver un condamné].—[Entrée du Roi et de la Reine].—[Cadeau et chevaux du roi d'Espagne].—[Ballet espagnol].—[Les deux époux jouent aux petits jeux].—[Le Roi ferre un cheval].—[Excuses du cardinal].—[L'olla podrida].—[Le champ de bataille de Coutras].—[Fêtes de Noël à Aubeterre].—[La vie du Roi toujours la même.]
Le 1er janvier, jeudi.—Levé, bon visage; il va à la messe à Bourbon, revient en la galerie où il touche deux cent trente malades. Il va au sermon et aux vêpres à Saint-Louis.
Le 3, samedi.—Il va chez la Reine botté, à onze heures trois quarts chez M. de Souvré pour le hâter à dîner. A midi il entre en carrosse, va à la volerie, monte à cheval à la plaine de Grenelle jusques auprès du Bourg-la-Reine, vole et prend le milan, le héron et la corneille, dit au sieur de Luynes, gentilhomme qu'il aimoit: Loïnes, dites à monsieur de Plainville (capitaine Janv
1615 des gardes) qu'il ne laisse pas approcher de moi beaucoup de personnes quand je chasse; pourtant dites-lui qu'il ne se fâche pas, si je me mets quelquefois en colère, puis le lui dit à lui-même, lui disant qu'il y a accoutumé son compagnon.
Le 5, lundi.—Il va chez la Reine, à deux heures au conseil, où M. l'évêque d'Angers parla contre l'autorité du parlement; il tire les Rois, donne la fève à Dieu, puis à soi, avec les sieurs de Grammont, de la Curée et Despréaux.
Le 6, mardi.—Il va au conseil, où le clergé, par l'évêque d'Angers, demandoit que le parlement ne connût plus des affaires d'État, que le premier avocat général fût ecclésiastique, que l'arrêt donné le jour précédent au conseil fût cassé, qui portoit que S. M. évoquât à soi en affaires, et cependant défend au parlement de signer leurs arrêts: qu'ils ne partiroient pas de là qu'en leur présence il ne fût cassé. M. le prince de Condé en voulut parler. Le cardinal du Perron lui dit qu'il le récusoit; et comme il voulut répondre, le Roi se lève de sa chaise et va au sieur Prince, et lui dit: Monsieur, je vous prie, n'en parlez plus, et se retournant à d'autres: puisqu'ils récusent Monsieur le Prince, ils me voudront aussi récuser[214].
Le 22, jeudi.—La Reine le vient voir, et lui apporte les provisions pour le château d'Amboise, que M. le Prince, auquel il avoit été baillé en garde jusques à la tenue des États, lui avoit renvoyées par M. le duc de Ventadour[215]. Il les reçoit en claquant des mains et disant: J'en suis bien aise.
Janv
1615
Le 31, samedi.—Il étudie et reste en la galerie, il pleuvoit; à trois heures le fils du landgrave de Hessen le vient saluer[216]. Il va au conseil, à six heures chez la Reine, le soir aussi, et à la comédie françoise.
Le 4 février, mercredi.—Il va chez la Reine à deux heures et demie, donne audience à messieurs du tiers état, faisant plainte de ce que le sieur de Bonneval en Limosin avoit battu à coups de bâton le lieutenant général du Luzerche[217] au sortir des Augustins, où les états généraux se tenoient. Le roi le renvoya au parlement. Il va après en carrosse à la foire Saint-Germain-des-Prés, où il a acheté quatre harquebuses, ayant méprisé toutes autres sortes de marchandises. Le soir il va chez la Reine et à la comédie françoise.
Le 11, mercredi.—A quatre heures et demie après minuit, éveillé doucement; il étudie ce qu'il devoit prononcer pour la clôture des états. Levé à six heures, il monte au cabinet des livres, étudie l'espagnol[218].
Le 22, dimanche.—A onze heures et demie il va en la salle pour voir le ballet de M. le Prince, après avoir dormi longtemps chez la Reine.
Le 23, lundi.—A trois heures et demie, accompagné Fév
1615 de la Reine, il part et va en la salle de Bourbon pour la clôture des États, où parla pour le clergé M. de Richelieu, évêque de Luçon; M. le baron de Seneçay pour la noblesse, et M.[219], prévôt des marchands et président aux enquêtes pour le tiers état. Le Roi leur dit ces paroles: Messieurs, je vous remercie de vos tant bonnes volontés. Je fairai paroître par les réponses qui vous seront faites le désir que j'ai de servir Dieu et soulager mon peuple, de protéger un chacun, de rendre la justice à tous mes sujets et de faire en sorte que vous soyez tous contents[220]. Il se couche à neuf heures, et s'endort jusques à cinq heures et demie après minuit.
Le 26, jeudi.—Il va par la galerie aux Tuileries, conduit sa chelyte (sic), tirée par un cheval, au harnois semé de sonnettes, fait mettre dedans M. le maréchal de Souvré, et M. le Grand, y prend grand plaisir et à se renverser sur la neige. Le soir chez la Reine, à la comédie françoise.
Le 4 mars, mercredi.—Le soir, à sept heures trois quarts, il s'habille en masque, fait des ballets à cheval, monté sur des escabeaux qui plient, puis danse à pied, puis fait jouer la comédie des Juifs.
Le 6, vendredi.—Il va chez la Reine à midi, entre en carrosse, va à la chasse, monte à cheval hors la porte Saint-Martin, vole et prend la corneille, arrive au Bourget, et à l'entrée du bourg, entre en la maison du sieur de Hurles, nommée Petonville, se chauffe. Il faisoit grand froid; il va en la cuisine, fait faire des omelettes, des beignets, des œufs perdus; ce fut lui qui les fit et en mange un peu, dont il a goûté. Puis il remonte à cheval, Mars
1615 et va jusqu'au Pontyblon, où il vole le héron et le prend.
Le 19, jeudi.—Il va aux Tuileries, tire des harquebuses à des petits oiseaux; la rivière étoit si grosse qu'elle étoit dans le jardin, il y fait venir un bateau, se met dedans et se fait conduire, se met dans son carrosse et se fait tirer par quatre boucs. Le soir il va chez la Reine, puis s'en va avec elle, pour voir danser le ballet de Madame que la Reine faisoit faire. Il revient à quatre heures après minuit.
Le 24, mardi.—Il va chez la Reine, au conseil, où les états des trois ordres ont leur congé.
Le 27, vendredi.—Ce jour mourut la reine Marguerite, entre onze heures et minuit, en son hôtel, rue de Seine, au bord de l'eau; on lui a trouvé une grosse pierre dans le fiel[221].
Le 28, samedi.—Vêtu de deuil violet, pour la mort de la reine Marguerite de Valois.
Le 2 avril, jeudi.—Il va aux Tuileries, revient à deux heures au conseil, où l'on répondoit les cahiers des États.
Le 9, jeudi.—Il va chez la Reine, où, sur les huit heures, M. le commandeur de Sillery revient d'Espagne, y porter le portrait du Roi et un bracelet de diamants[222].
Le 10, vendredi.—Il entre en carrosse à quatre heures pour aller au faubourg Saint-Germain donner de l'eau bénite à la reine Marguerite; MM. de Guise, de Mayenne et d'Elbeuf lui portoient la queue[223].
Avr
1615
Le 19, dimanche, jour de Pâques.—Il va la messe aux Feuillants, touche les malades, va à vêpres aux Chartreux; communié, confessé au P. Coton.
Le 26, dimanche.—Il va chez la Reine, où M. le prince de Candale prête le serment de premier gentilhomme de la chambre. Il va au sermon à Saint-Étienne-du-Mont, revient au petit jeu de paume à la rue Champfleury. Rentré, il joue au billard.
Le 28, mardi.—Il va au conseil, et ensuite au cabinet des livres, où il s'arme d'une cuirasse, brassards et un habillement de tête, fait de ferblanc. Il étudie ainsi armé.
Le 5 mai, mardi.—Il va chez la Reine, au conseil, monte à la forge, va chez M. de Verneuil, revient à quatre heures et demie par la galerie, s'amuse, sur la balustre du bout de la première galerie, à jeter des quarts d'écu, pour faire entre-battre de pauvres garçons qui étoient en bas.
Le 11, lundi.—La Reine avec lui tient conseil, et donne audience à messieurs de la cour des aides et chambre des comptes, venant pour le supplier de remettre le droit annuel que l'on appelle la paulette[224]; pendant l'audience le dessous près du siége de Leurs Majestés tout d'un coup s'abaissa.
Le 12, mardi.—Il va chez la Reine au conseil, où par arrêt le droit annuel de la palotte est rétabli.
Le 26, mardi.—Il va au conseil à trois heures et demie, où vinrent messieurs du parlement, en nombre Mai
1615 d'environ quarante ou davantage, porter quelques remontrances par écrit qu'ils avoient à faire, lesquelles furent lues en présence de Leurs Majestés. A cinq heures et demie, le conseil fini, il monte en sa forge, à dix heures prend son habit de ratine, s'amuse à faire brandiller dans un lit de sauvage[225] le petit chevalier de Souvré, le sieur de Blainville, de Montpouillant et M. de Candale.
Le 28, jeudi.—Il entre en carrosse avec la Reine, va au sermon et aux vêpres à Saint-Nicolas-des-Champs, revient à cinq heures à la galerie, au parterre. Le soir il fait jeter des fusées le long de la rivière.
Le 31, dimanche.—Il va chez la Reine, la voit saigner; elle le fut des deux bras. Il faisoit grand chaud.
Le 2 juin, mardi.—A quatre heures il entre en carrosse, va au Pont-Neuf des Augustins, y met la première pierre de l'architecture qui se faisoit pour la statue à cheval du feu Roi[226].
Le 17, mercredi.—A sept heures il entre en carrosse et va à Plaisance, maison de M. le Charron, trésorier de l'extraordinaire des guerres, où il a dîné.
Le 18, jeudi.—Il va à la messe à Bourbon et à la procession en la cour du Louvre, va au sermon aux Jésuites de Saint-Louis.
Le 21, dimanche.—Il entre en carrosse, va près de l'Hôtel-Dieu pour voir passer la châsse de sainte Geneviève, descendue pour la trop grande et trop longue sécheresse; les légumes, grains et blés brûlés. Ce fut la première fois qu'il l'a vue descendue et en procession.
Le 23, mardi.—Il va à l'hôtel de ville pour voir le feu de la Saint-Jean.
Juil
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Le 6 juillet, lundi.—Il va par la galerie au-dessous, en l'endroit du grand parterre, où M. de Pluvinel[227], l'un de ses écuyers, très-excellent en cette science, lui montre à monter à cheval pour la première fois, un petit cheval noir nommé le Couchon, va le pas, le trot et courbettes, et passades, en rond, en battues, en avant, aussi juste qu'il n'y avoit à redire; fit autant sur un cheval barbe de M. de Guise, étant intelligent de la conduite, du talon et de la main, de la houssine, et fermeté du corps, qu'un chacun en étoit en admiration. Je dis ceci à la vérité et sans flatterie, et que tel s'en fût trouvé qui en eût appris un an durant, qu'il n'eût si parfaitement fait, ayant la grâce et prestance sur tout.
Le 12, dimanche.—Il va chez la Reine à trois heures, entre en carrosse, va en la place Royale, chez le sieur d'Escures, la Reine sa mère aussi, pour voir la compagnie de gendarmes de Monsieur, qui se trouva à la tête, et sur les quatre heures goûté de la collation du sieur d'Escures.
Le 13, lundi.—Ce jourd'hui, après dîner, Monsieur a été mis entre les mains de M. de Brèves.
Le 15, mercredi.—Il va par la galerie au manége, va en carrosse, et la Reine aussi, à la Bastille, pour en tirer douze cent mille livres[228], va par toute la Bastille, ne voit point M. le comte d'Auvergne[229].
Juil
1615
Le 18, samedi.—Il faisoit une des plus excessives et des plus étouffantes chaleurs qu'on eût senties de mémoire d'homme. Il s'en plaint, va au manége. On l'éventoit un peu, cependant il va chasser à une heure.
Le 21, mardi.—Il va à Champs, soudain au parc, monte sur une petite butte, couverte en pavillon, où il fait porter son petit lit, le fait monter et dresser et y aide lui-même, va trouver les seigneurs qui l'avoient accompagné, qui dînoient, MM. les ducs d'Uzès[230], de Montbazon, le maréchal de Souvré, les sieurs de Bassompierre, de Saint-Géran, de Haillier[231], de Vitry et autres, se met à table parmi eux. Ils boivent tous à sa santé. Il but à eux tous du vin clairet fort trempé; retourne à sa butte, se couche dans son lit. Il se fait entretenir par ces seigneurs de propos sérieux, s'amuse à ses fusées. Il revient à Paris souper.
Le 22, mercredi.—Il court, pour la première fois, la bague sur la place Royale: de deux courses, deux bonnes atteintes.
Le 29, mercredi.—Au manége il court la bague et gagne le prix, qui étoit une montre d'horloge.
Le 6, août, jeudi.—Il va chez la Reine, au conseil, où MM. du parlement et de l'hôtel de ville viennent par son commandement, pour recevoir ses commandements durant son absence.
Le 7, vendredi.—Tous les matins il va au manége. Il Août
1615 donne, après son dîner, audience aux députés de province, envoyés par les états du pays pour désavouer leurs députés envoyés aux états généraux, sur ce qu'ils avoient demandé le concile de Trente[232]. M. Miron, prévôt des marchands, et les colonels de la ville prirent congé de lui.
Le 13, jeudi.—Ce matin le Roi étant encore au lit, et nous parlant à lui, le tonnerre tomba dans la rue des Polies, devant l'hôtel de Sipierne, où j'étois logé; ma nièce Claude du Val, encore couchée, vit passer l'éclair et entendit comme le bruit d'une fusée.
Le 15, samedi.—Il va à confesse, en son cabinet, au P. Coton, touche trois cent cinq malades, va à la messe aux Feuillants, à vêpres à Notre-Dame.
Le 16, dimanche.—Il va avec la Reine à la Bastille tirer de l'argent pour son voyage de Guyenne[233]. En se couchant, il fait mettre son réveille-matin à trois heures et demie.
Le 17, lundi.—A six heures et trois quarts il entre en carrosse, et part de Paris pour le voyage de Bordeaux, va à Chartres dîner à dix heures au Dauphin.
Le 20, jeudi, à Orléans.—Il loge en la maison de M. de Beaumont, bailli d'Orléans, la Reine logée à la grande maison.
Le 24, lundi.—Il arrive à Amboise pour la première fois; M. de Luynes, gouverneur de la place[234], lui donne à dîner. La Reine arrive, il va au-devant, la mène en la salle où le sieur de Luynes lui donne le festin. Le Roi dit qu'il ne veut pas souper, et cependant mangea quelques Août
1615 grains de raisin. Il étoit assis au-dessous de Madame, et la servoit.
Le 25, mardi.—Il va chez la Reine, donne audience à messieurs les députés de la cour de parlement de Paris, sur la prison du président Le Jay[235], et aux députés de l'assemblée tenue à Grenoble par ceux de la Religion[236]. Le soir la Reine part pour aller souper et coucher à Chenonceaux.
Le 27, jeudi.—Il va au Plessis, où M. de Lansac lui a donné la collation, va le soir à l'abbaye Saint-Julien, où M. de Courtenvaux lui a donné à souper, revient à onze heures à Tours. Il y voit M. du Plessis-Mornay.
Le 31, lundi.—Il arrive à Poitiers, où il dîne et soupe[237].
Le 2 septembre, mercredi.—Il se rend à Saint-Maure, et va en carrosse aux Jésuites, où l'on représente devant lui des jeux dont le sujet étoit l'Assemblée des Dieux pour se réjouir de son mariage. Le soir il va chez la Reine.
Le 3, jeudi.—Le Roi va à Châtellerault, où M. de Sully le vient saluer, et il regagne Poitiers.
Le 14, lundi.—A deux heures chez la Reine, au conseil, puis à Crotelles; il revient souper[238].
Sept
1615
Le 21, lundi.—Il va chez la Reine, revient à deux heures, va en carrosse à vêpres, à quatre heures en la grande place, où il monte à cheval, et en fait manier, va au jeu de paume, puis chez la Reine à six heures.
Le 28, lundi.—Il va chez la Reine, se trouve un peu mal, a des tranchées. J'étois parti, l'on me renvoie querir; il est fâché de ce qu'il sait que ç'avoit été en son nom, s'en fâche contre M. de Souvré, qui l'avoit fait, disant que tout le monde penseroit qu'il fût malade. Il part de Poitiers avec la Reine à deux heures.
Le 30, mercredi.—Il part de Couay avec la Reine, arrive à cheval à Ruffay, au château, se promène aux jardins, soupe, va voir la Reine.
Le 1er octobre, jeudi.—Il passe la Charente, et arrive à Angoulême à sept heures trois quarts.
Le 7, mercredi.—Il arrive à Bourg, où messieurs les députés de la cour du parlement de Bordeaux viennent lui faire leur soumission. Il entre en un bateau couvert que messieurs de la ville lui avoient envoyé; la Reine, Madame et autres princesses dedans. Il dit qu'il veut souper de ce qu'il avoit commandé lui-même; auprès du gouvernail il accommode une serviette sur un petit ais, a soupé. Il arrive à Bordeaux par la porte de Salinières, va en carrosse à l'église Saint-André et à l'évêché, où il logea.
Le 12, lundi.—La Reine vient au conseil; il va ensuite se promener, et conduit la Reine en son logis chez le trésorier Martin, et déloge du château du Haa; il s'amuse le soir à ses harquebuses.
Le 16, vendredi.—Il va au manége de M. le cardinal de Sourdis, puis chez la Reine.
Le 17, samedi.—Madame a été fiancée en la galerie du logis du Roi, devant la Reine et le Roi, en l'évêché, par M. de Sourdis, archevêque de Bordeaux, et M. de Guise, Oct
1615 par procuration du roi d'Espagne[239]. Le Roi reconduit la Reine en son logis.
Le 18, dimanche.—A trois heures il sort à pied, en cérémonie, va accompagner Madame à l'église, où elle fut épousée par M. le cardinal de Sourdis à M. de Guise, qui avoit la procuration du roi d'Espagne. Ce même jour le Roi fut épousé à Burgos par M. le duc de Lerme[240].
Le 20, mardi.—La Reine dit brusquement adieu à Madame, de peur des larmes.
Le 21, mercredi.—Le Roi va chez M. de Beaumont-Menardeau, conseiller d'État, où Madame étoit logée pour lui dire adieu; cela ne fut pas sans soupirs et sans larmes jusques aux cris. A onze heures elle entre en carrosse, elle se met sur le devant auprès du Roi, accompagnée de Mlle de Vendôme, de Mme de Conty, Mmes douairière de Guise et duchesse de Guise, Mme de Montmorency; traversent ainsi toute la ville, non sans faire paroître des larmes et des sanglots retenus, et sortent par la porte Saint-Julien. A une demi-lieue de là il fut mis pied à terre; ce fut lors que la nature fit jouer ses plus forts ressorts, larmes, sanglots, soupirs, et cris mêlés avec les baisers et les embrassements, tels qu'ils ne se pouvoient séparer; chacun faisant de même, ému par les larmes de ces jeunes princes, hormis Don Inego de Calderon, ambassadeur d'Espagne, qui avoit négocié le mariage, qui les regardoit d'œil sec, tâchant de rompre ces accolades, criant à haute et puissante voix: «Allons, allons, princesse d'Espagne.» Le Roi s'en revint tout pleurant chez la Reine; il Oct
1615 fut jusques à deux heures après midi sans pouvoir apaiser son deuil ni ses larmes. Il revient à deux heures et demie, se plaignant de douleur de tête, et me dit: C'est d'avoir pleuré.
Le 27, mardi.—Sur la nouvelle apportée par le sieur d'Adonville, du quartier de M. de Luxembourg, par le maréchal de Bois-Dauphin, le chevalier de Souvré lui demanda s'il y avoit eu beaucoup de morts?—Il y en a eu trois.—«Ce n'est guère!»—Le Roi dit: C'est encore trop, ils sont tous mes sujets; ils reviendront, et me feront service.
Le 31, samedi.—Il va chez la Reine, puis monte en son petit carrosse, va en la maison du président de Lane, la Reine aussi; il y a goûté.
Le 1er novembre, dimanche, à Bordeaux.—Il va à la messe et à confesse à Saint-André, y a communié, y touche les malades, va aux vêpres, au sermon, aux canaux qui sont derrière l'archevêché, où il avoit fait porter un esquif et une nacelle, se met dedans et tire à l'aviron lui-même.
Le 4, mercredi.—Il s'amuse à inventer des trébuchets de cartes pour prendre les mouches.
Le 9, lundi.—Ce jourd'hui fut fait l'échange des princesses à Saint-Jean de Luz.
Le 10, mardi.—Il écrit à la Reine-Infante, à Bayonne, par M. de Luynes:
Madame, ne pouvant, selon mon desir, me treuver auprès de vous, à votre arrivée en mon royaume, pour vous mettre en possession du pouvoir que vous aurez ici, comme de mon affection à vous aimer et servir, j'envoie vers vous Luynes, l'un de mes plus confidents serviteurs pour, en mon nom, vous saluer et vous dire que de moi vous êtes attendue avec impatience pour vous offrir moi-même l'un et l'autre. Je vous prie donc de le recevoir favorablement et de croire ce qu'il vous dira de la part,
Madame,
de votre plus cher ami et serviteur.
LOUIS.
A Bordeaux, le 9e novembre 1615.
Écrit dans son lit, en souffrant.
Nov
1615
Le 13, vendredi.—Le sieur de Luynes revient de Bayonne avec une lettre de la Reine.
Le 17, mardi.—En ce même temps M. le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, monté sur un cheval d'Espagne et la croix portée devant lui, suivi de plusieurs seigneurs de qualité, gentilshommes et autres, va à la Conciergerie, fait rompre à coups de gros marteaux les ferrures, où le geôlier fut tué, et tire hors des prisons le sieur de Vaucastels, condamné à perdre la tête, n'attendant que l'exécution, ayant de gros fers aux pieds; il le fait mettre dans un carrosse, l'accompagne jusques à la rivière, le fait mettre dans un bateau et le fait sauver[241].
Le 19, jeudi.—Il écrit à la Reine par le maréchal de Roquelaure.
Le 21, samedi.—Il monte en carrosse pour aller incognito au-devant de la Reine, arrive à Castres, distant de cinq lieues de Bordeaux, la voit par une fenêtre, comme elle entroit en carrosse, assez longtemps; elle part. Le Roi quelque temps après, et à deux lieues de la ville, sur un beau chemin, fait arrêter son carrosse au droit du sien, et, marchant doucement, la regardoit, puis peu après se prend à lui dire gaiement, en se montrant du doigt et tout haut: Io son incognito, io son incognito, touche, cocher, touche. A une lieue de là, il monte à cheval, ses chevaux étant las, arrive à Bordeaux à sept heures. La Reine infante arrive à huit heures; il va dans son antichambre Nov
1615 et monte sur un haut dais; il y avoit six à sept marches à reposoir et trois chaises en haut. Mme la princesse de Conty reçut la Reine infante au pied du degré; la Reine mère va à deux pas dans la salle pour la recevoir, et la mène au Roi, qui descendit deux degrés et la reçut; monté, il s'assied au milieu, la Reine mère à droite et la jeune à gauche; après il reçut les dames espagnoles de la suite. On fut un quart d'heure ensemble; puis à neuf heures le Roi et sa mère la conduisent dans sa chambre, et il revient chez lui.
Le 22, dimanche.—Vers une heure, il va chez la Reine qui s'habilloit, lui présente M. de Souvré et puis moi, n'en peut sortir. Elle eut besoin d'une plume incarnate pour mêler avec une blanche; le Roi lui présente son chapeau, où il avoit des deux, lui disant qu'elle en prît ce qu'elle en voudroit. Elle le fait, le lui rend, et soudain il lui dit: Il faut que vous me donniez aussi un de vos nœuds, qui étoient incarnats. Elle, se souriant, le lui donne, il l'applique en façon d'enseigne au pied de sa plume.
Le 25, mercredi.—A quatre heures il va à Saint-André, fait le tour de l'église, entend la messe, et se fait la cérémonie accoutumée avec la Reine; ils entendent la messe. Il revient à cinq heures et demie, conduit la Reine en sa chambre; il étoit las, va en la sienne, se couche et soupe au lit à six heures trois quarts. M. de Grammont et quelques jeunes seigneurs lui faisoient des contes gras pour l'assurer; il avoit de la honte et une haute crainte, enfin ils l'assurent. Il demande ses pantoufles, et prend sa robe et va à la chambre de la Reine à huit heures, où il fut mis au lit auprès de la Reine sa femme, en présence de la Reine sa mère; à dix heures un quart il revient après avoir dormi environ une heure et fait deux fois, à ce qu'il nous dit; il y paroissoit, le g.... rouge[242].
Nov
1615
Le 29, dimanche.—Il fait son entrée à Bordeaux avec la Reine, sa femme, à deux heures, sur un échafaud fait exprès au coin de la maison. Il reçoit les harangues et le serment des corps de compagnies de Bordeaux, puis fait son entrée, arrive à l'évêché, conduit la Reine en sa chambre, et soupe après[243].
Le 30, lundi.—Il descend en la cour, où il voit vingt chevaux d'Espagne, que le roi d'Espagne lui avoit envoyés pour présent, tous caparaçonnés de toile d'or. Il n'y en avoit que dix-neuf, le vingtième s'étoit noyé en chemin, disoit-on. Il en fait monter quelques-uns.
Le 1er décembre, mardi.—Il va chez la Reine, où il voit danser un ballet à l'espagnole par les filles de la Reine; elle en étoit aussi; puis ils se mettent à jouer des petits jeux comme on fait en France, ce qui étoit aussi d'Espagne. Puis il revient, et se met au lit.
Le 4, vendredi.—Il va à midi en carrosse chez la Reine, sa mère, ne veut pas aller aux Jésuites pour y voir représenter en comédie le mariage de Salomon, va à la chasse, revient chez sa mère.—Pendant que le soir il étoit sur sa chaise percée, M. d'Elbeuf lui demanda s'il avoit vu les jeux des Jésuites?—Non, j'aime bien leurs jeux quand ils prêchent bien, mais je n'aime pas ces petites badineries.
Le 5, samedi.—Il va chez la Reine, puis chez la Reine, sa mère, et au conseil.
Le 6, dimanche.—Il va chez la Reine, à l'hôtel de Déc
1615 ville, où messieurs de la ville lui donnèrent une belle collation de confitures. Il en mangea peu.
Le 8, mardi.—Il va chez le sieur de Bissouze, hors la ville, pour voir des feux d'artifice qui y avoient été faits sur des bateaux par Gerumeau et par Bagaud, artilliers du Roi. Il revient chez la Reine à six heures.
Le 10, jeudi.—A dix heures et demie il monte à cheval sur celui qui se nommoit le Soleil, cheval de couleur isabelle et lequel, du vivant du feu Roi, il nomma le beau cheval de papa, va au Parlement tenir son lit de justice, accompagné des ducs d'Elbeuf, d'Uzès, d'Épernon, du comte de Saint-Paul, des maréchaux de Brissac et de Souvré. Il fut plaidé une cause de fermiers du pied fourchu, qui vouloient faire payer les nouveau-nés; le Roi décida de son mouvement en faveur des innocents, disant: Je veux que mes sujets le gagnent contre moi.
Le 12, samedi.—Il donne audience, à trois heures, à un ambassadeur du Moscovite, venant rechercher l'amitié du Roi et lui offrir la sienne; l'ambassadeur demande avant que parler que le Roi se lève et puis lui donne sa main à baiser; le Roi fait l'un et l'autre.
Le 14, lundi.—Il se va jouer à la galerie vers dix heures, va à la cour, prend plaisir à y courir, se mouille à la pluie à patouiller, et entre à l'office de son pâtissier; le trouvant travaillant, il y fait une petite tarte au coing et une autre à la pomme, y prend de la farine et se joue à fariner aucuns des passants.
Le 17, jeudi.—Il part de Bordeaux par la porte de Salinières, à neuf heures, et va souper à Créon.
Le 18, vendredi.—Il va dehors par le village et mauvais chemin, en son écurie, va par toutes les chambres portant lui-même un flambeau; il pleuvoit, va à l'étable, trouve le maréchal qui ferroit un cheval, y met lui-même trois clous, retourne en son logis. Le lit de la Reine mère n'étoit pas arrivé au soir à Libourne; il lui envoie le sien, et se fait tendre un petit lit de camp, porté par les Déc
1615 mulets, y travaille lui-même. Il n'y avoit pas de draps, il fait prendre les couvre-chefs et en fait coudre huit ensemble, faisant mettre pour couverture une courtepointe de taffetas en double et le tapis de velours de sa table par dessus; il s'y couche.
Le 19, samedi.—M. le cardinal de Sourdis est venu, et, à deux genoux, lui a demandé pardon[244]. Le Roi lui dit: Oui je vous pardonne, à la charge de ne faire plus telles choses.
Le 21, lundi.—Chaque jour après son dîner il va chez la Reine sa mère et chez la Reine sa femme. Il soupe d'une olla-podrida, faite à l'espagnole de plusieurs sortes de viandes, beaucoup.
Le 22, mardi.—Il part de Libourne, arrive à Coutras, va voir le champ où fut donnée la bataille de Coutras, gagnée sur M. le duc de Joyeuse par le Roi son père[245]. Le soir chez la Reine et chez sa mère.
Le 24, jeudi.—Il part de la Rochechalais, et arrive à Aubeterre. Il se met vêtu sur son lit pour dormir, jusques à la messe de minuit.
Le 27, dimanche.—Il va chez la Reine sa mère, puis chez la Reine sa femme, va à la cuisine de bouche, et fait dresser lui-même l'olla-podrida pour son dîner. Il va chez la Reine avant de se coucher.
Le 29, mardi.—A trois lieues avant la Rochefoucauld le carrosse du Roi verse; il n'y eut pas de mal, que M. de Souvré qui se blessa au bout du nez contre une pierre.
Le 30, mercredi.—Il va chez la Reine, puis à la chasse à l'oiseau, revient donner audience aux députés de la Religion sur la demande qu'ils faisoient de la paix[246].
Déc
1615
Le 31, jeudi.—Il va à la messe, puis à la garenne, où il court et prend cinq lapins, avec des lièvres, revient à dix heures chez la Reine, dîne ensuite. Il va après chez la Reine, au conseil, goûte à trois heures et demie, va promener aux jardins, revient à cinq heures chez la Reine sa mère. A six heures soupé; le soir il va chez la Reine sa femme; revient à huit heures.