LEURS ÉCRINS
I
AUTOUR D'UN COLLIER
—Bravo, Ponette! comme elle danse!
Des femmes s'étaient levées et, le buste en avant, les deux mains appuyées au rebord des tables, regardaient la jolie fille avancer et reculer dans un remous de jupes de soie et de dentelles, souplement docile au va-et-vient de son danseur. L'orchestre des Lautars, installé entre deux colonnes de l'Atrium, martelait les mesures d'une valse. Ponette et son danseur la bostonnaient, mais avec une telle souplesse et un tel abandon dans l'absolue précision de leurs pas en avant et de leurs pas en arrière, que la valse en devenait bien moins américaine qu'espagnole. D'origine espagnole ou tout au moins brésilienne devait être, en effet, le danseur de Ponette.
Et c'était très plastique en même temps que très excitant, ce presque viol valsé par ce fin et souple danseur brun englouti, on eut dit, dans des jupes de femme. Aussi les mains baguées de l'assistance applaudissaient-elles à tout rompre, tandis que les colliers de vraies et de fausses perles frissonnaient sur les gorges moites.
La scène se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le cabaret de nuit où viennent se vider les salles de jeux après la sortie du théâtre.
La mode était, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'était une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se déshabille, avec une amusante impudeur.
Tous les yeux dévisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux épaules solides venait d'entrer, la tête haute et les reins cambrés. Une gracilité toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des épaules tombantes, une chair de pâte tendre, tant le grain en était fin sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette l'accompagnait: «La Disdéri, la Disdéri.» Le nom courait de bouche en bouche. Il y a dix ans à peine, marchande d'oranges sur les quais de Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcôve les plus coûteux de l'Europe, la Disdéri, vingt-sept ans à peine, mais l'air d'en avoir seize dans sa minceur déliée et souple, est un des vivants exemples de l'omnipotence de la beauté sur les sens, combien oblitérés pourtant! des mâles contemporains. La Disdéri est le triomphe de la grâce nerveuse, de la pureté des lignes et de la jeunesse.
La Disdéri était alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux épaules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'était autre que le roi du cuivre. Cet espèce de géant à la lèvre rasée, au teint cuit de hâle, et semblable, en vérité, à quelque commodore dans le brutal épanouissement d'une quarantaine hâlée et brûlée aux vents de tous les Océans et aux poudres de toutes les mines, résumait une des plus grosses fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett était deux fois milliardaire, et ce fabuleux capital symbolisait l'énergie de toute une race, car à dix-huit ans Forgett était petit commis chez Léviston, Harvey et Cie, les banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans à gagner ses deux milliards; aussi les perles de la Disdéri étaient-elles admirables. Leurs trois rangs avaient coûté trois cents mille francs; le collier venait en droite ligne de Ceylan, c'est-à-dire que sur le marché il eût valu le double; et c'était là une des moindres folies de l'Américain, car les débuts de la Disdéri à Londres avaient coûté tout autant, sinon plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le talent de sa maîtresse par la presse et l'opinion. La Disdéri venait de danser dans un ballet commandé, partition et poème, aux deux maîtres les plus en vogue de Milan, puis le ballet avait été imposé au théâtre. Il se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait à miracle. La Disdéri était trop bien faite pour ne pas créer du charme et de l'harmonie dans chacun de ses mouvements, mais ce n'étaient ni ce charme ni cette beauté qui préoccupaient ce soir-là le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient que les trois rangs de perles et la fortune inespérée de cette marchande d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets avec des prunelles haineuses et des visages fermés, toisaient à la fois l'heureux amant de cette adorable fille et le détenteur d'aussi fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous paraît toujours immérité.
—C'est scandaleux! Il a encore gagné ce soir.
—Combien?
—Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu…
—… Rétrospectif, car, vous savez, la Disdéri ne le trompe pas.
—Ah!
—Forgett est sur l'œil. Il paie royalement, mais sa maîtresse est la Mie du Roy. Un paillon, elle serait cassée aux gages.
—Alors, Ninetta est fidèle?
—Ninetta sait compter, elle y perdrait trop.
—Songez! un homme qui gagne soixante-dix mille par jour!
—A Monte-Carlo et le triple en Amérique.
—Aussi, la donzelle a de belles perles.
—Ah! pour ce qu'elles coûtent à son seigneur et maître!
—Et puis, ces perles, les gardera-t-elle longtemps?
—Que voulez-vous dire?
—Je me comprends… Oui, Forgett reprend aussi vite ce qu'il donne, c'est un comptable inexorable. Il a un sens effroyablement exact du doit et de l'avoir.
—Je ne saisis pas.
—Et son histoire avec Éva Linières! Vous êtes le seul à l'ignorer, alors?
—Quelle histoire?
—Mais l'histoire du collier. Tenez, je vais vous la dire, vous me faites pitié.
Je m'étais rapproché et je tendais l'oreille.
—Vous connaissez Éva Linières, n'est-ce pas? le piment canaille de ce corps de garçon aux jambes héronnières, le charme équivoque de cette gorge plate et de ce ventre absent; Éva Linières, l'idéal androgyne pour collégiens et vieux messieurs; Éva Linières, l'être de toutes les perversions et de toutes les perversités, avec ses gestes de clown et ses déhanchements de voyou couronnés par le plus adorable visage d'archange de Gozzoli: grands yeux en caverne dans l'ovale le plus pur, lèvres rouges et sinueuses, narines vibrantes de petite âme éperdue; Éva Linières, le plus excitant des articles parisiens: langueur de poitrinaire et vices de jeune détenu.
«Éva Linières est aussi une des femmes les plus chères de la galanterie cosmopolite, et Thomas Forgett, qui a le goût des restaurants cotés et des femmes ruineuses, avait, il y a deux ans, tiqué sur ce produit bien parisien de notre civilisation. L'Américain affichait la petite actrice, et l'actrice affichait le milliardaire. Monte-Carlo était le théâtre de leurs vanités. Éva ne quittait pas les salles de jeux, gagnant et perdant tour à tour, ahurissant la galerie de son sang-froid et de sa prodigalité. Elle puisait sans compter dans la bourse de son amant et promenait, comme aujourd'hui la Disdéri, les plus beaux rangs de perles: Forgett a le goût des bêtes de luxe et des exhibitions dispendieuses.
«Après un mois de Monte-Carlo, l'Américain en eut soudain assez: des affaires le rappelaient à Paris, il signifiait à l'actrice son désir de partir et fixait même le jour. Il devait être à ses bureaux le lundi matin; on partirait le dimanche par le rapide. Le vendredi matin, un chèque arrivait recommandé à l'adresse de l'Américain, et à dix heures il rentrait du Crédit Lyonnais avec la coquette somme de cinquante mille, le denier nécessaire pour solder la note de la semaine, quelques menues créances chez les fournisseurs et les frais de voyage.
«—De la galette! Chic, faisait la petite actrice. Prête-moi cinq mille.
«—Soit, mais vous me gênez beaucoup, ma chère; je ne voudrais pas redemander de l'argent à Paris. Je serais ridicule. Enfin, soit, vous les voulez. Les voici.
«—Vous êtes tout plein gentil, j'ai les pouces qui me piquent, je sens que je vais gagner.
«—Je sens que vous allez perdre.
«Et, ayant distrait dix billets de la liasse, Forgett en remettait cinq à l'actrice et en gardait cinq pour lui; il mettait le reste dans sa valise et, forcé d'aller à Menton prendre congé de quelques parents installés à la Grande-Bretagne, disait au revoir à sa maîtresse. Éva Linières courait au Casino.
«Le Yankee rentrait le soir pour dîner. Il trouvait la jeune femme assez agitée.
—«Eh bien! vous avez gagné? lui demandait-il.
—«Non, j'ai perdu, et puis j'ai quelque chose à vous dire—et la voix d'Éva devenait enfantine—j'ai pris les quarante mille francs dans la valise, j'ai joué et j'ai aussi perdu. Oh! mon ami, ne me grondez pas, ne me dites pas que cela vous contrarie. J'ai eu tort, je le sais, mais vous n'avez qu'à envoyer un télégramme à votre maison demain, et puis ici, sur votre signature, on vous avancera tout ce que vous voudrez.
«Et la voix implorait, piteuse.
«—Mais où voyez-vous que cela me contrarie, ma chère? C'est un peu gênant pour l'hôtel, où je vais laisser ma note en souffrance, mais ils me feront crédit.
«—Tu parles!
«Et l'actrice sautait joyeusement au cou de son ami. Le soir, on dîna comme si rien n'était et le couple se couchait de bonne heure. Il fallait dès le lendemain organiser les malles. Éva Linières s'éveillait assez tard et, les yeux gros de sommeil, s'étonnait de se trouver seule au lit.
«—Monsieur est sorti?
«—Oui, madame.
«—Ah! oui, je sais!…
«Et l'actrice laissait retomber sa jolie tête sur l'oreiller, convaincue que Forgett était parti chercher de l'argent. L'Américain rentrait, en effet, presqu'à la minute.
«—Vous avez trouvé? demandait joyeusement la jeune femme.
«—Naturellement. J'ai même soixante mille francs à vous remettre; tenez, les voici.
«—Comment! soixante mille francs?
«—Mais oui, il vous sont dus; on m'a prêté cent mille francs sur votre collier de perles.
«—Mon collier!… Vous avez engagé mon collier?…
«—Il le fallait bien; je n'allais pas emprunter aux sommeliers. D'ailleurs, voici la reconnaissance à votre nom, ma chère.
«—Mais c'est abominable!… Un souteneur n'aurait pas fait pis… Mon collier, mais c'est un vol!
«—Halte-là! je n'ai fait que me rembourser. Je vous ferai observer que c'est vous qui êtes une voleuse. M'avez-vous dérobé, oui ou non, ces quarante mille francs dans ma valise, hier?
«—Dérobé, dérobé!… Voilà un bien gros mot. Cet argent, vous me l'auriez donné, si je vous l'avais demandé.
«—Pas hier. J'en avais besoin.
«Éva Linières haussait les épaules:
«—Moi aussi, j'en avais besoin, j'avais joué, j'avais perdu, je les ai pris…
—Et vous me les avez rendus. La reconnaissance est à votre nom, et voici les soixante mille qui vous reviennent sur les cent mille avancés par le joaillier. Oh! la maison est sûre.
«—C'est indigne! Alors, vous ne m'aimez plus? Ne suis-je pas votre maîtresse?»
«—Écoutez-moi, Éva. Vous êtes une jolie petite bête de luxe et d'alcôve et de caresses aussi, voluptueuse, experte en l'art de donner les sensations les plus vives et les plus rares, suffisamment canaille, nette comme un jonc et décorative comme un bibelot de prix, mais, au demeurant, une petite bête malfaisante et amusante même par la flambée de ses vices. C'est pour vos vices que je vous ai prise; je les supporte parce qu'ils m'amusent, mais à la condition qu'ils ne me gênent pas. Or, hier, ils ont un peu empiété dans le bon ordre de mon existence. Vous m'avez donné une minute de surprise désagréable, et, averti, à mon tour je vous ai avertie.
«—Des insolences, maintenant!
«—Non, des vérités et des vérités flatteuses; mais, résumons-nous: Vous avez de jolies dents de rongeur, Éva, de délicieuses petites dents de rate, dont j'admire plus que personne la dureté et l'émail; je leur ai donné pas mal de dollars à croquer, avouez-le, mais il ne faut pas que ces petites dents-là s'attaquent à ma tranquillité, ou j'y mettrais bon ordre. Si dures qu'elles soient, je les userais à la lime, vos jolies dents, Éva, et rien ne m'empêcherait même de les briser. J'ai dit.
«—Et vous dites m'aimer?
«—J'ai dit que vous m'amusiez.
«—Et si je portais plainte, moi…
«—Vous, contre moi! Mais on éclaterait de rire; je n'aurais qu'à raconter la vérité.
«—Mais vous seriez déshonoré.
«—Moi, que non! je suis trop riche. Il est certain qu'un amant pauvre n'aurait pu risquer la chose sans être compromis; mais, moi, c'est une leçon que je vous donne, et personne ne pourrait émettre un doute.
«La petite actrice avait baissé la tête.
«—Et ces quarante mille francs, où vais-je les retrouver?
«La jeune femme s'était laissée retomber sur l'oreiller.
«—Ces quarante mille francs, mais n'est-ce pas la mensualité que je vous donne? Je vous les verserai à la fin du mois.
«—Un mois à vous subir, à vous supporter après la chose que vous m'avez faite! Non, non, je ne le pourrais pas.
«—Si, vous le pourrez et d'autant plus que dans trente jours vous serez libre.
«—Vous dites?
«—Dans trente jours, fini nous deux.
«—Alors, c'est mon congé?
«—Courtois. Donné un mois d'avance, le temps de vous retourner et de chercher ailleurs. Oh! vous trouverez.
«—Vous êtes un goujat.
«—Comment donc! et maintenant, vous allez me faire une place dans votre lit.
«Thomas Forgett avait commencé à se déshabiller.
«—J'ai pris froid en allant chez ce joaillier et j'ai besoin de me réchauffer; un goujat, hein! comme vous allez m'aimer après ce geste de souteneur!»
Et Forgett la lâcha, comme il l'avait dit, le 28 mars, et la scène avait eu lieu un mois avant.
—C'est un homme admirable.
—Admirable, oui, mais il faut être milliardaire pour se permettre de ces beaux gestes.
II
LA DISDÉRI
Trois couples appareillés venaient de mimer un cake walk: les femmes, le buste horizontal à force d'être rejeté en arrière, les genoux remontés presque à hauteur du ventre, avec toutes, dans le visage, le même sourire oblique, sourire des lèvres peintes et sourire des yeux faits. Le remous des jupes retroussées très haut les enveloppait quand même d'une ondoyante grâce; les hommes, eux, carrément grotesques, parodiaient plus la danse qu'ils ne l'exécutaient.
La Disdéri se levait:
—Cela ne vous attriste pas, Thomas? demandait-elle à Forgett.
—Non, cela m'humilie de voir des blancs danser si mal une danse nègre. Ils sont simiesques, en vérité. Et puis, avouez-le, Ninetta, vous tombez de sommeil?
—Peut-être bien. Nous avons cinq heures d'auto dans les jambes.
—Mais c'est vous qui avez voulu déjeuner à San-Remo, ma chère!
—C'est vrai… Nous partons?
—A vos ordres.
L'Américain se levait. Le couple traversait le Carlston au milieu de l'indifférence hostile de la salle. La même envie sournoise allumait toutes les prunelles; la danseuse avait au cou pour au moins cinq cent mille francs de perles, et leur merveilleux orient aimantait les regards.
Debout dans l'entre-colonnement du seuil, un valet de pied aidait la danseuse à s'insinuer dans une ample sortie de bal de moire cerise tout engoncée de dentelles d'or, une espèce de guérite d'étoffe raide, où la gracilité de la Disdéri s'amenuisait, plus frêle et plus fragile encore.
Les danseurs avaient regagné leurs places; les Lautars ne jouaient plus.
—Et les perles de la Disdéri, ont-elles une histoire? demandait un des soupeurs.
—Les trois rangs qu'elle avait ce soir! Non, pas encore. Forgett vient de les lui donner.
—Ah! c'est le cadeau!…
—De joyeux avènement. Les colliers dans la vie de ces dames marquent toujours le commencement d'un règne.
—Mais Forgett n'est pas le premier prince régnant?
—Est-ce qu'on sait! Il est, en tout cas, le premier amant subi. La Disdéri est une fille étrange et qui, jusqu'ici, n'a eu que des caprices.
—Vous m'étonnez!
—Je la connais mieux que vous, j'ai été lié avec son premier amant.
—Le prince Tschernakine?
—Parfaitement. Il n'avait que deux millions, que la Disdéri a mangés en trois ans. Tschernakine était beau comme un dieu, la Disdéri l'adorait.
—Non!
—Si. Elle en était folle et elle ne l'a jamais trompé.
—Même chez les entremetteuses?
L'habit noir avait un haussement d'épaules:
—La Disdéri ne se commet pas; et puis je vous dis que Sacha Tschernakine a été sa grande passion.
—Une passion de trois ans. Combien ont duré les autres?
Le smoking interpellé allumait un cigare.
—Et depuis?
—Depuis, je n'ai jamais connu à Ninetta que des amants jeunes et d'un physique susceptible d'inspirer, sinon de l'amour, du moins un sentiment très vif à une femme.
—Ah! cette danseuse a des béguins?
—Oui, elle goûte les jolis garçons. Mais elle les a toujours choisis riches.
—Le hasard pour elle a bien fait les choses.
—Oui, elle a su aider le hasard. Très adroite de sa part, cette manière de consacrer le physique de ses soupirants par son choix, et très amusant, ce concours de beauté de tous les gigolos de chez Maxim's avec brevet supérieur décerné par la brune Ninetta. Je comprends qu'elle ait fait prime. Très adroit et très fort!
—Oh! toi, reprenait l'habit noir, tu étais hors concours.
—Oh! moi, je n'ai pas le physique d'un gigolo, je le sais, mais Forgett non plus, et voilà un choix qui détruit un peu la légende. La Disdéri, que je sache, n'a pris Forgett ni pour la fraîcheur de son teint, ni pour l'éclat de ses yeux.
—Oh! pour Forgett, d'accord. La Disdéri l'a pris pour ses millions. Lui, c'est le bon entreteneur.
—A la bonne heure! Elle se range!
—Et cette déchéance t'enchante, avoue-le, misogyne que tu es.
«Eh bien! je veux défriser un peu ton stupide orgueil, je vais te raconter une aventure de la Disdéri. Tu verras quelle âme exquise et quelle nature puérile et charmante était encore, il y a deux ans, cette adorable fille. Je te jure qu'elle a le droit de mépriser les hommes. Je sais d'elle une aventure où son amant, si riche qu'il était, n'eut point le beau rôle. Oh! tu as beau froncer la narine et friser ta moustache. Dans cette histoire-là ce fut la Disdéri qui fut supérieure aux hommes et aux circonstances, et nous, les mâles, nous fûmes tous en mauvaise posture. Les femmes, je le constate, ne valent pas cher; mais, quand elles se mêlent d'avoir de la valeur, elles valent souvent plus que nous.
—Mais, ma parole, tu as été amoureux de la Disdéri!
—Et je le suis encore. Mais voilà le fait.
«C'était il y a deux ans, la Disdéri était alors avec André Farnier, le fils de l'agent de change. Nous avons tous connu André, donc pas de portrait. C'était un joli garçon châtain aux larges yeux violets, un peu bébête, mais très apprécié dans les boudoirs. André et Nina s'adoraient: c'était le parfait amour filé dans le petit hôtel de la place des États-Unis, où la Disdéri passe tous ses printemps; mais André, pourvu d'un conseil judiciaire par papa Farnier, financier prudent, était réduit à la portion congrue. L'agent de change n'avait pu refuser à son fils la mensualité de six mille francs, que tout paternel, un peu coté à la Bourse, doit moins aux menus plaisirs de sa progéniture qu'à l'exigence de l'opinion; et soixante-douze mille francs par an, c'était une bien maigre pitance pour la délicieuse inconscience de la Disdéri.
«Fille d'une marchande d'oranges du Basso-Porto de Naples et grandie à Santa-Lucia, la Disdéri a gardé d'une enfance peuple une parfaite ignorance de la valeur de l'argent. Habituée à se nourrir d'une orange, d'une tranche de pastèque et de deux sous de macaroni, elle joint à ce beau mépris de l'or la divine insouciance des races nées au soleil. Les asperges à quarante francs la botte et les truffes à soixante francs le kilo ne l'impressionnent pas plus qu'une mandarine achetée via Toledo, à la sortie de San-Carlo, un soir de représentation populaire. Soyez sûrs que les cinq cent mille francs de perles que lui a offertes Forgett, il y a huit jours, lui ont fait bien moins battre le cœur que le petit collier de verroterie attaché à son cou par son premier amant. Bref, elle est ainsi. Aussi la gêne relative imposée par le conseil judiciaire d'André la faisait-elle peu souffrir. Très amoureuse, elle prenait la chose en riant, et, comme elle a des dents divines, ce rire était un charme de plus aux yeux éblouis de Farnier. Tout en refusant à sa maîtresse les mille et une fantaisies qui lui passaient en une heure par la tête et dont elle était la première à rire cinq minutes après, André Farnier s'endettait fort. Malgré les avis insérés dans les journaux, les fournisseurs résistent mal à un nom aussi connu que le sien. Les usuriers aussi étaient quelque peu visités par le jeune homme et de tout ceci Mme Farnier mère s'inquiétait. Mme Farnier est une figure, la droiture même, une femme admirable de dévouement et d'indulgence, et à laquelle les infidélités du père et les frasques du fils ont depuis longtemps appris la résignation. Il y a déjà quinze ans que Mme Farnier n'existe plus dans la vie sentimentale de l'agent de change, mais Farnier respecte toujours en elle l'épouse irréprochable et la parfaite associée de la maison. Mme Farnier a pour son fils une adoration aveugle, pis, une préférence injustifiée dont ne s'alarment pas heureusement ses deux filles, conquises à son indulgence pour leur frère; et cette mère passionnée déplorait amèrement la liaison de son fils. Elle la sentait grosse de menaces, pleine d'embûches et de surprises: et, pourtant désarmée par la joliesse de la danseuse, flattée peut-être du goût de l'Italienne pour son André, n'osait-elle émettre que de rares remontrances, terrorisée surtout à la pensée des éventualités qu'une pareille aventure pouvait faire surgir entre le père et le fils.
«Tel était l'état d'âme de Mme Farnier. Aussi jugez de sa stupeur, la matinée de mai où, vers onze heures, comme elle était occupée avec le maître d'hôtel à vérifier les comptes de la semaine, un valet de pied venait l'avertir qu'une dame demandait à la voir et que, malgré l'heure indue, elle insistait pour être reçue; la chose était, paraît-il, urgente. Immédiatement la mère avait le pressentiment qu'il s'agissait de son fils; elle commandait au mouvement nerveux qui lui crispait la face et s'enquérait du nom de la dame. Le valet de pied lui remettait une carte sous enveloppe cachetée. La danseuse avait eu la discrétion de dérober son nom au personnel de la maison. Mme Farnier déchirait l'enveloppe et y trouvait la carte de la Disdéri. Tout son sang lui affluait au cœur.
«—C'est bien. Recevez, disait-elle, j'y vais.
«Et, prenant sur elle de dominer son émotion, prête à défaillir pourtant (car il s'agissait bien de lui maintenant, le doute n'était plus possible), Mme Farnier se rendait au salon. Elle y trouvait la danseuse. La Disdéri ne lui laissait pas le temps de lui adresser la parole. Les yeux suppliants, avec dans toute sa personne une prenante tristesse et une plus grande confusion, elle se précipitait au-devant de la mère:
«—Madame, excusez, pardonnez l'audace de ma démarche. J'en sens toute l'indiscrétion; ma place n'est pas ici, je le sais. Il a fallu que la chose fût bien grave pour me décider à tenter cette visite, madame.
«—Si grave que cela, mademoiselle? Parlez et, je vous en prie, veuillez vous asseoir.
«Une expression de gratitude détendait la face contractée de la Disdéri.
—Oh! merci, madame, merci de m'avoir reçue. Vous êtes bonne.
«Et la jeune femme s'asseyait.
«—Je vous attends, mademoiselle.
«Mme Farnier, elle, ne s'était pas assise. Il y eut un silence. La danseuse hésitait, puis, dépêchant les mots comme un chapelet:
«—Vous n'ignorez pas, madame, quelle profonde affection nous unit, M. André et moi.
«—Je sais, je sais, mademoiselle.
«—Cette affection, vous la blâmez, vous la déplorez, et pourtant, madame, vous ne pouvez savoir combien elle est vive et désintéressée. Il ne faut pas juger notre liaison sur les apparences. On ne sait pas, on ne sait jamais la vérité sur le sentiment des autres.
«Le visage de Mme Farnier s'était fait impénétrable.
«—Et si j'avais pu deviner que mon affection deviendrait dangereuse un jour pour André.
«—Elle l'est donc devenue?
«Et la mère, arrachée tout d'un coup à son impassibilité, faisait un pas vers la Disdéri.
«—Mon fils a joué? Il s'est endetté pour vous?
«La jeune femme levait sur la mère la tristesse de deux yeux admirables.
«—Non, madame, c'est beaucoup plus grave.
«—Mais alors, quoi! Qu'a-t-il commis? Oh! mon pauvre enfant, où l'avez-vous poussé, mademoiselle?
«—Oh! madame, écoutez-moi sans m'accuser, écoutez-moi sans prévention ni colère, vous jugerez après. Si je suis ici, c'est que vous seule pouvez le tirer de là.
«—Le tirer de là! il s'agit donc de le sauver?
«—Oh! madame, écoutez-moi. Je ne sais pas ce que votre fils dépense pour moi, je sais que j'ai réduit mon train depuis que je l'aime. Je lui demande le moins possible, je sais que la pension d'André est un peu courte, et j'ai essayé de brider un peu mes fantaisies. Dernièrement, pourtant, je n'ai pu prendre sur moi de ne pas admirer un merveilleux collier d'émeraudes exposé par Bœhmer.
«—Aux Arts décoratifs? Je l'ai vu, mademoiselle.
«—N'est-ce pas que c'était une pièce admirable? faisait l'Italienne, rendue tout à coup à ses instincts.
«Mais devant l'œil froid de la mère la danseuse se reprenait et d'une voix précipitée:
«—Ce collier, ah! je le sens maintenant, je ne dissimulais pas assez la convoitise qu'il éveillait en moi, je m'extasiais sur la grosseur des pierres, sur leur eau et le travail de la monture; j'avais tout à fait oublié qu'André m'accompagnait. Dans la soirée, il m'arriva peut-être de reparler de ces émeraudes; mais le lendemain, je vous assure, madame, je les avais tout à fait oubliées. Je suis ainsi. Quand, avant-hier, en me mettant à table, j'y trouvai un écrin posé à ma place. Je regardai André assis en face de moi.
«—Mais ouvrez. Cet écrin est pour vous.
«Et, comme j'hésitais un peu, lui se levait, venait auprès de moi et faisait jouer la fermeture de la boîte de satin. Je poussais un cri. C'était le collier de Bœhmer. J'avais reconnu les émeraudes.
«—Quelle est cette plaisanterie? lui disais-je.
«—Mais il n'y pas de plaisanterie. Ce collier est à vous. Vous l'avez désiré, le voilà.
«—Mais vous ne pouvez avoir acheté ce collier, mon ami. Il vaut quatre cent mille francs. Où avez-vous pris cet argent? Quatre cent mille francs, vous ne les avez pas.
«—Mais ma signature est bonne. Mêlez-vous de vos affaires, je vous prie, et ne vous mêlez pas des miennes.
«—Vous avez acheté ce collier à crédit. Je ne veux pas de ce collier, André.
«—Ah! quelle singulière petite fille vous faites. Le collier est payé, vous dis-je.
«—Vous avez fait des billets? Comment les paierez-vous?
«—Cela me regarde.
«Et, comme je le voyais s'énerver, je n'insistai pas, je le remerciai du collier, et à trois heures j'étais chez Bœhmer. Bœhmer est un ami pour moi. Je demandai à voir les billets et je constatai qu'ils étaient bien signés d'André, mais qu'il avait imité la signature de son père.
«—Mon fils, un faux!… C'est impossible!
«—Hélas! madame, serais-je ici sans cela?
«—Vous les avez vus?
«—Je les ai eus entre les mains.
«—Et c'est pour vous, mademoiselle, qu'André a…
«—Madame, je vous ai dit la vérité, je n'ai pas demandé ce collier. D'ailleurs le voici. Je le rapporte, je n'en veux pas.
«Et la jeune femme désignait un paquet qu'elle avait déposé sur la table.
«—Les voilà, ces émeraudes; je vous les rends à vous, madame, à vous sa mère.
«—Vous craignez d'être compromise, mademoiselle?
«—Oh! je sais bien que M. Farnier ne laissera pas protester sa signature, surtout imitée par son fils, mais je ne veux être pour rien dans la rupture qui suivrait cet éclat. Voilà pourquoi j'ai songé à vous, madame, vous la mère… oui, voilà pourquoi je suis dans ce salon, où vous ne me reverrez jamais plus, madame.
«Et la Disdéri se dirigeait vers la porte.
«Mme Farnier était restée debout, le dos à la cheminée: elle courait après la danseuse:
«—Vous êtes une brave fille! et lui saisissant les mains: Pardonnez moi, je vous ai méconnue, je vous croyais…
«—Comme les autres, soupirait la Disdéri.
«—Oui, André a raison de vous aimer.
«—Merci, madame.
«Et la jeune femme se retirait.
«Deux jours après, un valet de pied se présentait chez la danseuse avec une lettre et un écrin. La Disdéri reconnaissait l'écrin: c'était celui de Bœhmer, les émeraudes y étincelaient de toute leur eau verte; la lettre était de Mme Farnier: «Le collier est à vous, mademoiselle; vous pouvez le porter, c'est moi qui vous l'offre. André et moi nous vous remercions; portez-le en souvenir de nous deux.» Et c'était signé: «Sa mère.»
—Ce qui prouve, mon cher, concluait l'habit noir, qu'il y a parfois d'honnêtes femmes et des générosités inattendues chez des danseuses, comme chez des femmes d'agents de change et des mères de futurs banquiers… Garçon, un soda.
III
LES SAPHIRS DE MILLA
—Voyons, vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de ces demoiselles et de leurs écrins, que pensez-vous du collier de Milla? Lui a-t-il été volé ou a-t-il été vendu?
—Les avis sont partagés, réservait prudemment l'habit noir.
—Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question. Enfin, vous connaissez Milla, vous avez vécu dans son intimité, vous êtes même encore de ses amis…
—Une raison pour me taire.
—En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du matin. Si vous n'êtes pas franc maintenant, vous ne le serez jamais. Dans votre opinion Milla a-t-elle vraiment été la victime d'un vol, ou tout le bruit soulevé autour de cette affaire n'a-t-il été qu'un bluff?
—Milla est très adroite, hasardait l'interpellé.
—C'est justement pour cela, insistait un des deux autres fêtards, avec Milla on ne sait jamais.
—Oui, avec elle tout peut arriver.
—Et tout arrive. Il y eut des interviews inénarrables autour de ce collier.
—En effet, ce fut une merveilleuse publicité, mais ce sont ces interviews mêmes qui m'ont donné à penser. Si circonstanciés qu'ils fussent, ils n'ont pas rapporté et ne rapporteront jamais en réclame les cinq cent mille francs du collier.
—Reste à savoir!
—Le fait est que l'humanité est si bête. D'ailleurs valaient-ils bien cinq cent mille francs ces saphirs? Vous l'avez vu, ce collier?
—J'ai même vu le faux, c'étaient deux pièces admirables.
—Ah! il y en avait un faux?
—Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses tournées.
—Et c'est le vrai qu'on lui a pris?
—Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas trompés… des professionnels!… Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles, à la portée de la main, dans une grande verrine de Venise, sur la cheminée d'un petit salon attenant à la chambre; tout le monde pouvait les palper au passage; la maison de Milla est très accueillante, très ouverte, son petit hôtel est plein d'allées-et-venues. Milla aimait beaucoup faire admirer ses saphirs; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que dans la main: les vrais restent très froids au toucher, les autres prennent très vite la température de la peau. Au cou de Milla je ne faisais pas la différence: c'était la même eau, le même éclat profond de cristal.
—Et ces saphirs lui ont été volés chez elle?
—Mais oui, quelqu'un a passé, qui les a cueillis le plus simplement du monde dans leur coupe de verre irisé.
—Quelqu'un de l'intimité, alors?
—Apparemment.
—Et Milla a l'intimité très large.
—Forcément. Milla est très jolie, très à la mode; de plus, elle est artiste et écrivain: elle reçoit tous les mondes.
—Et ce jour-là il n'était venu que des femmes du monde, je crois.
—Et son peintre?…
—Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en train.
—Et tout le monde a été soupçonné?
—Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a été appelé chez le juge d'instruction.
—Et les domestiques?
—Les domestiques, eux, ont accusé les femmes du monde, et les trois peintres se sont chargés forcément: haine sociale, rivalité de concurrences. Ce serait mal connaître Paris que de s'étonner des deux noms qui furent le plus compromis dans l'affaire: les suspicions allèrent droit aux personnes les plus irréprochables: à la comtesse Hinley, jeune innocente venue ce jour-là aux renseignements pour un domestique, et à Tito Strezzi qui dans le portrait, bon an mal an, gagne presque ses cent mille francs. Ah! le collier fut dérobé un jour de réception choisie. Quelle chambrée, messeigneurs! nos plus nobles déclassées, tous les hors-concours du Champ de Mars et le Bottin des grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces dames avaient été également reçus ce jour-là. Ah! Milla aurait choisi son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait! C'est cette assistance d'élite qui m'a toujours laissé un peu perplexe sur l'authenticité du fait.
—Bonne âme, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent mille francs?
—Oh! c'était une pièce admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y connaître, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont toujours beaucoup de valeur; le contrôle est plus difficile.
—Maxence, je vous retiens.
Les hommes recommandaient du soda; il était près de trois heures et demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les colonnes ioniques d'un portique romain, les Lautars entamaient pour la cinquième fois le motif preste et sautillant de la Brésilienne. Les quatre hommes attablés dans un angle de la salle continuaient à s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement buté dont cinq bouteilles d'extra-dry étaient la vague excuse.
—Et puis, vol ou bluff, concluait brusquement Maxence, j'en ai assez, moi, de cette histoire du collier… oui, j'en ai assez d'autant plus que j'y ai été indirectement mêlé.
—Toi, Maxence?
—Parfaitement.—Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuité.—Ce vol, dont Milla a été victime, le lui avais-je assez prédit! Ah! elle n'a pas été prise sans vert. Pour prévenue, elle a été prévenue. Milla a toujours eu un entourage déplorable et une insouciance… coupable. On eût dit qu'elle se plaisait à attirer le danger.
«Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici. Elle y était venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner je ne sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la notoriété européenne de la courtisane étaient, de Cannes à Menton, d'un autre appoint que le talent de Lintano. J'ignore le nom de l'impresario qui avait eu l'idée de cette tournée. C'était un barnum quelconque dont le flair avait tablé sur la curiosité des foules alors surexcitées sur la vogue et les écrins de Milla. La pantomime que donnait Lintano n'avait que cinq personnages, la petite troupe était donc réduite à sa plus simple expression: une duègne et deux pauvres hères ramassés au hasard des agences théâtrales; mais le jeu de l'Italien, sa mimique passionnée et la beauté de Milla meublaient la salle, ses saphirs et ses diamants l'illuminaient, car le talent n'est venu à Milla que beaucoup plus tard. Sa gaucherie et sa maladresse faisaient alors la joie de toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les clubmen en déplacement sur la Riviera. La jolie fille apportait au théâtre une candeur étonnée et des effarements d'oiselle d'une saveur incomparable pour qui connaissait la rouerie manégée déployée par elle à la ville. Cette vivante antithèse eût vraiment dilaté les malveillances les plus endurcies.
«Milla remplissait dans la pantomime de Lintano le rôle d'une bohémienne loqueteuse et misérable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, ni la violence pimentée et sombre. Landolf lui avait chiffonné d'assez curieux haillons. Sur ces loques de théâtre Milla arborait triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et près du double d'émeraudes et de diamants, chimériques et stupides parures, étant donné le personnage qu'elle incarnait; mais si modernes et tellement dans la note du milieu.
«Malgré ses yeux d'océan après la pluie et la transparence nacrée du plus fin et du plus étroit visage de pairesse qu'ait jamais peint Reynolds, c'étaient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que le public venait voir. J'étais bien forcé de me rendre à l'évidence, puisque je ne trouvais aucune place au Palais des Beaux-Arts quand je m'y présentais à trois heures, et le rideau se levait une demi heure après. Il ne restait plus une place: Milla faisait salle comble.
«Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle. Moulée dans une ample redingote de drap mauve brodée de motifs d'argent, elle jouait négligemment avec une lourde étole de chinchilla. De larges brides de velours pensée amincissaient encore l'ovale de son visage; une brume de gaze violette l'auréolait, elle s'avançait à petits pas, appuyant sa main gantée de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute canne d'ivoire. C'était la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve animé se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages d'Italie, se dégradant au loin en teintes irisées, encadraient la courtisane à souhait; la minute était brève, mais inoubliable. Jamais Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-là. Un groupe de fidèles l'escortait; l'escorte, à vrai dire, n'était pas royale. Il y avait là Nathan d'Ymer, jeune compositeur de talent encore à venir, récemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mélomane; il y avait là Nitich, leur modiste à toutes; le gros Lestoufer, le joaillier usurier de la station, Lestoufer, la Providence à cent pour cent des joueurs décavés et des demoiselles laissées pour compte; Lintano, le mime au visage glabre et poli par le blanc de céruse. L'impresario de la tournée complétait le cortège. Deux grandes dames de la colonie étrangère, soupçonnées de quelques escales à Lesbos, marchaient dans le sillage de l'infante. Un murmure flatteur et parfois hostile saluait cette marche d'une étoile.
«J'abordais Milla.
«—Vous n'étiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.
«—M'aviez-vous réservé une place? Oh! je l'aurais payée, répondais-je à cette attaque.
«—Mais, mon cher ami, je n'ai même plus de service, nous faisons salle comble. Il faut retenir son fauteuil trois jours à l'avance, n'est-ce pas, Rigobert? et elle me présentait son impresario.
«L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face graisseuse dans le collet d'une pelisse de fausse loutre.
«—Monsieur Rigobert, insistait Milla.
«Tout me déplaisait en cet homme: ses petits yeux clignotants, la bouffissure de ses joues blafardes, sa face à la fois effrontée et basse, son obséquiosité insolente, tout, jusqu'à sa pelisse de cabot en tournée et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me présentait, ne me revenait pas davantage; un visage hâve et pâle aux paupières et à la bouche tombantes, comme lâchées du bas, un profil assez pur d'ailleurs, mais comme émacié de chlorose, s'aggravait encore de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues à tous les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prétention répandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux vis-à-vis de Milla m'emplissaient soudain d'une sourde exaspération. En vérité, ce cabot l'affichait; j'ai su, depuis, qu'il se disait son amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout à la joie d'avoir fait salle comble, elle monologuait ses succès, ses triomphes:
«—Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en délire, un public comme je n'en ai encore jamais eu: trois grands-ducs et des fleurs!…
«Et les deux hommes renchérissaient, et le musicien s'enthousiasmait, et les deux fournisseurs aussi; c'était, dans le plein air de Monte-Carlo, la même fièvre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de première. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'étais furieux.
«—Vous verrai-je ce soir? demandai-je à l'infante.
«—Ce soir, impossible; je suis l'invitée de ces dames: la princesse Strasimoff et lady Glanhow.
«Et Milla me présentait les deux femmes, demeurées un peu en arrière.
«—Et demain?
«—Demain, dans la matinée, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant dix heures.
«Sem, le caricaturiste attitré de la station, se dirigeait vers nous, son terrible crayon caché dans le creux de sa main. Peu soucieux de figurer dans une planche sensationnelle de son prochain album, je quittais le groupe:
«—A demain, me répétait Milla.
«Milla avait pourtant des amis de goût. La décoration du petit salon où j'étais reçu le lendemain, en était une preuve. Toute la pièce était fleurie de branches d'amandiers. C'est au milieu de floconnements roses, dans un cadre, on eût dit, d'estampes japonaises, tant l'enchevêtrement de toutes ces ramures neigeuses se détachait, pareil à d'invraisemblables coraux pâles, que je trouvais Milla, plus rose et plus fraîche encore que ses fleurs. Les fenêtres, grandes ouvertes sur le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le bleu du large. Drapée dans une longue robe de surah chair, Milla semblait plus nue que la nudité et, avec cela, si juvénile de formes et de teint! Et la gracilité de cette nuque nacrée sous la fumée d'or des cheveux!…
«—Vous ne boudez plus?…
«Et elle me tendait la main.
«—Étiez-vous assez de méchante humeur, hier?
«—Mais aussi quelle compagnie! Avouez, Milla, que…
«—Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de très honnêtes gens, mon cher.
«—Vous les payez.
«—Et puis que vous faut-il de plus? Une lady pairesse, une princesse authentique.
«Et, avertie par ma moue:
«—Ah! que voulez-vous? celles qui ne sont pas dans le train entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du talent. Quant à Lintano, c'est mon artiste et, de plus, mon professeur.
«—Rien que votre professeur?…
«—Vous voulez rire; et puis, si c'était mon plaisir.
«—Oh! je n'ai rien à dire.
«—Je l'espère bien. D'abord, c'est à lui que je dois mon talent et notre succès; et notre tournée est une marche triomphale.
«—Et Rigobert!
«—Oh! vous ne le gobez pas non plus, celui-là, je l'ai bien vu. Il est très commun, je vous l'accorde, mais c'est un très honnête homme.
«—Je veux bien vous croire. Où l'avez-vous connu?
«—Où je l'ai connu? Il est venu chez moi me proposer cette tournée. C'est lui qui en a eu l'idée, une idée géniale, comme vous voyez.
«—Mais, enfin, d'où sort-il?
«—Oh! cela, je n'en sais rien.
«—Eh bien! moi, je le sais. C'est un ancien garçon de café.
«—Qu'à cela ne tienne. La Disdéri, qui gagne aujourd'hui cinq mille francs par soirée, a vendu des oranges sur les quais de Naples.
«—Vous avez réponse à tout. Vous donnez, je crois, encore deux représentations ici. Après, que comptez-vous faire?
«—Mais nous partons en Italie, nous jouons à Bordighera, à San-Remo, à Gênes, puis à Nervi. Rappalo, Santa-Marguarita, toutes les stations de la côte Ligure, et puis Livourne, où nous sommes attendus; de là nous descendons sur Naples et remontons sur Florence, Milan et Venise: une vraie tournée, comme vous voyez.
«—Et toujours avec Rigobert et Lintano?
«—Naturellement.
«—Et aucun autre homme ne vous accompagne?
«—Non, pourquoi?
«—Vous voyagez avec tous vos bijoux?
«—Certes.
«—Et vous en avez pour?…
«—Mes saphirs, mes diamants, mes émeraudes, mes rubis, de douze à quinze cent mille francs.
«—Et vous ne savez pas un mot d'italien?
«—Non, c'est la première fois que je vais en Italie.
«—Eh bien! si vous ne revenez pas dévalisée…
«—Que voulez-vous dire?
«—Ah! vous êtes d'une belle imprudence! Vous allez courir les auberges d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.
«—Vous ne soupçonnez pas Lintano, ni Rigobert, je suppose?
«—Je ne soupçonne personne. Rigobert sort on ne sait d'où, et Lintano est Italien.
«—Mais c'est abominable.
«—Oh! je n'ai pas dit qu'ils feraient la chose eux-mêmes, mais ils peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontière, vous êtes entre leurs mains.
«—Je vous déteste. Dites tout de suite que je serai assassinée.
«—Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peine inutile. On n'assassine que les vieilles rentières, les jolies proies de votre envergure sont toujours laissées indemnes.
«—Et si je vous jetais dehors, maintenant?…
«—Mes conseils valent cela. Oui, fichez-moi à la porte, mais méditez ce que je vous ai dit; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime réellement, Milla. On ne connaît vraiment la valeur que des bijoux qu'on a perdus. Au point de vue réclame, un collier volé fait autrement de bruit que la plus grosse vente, cornée et annoncée dans tous les journaux.
«J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.
«Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa santé s'altéra subitement, et la jolie fille dut aller se reposer un mois à Antibes, dans la plus absolue solitude. Désespoir de Lintano, cris et récriminations de Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le dédit à son barnum et se tint prudemment en deçà de la frontière.
«Un an après, Milla perdait son collier de saphirs; la pièce la plus précieuse de son écrin lui était volée dans les conditions que vous savez, et Milla prétend que je lui ai porté malheur.
«Et voilà pourquoi je ne suis peut-être pas tout à fait étranger au vol des saphirs de Milla.»
AMERICAN DANCE
C'était encore au Carlston. Il était trois heures du matin, l'heure lourde où les snobs égarés dans ce milieu soldent leur addition et défilent, raides et gourmés, sous l'œil impertinent des filles et la prunelle avachie des fêtards… fêtards, bagnards. «La noce, quelle tristesse!» comme l'a écrit judicieusement Donnay.
Il était donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitrée du lieu, avait fini de danser.
Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Américain, assis à une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les traits énergiques et d'autant plus précis dans cette face rasée, il était le seul homme de l'assistance qui ne fût pas en smoking; mais, dans son complet d'homespun et cravaté de rouge, il trouvait le moyen d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassemblés ce soir. Des cheveux ras complètement blancs affirmaient cette physionomie déjà singulière. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent, là-bas, des pays et des millions? On pouvait prêter toutes les audaces et toutes les combinaisons de génie à ces yeux pâles, pétillants d'intelligence dans cette face tourmentée et glabre; mais ce n'était là qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'était qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosité, qui venait de pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place.
Les reins comme ankylosés, on eût dit que l'Américain ne pouvait se lever de son siège. Galvanisé par les premières mesures de la polka, il avait redressé son buste et fait signe à une des femmes assises auprès de lui. Ce Yankee fourbu était un enragé valseur. Assidu du Carlston, il y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitués. Ponette et Jambe de Laine (on l'avait surnommé ainsi) étaient les deux clous de l'endroit. On venait exprès pour voir valser l'une et tituber l'autre; les polkas et les cake walks de Jambe de Laine étaient un spectacle unique et décevant: c'était d'abord le pénible travail de ce grand corps, on eût dit paralysé, pour se mettre debout. Les pieds trépignaient et patinaient sur place, l'arrière-train trop lourd demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, mû comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la taille, Jambe de Laine partait, s'élançait à la fois léger et frénétique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme. Jambe de Laine était un danseur émérite, mais ses membres n'obéissaient plus à sa volonté; et parfois il lui arrivait de s'appuyer sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se ployait, alors, dans une espèce de révérence agenouillée, un grand salut plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des bravos et des cris de la salle. Un rire hystérique secouait toutes les femmes; les tables, que frôlait le couple en tourbillonnant, le saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis, tout à coup, Jambe de Laine chancelait, pantin disloqué, entre les bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le déposer sur la première chaise vacante. Jambe de Laine s'y écroulait, comme cassé en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents apparues dans un sourire formidable. Il restait là, les yeux noyés et le front moite, et une des filles épongeait avec son mouchoir la sueur du Yankee, et c'était lamentable et grotesque, cette danse ataxique d'attardé viveur.
—Un peu attristant quand même, les entrechats de cet échappé de la douche! Regardez ses mouvements. La maison de santé le guette!
—La maison de santé et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel.
—Pourquoi la camisole de force? cet Américain possède toute son intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volonté. Édouard Harvey adore la danse et s'y acharne avec une déconcertante opiniâtreté. Oui, malgré ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet emploi aussi généreusement que si elles étaient ses maîtresses, et pourtant, quand il remontera tout à l'heure dans son automobile (car il a sa Panhard à la porte), il n'y installera ces deux créatures que pour les déposer à leur hôtel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil, il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur admirable. Je ne connais ici que le danseur attitré de Ponette qui bostonne aussi bien que lui.
—Quand ses jambes ne se dérobent pas sous lui!
—Et c'est là où s'affirme son extraordinaire énergie. Ces danses, qu'il arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, à exécuter dans leurs rythmes avec cette précision inouïe, Édouard Harvey y déploie, toutes les nuits, autant de volonté qu'il en a dépensée pendant vingt-cinq ans pour ramasser sa colossale fortune.
—Et puis, à son âge, après tout, on a le droit de faiblir! lançait étourdiment le petit Marcel Baudran.
—A son âge! Quel âge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses cheveux blancs qui vous trompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq ans. Vous ne l'avez pas regardé? Son visage est très jeune. Il n'a pas une ride, les modelés n'en ont pas bougé, les traits sont fermes, accusés et d'une netteté que je lui envie. C'est une médaille sans bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de l'énergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le piédestal du Colleone.
—Ah! vous avez une histoire à placer! contez-la donc, très cher.
—Oh! contée par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intéressant serait de l'entendre raconter par Harvey lui-même.
—Il n'y a pas moyen?
—Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout à sa danse.
—Et demain?
—Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas présenter les gens comme cela.
—Vous êtes poli…
—Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.
—Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! éclatait Baudran devenu familier.
—Mais certainement, il grille. Allons, exécutez-vous, Maxence.
—Eh bien! voilà:
«Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et d'innovations hardies, la réputation de la vieille Europe. Des pays entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le grandissant progrès de la libre Amérique, et Édouard Harvey était trop Yankee pour manquer une telle manifestation.
«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui l'intuition des trusts.
«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies femmes… La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres, les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant, mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle: le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son œuvre Symphonie en blanc, rose et or. Les races jeunes peuvent seules produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté, mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme.
«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.
«Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant la tête un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son attention: Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangé quelqu'un…, un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits des rats d'hôtel; les écrins de Mme Harvey étaient de ceux pour qui l'on peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était aussi de nature à inspirer toutes les témérités.
«Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait s'échapper… Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel! Le personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey, c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale! Et puis, en somme, Mme Harvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux, si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'était celle du cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clarté crue inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie, où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe, faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le couvercle d'une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant:
«—Tiens, c'est vous! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.
«—Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous savez, dans ces hôtels! Rien, en effet! j'avais rêvé.
«—Dans ces hôtels! oh! le Barlster est trop bien surveillé!
«Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents:
«—Me feriez-vous l'honneur d'être jaloux, par exemple?
«—Pourquoi pas?
«Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier, il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.
«—Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme debout devant lui.
«—C'est que, si vous me soupçonniez, vous m'autoriseriez à tout, Édouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.
«—Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?
«—Moi! Pas du tout, elle est vide.
«—Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?
«—Si vous voulez, j'ai sommeil, Édouard, et les deux époux rentraient dans leur chambre à coucher.
«Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la malle dans les réserves de l'hôtel, qui sont d'immenses caves construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient encore un mois leur séjour à Chicago. Au départ, l'Américain négligeait de réclamer la malle. Il la laissait dans les réserves, où elle doit être encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à s'échapper ou y est-il mort étouffé? En ce cas, la puanteur du corps en décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles moisis des caves du Barlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont trop le souci de leur respectabilité pour que l'on y découvre jamais un cadavre, et voilà, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet incorrigible danseur.»