DE MARSEILLE A AJACCIO

Un Marseille triste et sale sous la pluie, un Marseille terne, dont l’Affaire Dreyfus et les dernières grèves semblent avoir encrassé la claire atmosphère…; la foire des Santons, chère à Paul Arène, y est elle-même en décadence ; à peine compte-t-on, sous les Allées, quatre ou cinq baraques de ces bonnes petites figurines : les dieux s’en vont ; d’affreuses exhibitions les remplacent, de musées anatomiques et de monstres sous-marins, et, sans les aguichantes Bonbonneries provençales (on prononce bombe… onneries), on pourrait se croire sur le cours de n’importe quelle ville du Centre.

L’animation, la gaieté, la foule, l’assent même n’y sont plus ; aussi est-ce sans regret que je le vois s’enfoncer et décroître à l’arrière du paquebot, ce Marseille de décembre et de déception, qui m’a, cette fois, apparu telle une maîtresse vieillie, avec un visage altéré qu’on ne reconnaît plus ; Marseille que j’ai tant aimé et que je quitte presque avec joie, comme j’ai quitté, il y a trois jours, un Paris de politiciens et d’intrigues, empoisonné par la reprise de l’Affaire.

Quelles émotions me donnera la Corse, la Corse odorante et sauvage, à laquelle je vais demander le repos, la santé et l’oubli ?

« Nous allons danser, cette nuit », a déclaré le commandant du bord ; or, on dit les bateaux de la Compagnie Fraissinet atroces, de vieux bateaux inconfortables et volages qui tiennent mal la mer, et je ne suis pas sans inquiétude : la Méditerranée est, ce soir, particulièrement houleuse, ses lames courtes secouent tout le bâtiment, de l’avant à l’arrière, et, étrangement balancée, la Ville-de-Bastia remonte et redescend le vallonnement creusé des vagues, dans un glissement effarant de montagne russe ; elle est pourtant suffisamment lestée, aujourd’hui, la Ville-de-Bastia : les vacances du Jour de l’An ont bondé troisièmes, secondes et premières de permissionnaires de casernes et de séminaires, chasseurs alpins, marins de l’État, artilleurs de forteresse, apprentis prêtres, collégiens avec ou sans famille, il y a de tout, ce soir, à bord, et que de bagages ! Avons-nous assez attendu, pour leur embarquement et leur arrimage, dans ce port de la Joliette ! En sortant des jetées, nous n’avions déjà qu’une heure de retard.

Et voilà que la cathédrale, les drisses, les vergues et les cheminées de la Joliette, déjà, nous ne les voyons plus ; la Bonne Mère (Notre-Dame-de-la-Garde) seule se profile sur sa côte calcaire, au-dessus du quartier d’Endoum ; sur un ciel de limbes, strié de lueurs et de nuages, les collines de Marseille forment une ligne tragique ; la Méditerranée, d’un bleu vitreux et noir, s’enfle et court, démontée : on dirait du rivage à l’assaut du paquebot ; comme ses lames se creusent, précipitées, violentes et courtes ? Nous avons le vent arrière et courons sur les vagues, le mistral nous pousse, mais nous dansons.

Nous faisons mieux que danser, nous roulons et nous tanguons.

Je suis le seul passager demeuré sur la passerelle. Assis sur un banc, le coude à la barre, je me soûle de l’ivresse physique du mouvement et de la vitesse. Comme l’élan vigoureux du bateau se prolonge ! C’est opprimant, écœurant et délicieux, c’est le malaise dans le vide, la griserie d’anesthésie de la ballade de Verlaine : Tournez, bons chevaux de bois ! La Ville-de-Bastia ne chevauche plus la houle, elle se rue à l’assaut des vagues qui l’assiègent, c’est le vertige d’une course à l’abîme… Le vent me fouette, j’ai les mains glacées et les tempes en sueur et le cœur chaviré ; comme flottant avec elle sous les côtes, la tête vide, j’oscille avec la houle, je roule et je plonge, étreint partout d’un horrible délice, qui est, peut-être, le dilettantisme du mal de mer.

Mais la nuit est venue : un malheureux soldat, qui s’était, jusqu’alors, obstiné à demeurer sur l’autre banc, en face, vient de descendre en titubant… Ce chapelet de points de feu, à l’horizon, au pied d’une barre d’ombre, ce sont les réverbères du Prado ; la fumée du paquebot se déroule, funèbre, et semble s’envoler vers la côte : fuligineuse et noire, au lieu de diminuer, mes yeux hallucinés la voient s’accroître et grandir, plus dense à mesure qu’elle gagne l’horizon ; elle y devient des silhouettes de collines connues, des aspects de rivage, une Provence de songe semble surgir de ses volutes. Le paysage devient fumeux lui-même, décor de ténèbres et de nuées, déroulé de la cheminée du paquebot, et créé, tel un mirage, dans la lividité d’un ciel d’hiver. Tout à coup, au ras des lames, une grande masse blême, comme un suaire tendu sur un énorme écueil ; la mer est couleur d’encre, le récif d’une pâleur funéraire ; j’ai la sensation que nous passons tout près, nous sommes loin, pourtant, de l’île de Maïre.

Ici, l’angoisse du vertige devient si atroce que je me lève, et, chancelant, me retenant aux bancs et aux rampes pour ne pas tomber, je gagne l’escalier et me décide à descendre… Dans le salon des premières, les lampes oscillent, balancées odieusement, des femmes gisent, en tas, sur les banquettes, et l’on met le couvert !! Encore un effort, je trouve un escalier, je demande ma cabine, le numéro 18 ! Un garçon de service me reçoit, me guide, me soutient et m’étend, tout habillé, sur une couchette ; il me cale avec des oreillers, me borde comme un enfant, car nous roulons de plus en plus ; oui, nous roulons et nous tanguons… O le vide de ma pauvre tête, mes yeux que je ne puis plus ouvrir, et l’affre de ce cœur, on dirait décroché qui va et vient, et suit le roulis du bateau, ce balancier fou que j’ai là dans la poitrine, ce cœur endolori qui se heurte et se froisse partout aux parois de mes côtes !

On ne m’avait pas menti : ces bateaux de la Compagnie Fraissinet sont horribles, et je n’en suis pas à ma première traversée ! Que d’hivers déjà passés en Algérie, à Tripoli et à Tunis ; je ne compte plus mes escales à Malte, à Naples et à Palerme, mes retours de Syracuse, par Livourne et Gênes, mes départs pour Oran, par Barcelone et Carthagène ! Et je n’ai jamais eu le mal de mer.

Je l’ai cette fois. Ces vertiges de l’estomac et des méninges, cette anémie cérébrale, c’est la naupathie. On pourrait me dire que le bateau sombre, je ne bougerais pas. Je demeure là, inerte, comme une chose morte, accablé, incapable d’un mouvement, une main passée dans la courroie d’une ceinture de sauvetage, pendue au-dessus de ma tête, pour me retenir et ne pas être projeté hors de ma couchette, car nous roulons de plus en plus. Des crissements de gravier qu’on écrase crépitent, on dirait sur le pont… c’est le cri de l’hélice, tournant hors de l’eau, tant le bâtiment se penche, sous le choc des vagues ; les marins appellent cela la casserole ; et des paquets de mer foncent sur mon hublot.

O douce nuit du 31 décembre !

Est-ce que je dors ? Des visions baroques, des masques et des grimaces traversent mon sommeil. Ce sont des insectes géants, des hannetons de grandeur humaine, avec des nez humains, chaussés de bésicles énormes, des scarabées aux yeux en lanternes de fiacre, car j’en lis les numéros, et des coléoptères, sanglés dans d’immenses élytres de carton verni ; ils sont repoussants et grotesques ; et je reconnais le défilé du Châtelet et les costumes de Landolff ; un travesti aussi me hante : une espèce de prince Charmant, au profil bouffi et vieillot, que je ne reconnais pas. Je vois aussi Mme Ratazzi, penchée sur ma couchette, et, caricatural, M. Émile Zola, et puis Joseph Reinach, et jusqu’au général André, en silhouettes aggravées par le crayon de Forain. C’est Paris qui me poursuit ; Paris ne me lâche pas ; Paris, que je fuis, s’attache à ma fuite et penche sur mon oreiller de patient d’effroyables faces de mauvais rêve… Ægri somnia.

Le bateau s’arrête… Stoppés, la houle nous secoue encore davantage ; la souffrance, intolérable, m’éveille tout à fait, m’arrache aux coquecigrues de mon demi-sommeil ; une aube d’hiver blêmit mon hublot, c’est le petit jour. « Sommes-nous arrivés ? Qu’y a-t-il ? » — « Rien, un accident à la machine », me répond le garçon de service, « nous arriverons dans deux heures ; le temps de réparer l’avarie, nous sommes en vue des côtes ; mais la mer est mauvaise, Monsieur est fatigué, que Monsieur tâche de se rendormir ! » Deux heures ! rien que trois heures de retard ! Me rendormir ! Le moyen, avec ce sacré tangage, compliqué de roulis, qui me ballotte et me soulève l’estomac vide à hauteur des lèvres ! Je suis anéanti, comme roué de coups, endolori, rompu ! Je tente de déboutonner mon faux-col qui m’étrangle… car je me suis couché tout habillé, avec mon foulard et mon pardessus… je ne puis.

« Dans deux heures », a dit ce garçon ; « nous sommes en vue des côtes ; le temps de réparer l’avarie. »

Ce garçon a menti, il n’y a pas d’accident de machine : nous sommes aux Sanguinaires, aux îles qui ferment la baie d’Ajaccio, et, si nous stoppons ainsi dans la houle, c’est pour tenter le sauvetage d’un passager qui vient de se jeter à la mer, un Allemand, qui, à la vue des côtes, a demandé : « Est-ce là Ajaccio ? » et, sur le oui d’un matelot, s’est penché par-dessus bord et s’est précipité dans le flot ; mais, ce suicide, on le cache aux autres passagers, et je ne l’apprendrai que dans la journée, à terre, de la bouche même de mon médecin.

Nous ne stoppons plus, la Ville-de-Bastia s’est remise en marche, nous ne roulons même plus : un calme délicieux, imprévu, a succédé presque instantanément aux balancements écœurants de la houle, aux saccades arrachantes du tangage ; nous voguons comme sur un lac, nous venons de quitter la haute mer pour entrer dans la baie d’Ajaccio ; on n’a pas repêché le suicidé, pas même son cadavre.

Pauvre mort inconnu dont l’âme, déjà évadée, s’est débattue toute cette nuit au seuil du mystère, dans l’angoisse de la détermination suprême à prendre ! Pendant que je râlais bêtement dans les affres du mal de mer, lui, c’est le mal de la terre, la misère de vivre, qui l’a poussé violemment dans l’au-delà et l’infini ! Quelle douleur irréparable, quelle déception ou quelle détresse d’âme, ou seulement quel ennui a tenu, toute cette nuit du 31 décembre, cet homme penché sur cette mer d’hiver, le coude au bastingage ? Et, au lever de l’aube, devant les crêtes de l’île émergeant de l’ombre, il a salué la Vie et s’est délivré dans la Mort !

Adieu, ma vie !

Ajaccio ! Ajaccio ! Cette fois, nous arrivons ! Subitement guéri, je saute à bas de ma couchette, gagne l’escalier et monte sur le pont ; l’air vif me ranime. Ajaccio, c’est une muraille de hautes montagnes, d’arabesques violentes de granit, dominée par des neiges, on dirait éternelles ; la silhouette de la Corse, ainsi apparue dans le soleil levant, est hautaine et sombre : c’est comme la proue immobile et géante d’un monumental vaisseau de granit : mais, au-dessus des premiers contreforts, les cimes du Monte d’Oro et de l’Incudine resplendissent, éblouissantes ; une lumière d’Afrique les embrase, et, sous le vif argent de leurs neiges incendiées, les collines descendent, délicieusement bleutées, estompées de forêts de sapins, avec de grands pans d’ombre et de reliefs, tout en clartés violettes, et cela jusqu’au golfe d’un bleu léger de soie ; et rivages et montagnes semblent peints sur velours !

Comme un écran de nacre incandescente, le Monte d’Oro et les sommets de l’Incudine dominent et emplissent tout le fond de la baie du pétillement givré et de l’éclat de leurs crêtes. Et dire que c’est du pied de ces montagnes que s’est élancé le vol énorme et formidable de l’Aigle impérial !

La maison de Napoléone ! C’est elle que je demande et que je cherche ; je sais qu’on la découvre une des premières de la rade ; elle forme un des angles du port : ces volets verts, c’est elle ! mais plus que sa façade blanchâtre un détail, aperçu le long de la côte, m’inquiète et me frappe… Toute la côte que nous longeons est bordée de tombeaux, mausolées et sépultures particulières ; ils forment le long de la mer comme une voie Appienne, puis, ombragé de palmiers, hérissé de cactus, voici le cimetière ; les grands hôtels, les villas d’hiverneurs s’étagent tout de suite après ; c’est avant le vieil Ajaccio, embusqué derrière son môle et comme en retrait en arrière de la maison de Napoléone, la ville élégante et funèbre des convalescences et des tuberculoses, la cité nécropole des Anglais et des poitrinaires. Menton, Corse, les tombes annoncent et gardent Ajaccio, et dans la pure et transparente lumière d’Afrique la première chose qui vous salue et vous souhaite la bienvenue au seuil du pays de Bonaparte, c’est, symbole on dirait de sa ruée à travers le Monde, un petit cimetière de petite ville italienne et des tombes égrenées le long d’une route marine : présage consolant de repos et d’oubli dans la Paix de la Mort.

LUI !

« Et quand j’aurai été voir le bateau ! Avec celui de Bône, mettons trois buts de flânerie par semaine ! Les quais, je l’avoue, s’animent un peu ces jours-là, et tout Ajaccio y afflue, depuis les officiers de la garnison jusqu’aux commissionnaires de la gare, pour voir débarquer la jolie étrangère qui n’arrive jamais ; car j’en suis là : je n’ai pas encore rencontré par vos rues une femme digne d’être suivie. Quelle distraction m’offrirez-vous ?

« Les excursions, il n’y faut pas songer. La neige tient la montagne ; à cinq cents mètres de hauteur tout est blanc, le fond du golfe a l’air d’une vallée de l’Engadine, et tenter la traditionnelle promenade du Salario, au-dessus de la ville, c’est risquer la bronchite ; quant à la Punta di Pozzo di Borgo, les quintes me prennent en y pensant : il y gèle… Les autres années, un service de bateaux permettait des excursions en mer, on pouvait, en traversant le golfe, prendre des bains d’air salé et de soleil ; les plages de l’Isolella, de Porticio et de Chiavari, de l’autre côté de la baie, formaient autant de havres et d’escales. Cet hiver, l’unique bateau qui faisait le service est en réparation à Marseille, et, pour aller à Chiavari visiter le pénitencier arabe, il faut six heures de voiture, c’est-à-dire partir à l’aube et rentrer le soir, dans l’air glacé de la nuit.

« Ah ! le pays est tout à fait gai et je vous rends grâces de m’y avoir fait venir. Je ne vous parle pas des soirées : il est convenu qu’un malade doit se coucher à neuf heures ; mais, le jour, que diable voulez-vous que je fasse de mes journées ? Réglez-moi l’emploi de mes heures. Vous ne me voyez pas faisant des visites au préfet ! Me voyez-vous jouant au tennis avec la colonie étrangère et ramassant la balle de miss Arabella Smithson, la jeune Écossaise phtisique, ou portant la raquette de Mme Edwige Stropfer, la maîtresse de la pension suisse, qui flirte, paraît-il, avec un cocher indigène et ne dédaigne pas les pêcheurs ! Terribles, ces glaciers de l’Oberland, ils deviennent volcans sur leurs vieux jours. Vous ne m’évoquez pas davantage me balançant à vie dans un rocking-chair, enveloppé de tartans et coiffé de fourrure, comme les Anglais vannés et les Allemands goutteux de cet hôtel ; le jardin en est splendide, je vous l’accorde : palmiers, cédratiers, mimosas et agaves avec panorama unique, la mer au fond, la ville à gauche et le cimetière à droite, à deux pas. On y est porté de suite, mais j’ai peu de goût pour les maisons de santé, et si soleilleux que soit le site, je n’emplirai pas de ma toux ce jardin d’hôpital… car votre hôtel est un hôpital, service de premier ordre, mais les couloirs fleurent la créosote et les chambres embaument le phénol. Chaque pensionnaire, à chaque repas, prend ses deux perles livoniennes.

« Ah ! docteur, vous saviez ce que vous faisiez en me mettant ici ! Vous faites d’une pierre deux coups, chaque fois que vous me rendez visite ! Je fais partie de votre tournée du matin. Tout cela, je vous le pardonne et même la nourriture fade et les viandes éternellement bouillies, mal déguisées de sauces rousses, et l’unique dessert : noix, figues, mandarines et raisins secs, que je chipote en cet hôtel. Ce régime m’a rendu l’appétit. Je meurs de faim et mes fringales m’ont fait découvrir cette bonne Mme Mille, cette exquise et chère Mme Mille, l’aimable pâtissière du cours Napoléon, ronde, parlante et si accorte, qui confectionne de si succulentes terrines de merles et de si friandes compotes de cédrat.

« Et sa liqueur de myrte ! A s’en sucer les dents, à s’en lécher les lèvres ! Je vous pardonne tout en faveur de cette fine liqueur ; mais de grâce, docteur, employez-moi mon temps, fixez-moi un horaire. »

Et le docteur, tout en caressant d’une main… perplexe la soie brune et brillante d’une barbe soignée (toute une attitude, mieux qu’une attitude, un poème et une séduction la main longue et baguée du docteur dans les poils frisés et luisants de cette barbe, et quelle indécision dans le geste dont il la lissait), et le docteur donc, tout en caressant le floconnement parfumé de son menton : « Nous avons un mois de janvier imprévu, tout à fait déroutant, cet hiver. Songez qu’il neige à Marseille. Avez-vous vu le départ des diligences cours Napoléon, tous les matins, à onze heures ? très curieux, très pittoresque. Vous verrez là de vrais Corses.

« En costume national, en velours côtelé et à grandes barbes blanches, le type Bellacoscia qui tint pendant trente-deux ans le maquis, toutes les cartolina posta l’ont reproduit ; j’en achète une tous les matins au portier de l’hôtel pour l’envoyer à une petite amie de France : elles croient, les chères créatures, que je suis en péril et frissonnent délicieusement. » — « Le type Bellacoscia, il ne faut pas me la faire, Mme Mille m’a confié qu’on les costumait ainsi à la Préfecture, ceci correspondant aux goûts des hiverneurs étrangers. Je n’irai donc pas voir partir vos diligences, je connais celles d’Algérie, elles sont construites sur le même modèle… les vôtres sont encore plus incommodes et plus petites avec leurs panneaux peints en vert et en rouge sombre ; on dirait des fournées de camerera mayor à voir toutes les voyageuses en deuil… Et dire que Bonaparte prit un de ces courriers pour gagner Bastia par Vizzavona et Corte, quand il partit pour Brienne… Je connais le couplet… Il y a aussi le pèlerinage à la Maison Bonaparte et la visite au musée avec les souvenirs de Napoléon ; mais je n’ai pas tous les jours l’âme de Jean de Mitty.

L’Angleterre prit l’aigle et l’Autriche l’aiglon.

« Le succès de M. Rostand nous a un peu blasés, nous autres continentaux, sur l’épopée du géant historique. Je m’étonne que vous ne m’ayez pas encore proposé d’aller à la gare assister à l’arrivée des trains ; les montagnards en vendetta, le fusil sur l’épaule, à peine sur le quai, commençant par décharger leur arme, le port de l’escopette chargée étant interdit en ville, ces petites formalités locales organisent parfois des feux de peloton intéressants entre deux trains ; mais, que voulez-vous ? tout cela me laisse froid. J’ai trop roulé de par le monde : mes souvenirs de Sicile me défendent contre la Corse et le pittoresque me trouve récalcitrant.

« Bon ! voilà le soleil qui nous quitte !… Adieu, lumière d’Afrique ; regardez-moi la mélancolie de la baie dans cette brume : tout le paysage est d’un bleu triste et atténué d’ardoise ; sont-elles assez d’exil, ces montagnes à la plombagine ? »

Le docteur, navré, ne disait plus rien : le nez sur son assiette, il mangeait, doucement résigné à mes doléances et au menu de l’hôtel ; nous achevions de déjeuner dans la lumière tamisée de stores d’une grande galerie vitrée, réfugiés là, dans le prudent effroi de la table d’hôte ; nous étions, d’ailleurs, les derniers demeurés à table, les autres déjeuneurs déjà répandus dans le jardin et lézardant au soleil, dans un engoncement de plaids, de châles et de pèlerines comme seuls Anglais et Allemands en promènent à travers le monde ; phtisies d’outre-Rhin et spleens d’outre-Manche voisinaient là, à l’ombre grêle et bleue des palmiers ; l’or en boule des mimosas et les thyrses ensanglantés des cactus à fleurs rouges préparaient en décor l’azur adouci des montagnes et du golfe ; c’était la mélancolie atténuée, le charme ouaté d’un paysage pour poitrinaires et globe-trotters, exténués de civilisations, venant s’échouer dans un havre d’exil et de somnolente agonie entre les oliviers, les chênes verts et la mer.

A ce moment, le soleil reparu fit étinceler la neige des cimes, le golfe étala et, du même coup, accusa cruellement la bile et la chlorose des teints, la lassitude des yeux et des sourires, en même temps que la veulerie éreintée des visages ; les promeneuses du jardin apparurent avachies et vannées, comme autant de vieux sacs de nuit fatigués.

Qu’étais-je venu faire dans cette remise pour très anciens objets de voyage ? Je sentais en moi la montée d’une sourde rancune, un vent d’injustice me soulevait contre le docteur, en même temps que commençait à peser un pénible silence.

Tout à coup, la porte vitrée de la table d’hôte s’ouvrit toute grande… et géant, avec sa forte carrure, son estomac bombé et sa face lourde, aux bajoues tombantes, Il apparut, car c’était Lui, à ne pouvoir s’y méprendre : c’étaient ses grands yeux à fleur de tête et leurs paupières pesantes, c’était son profil régulier, ses lèvres épaisses et son menton gras de jouisseur, toute cette face de médaille d’Augustule de la décadence, rachetée par la grâce du sourire et la grande beauté du regard, car il avait aussi de Lui les prunelles limpides et pensives, la démarche lente, et jusqu’à la fleur rare à la boutonnière ; c’était Lui, mais rajeuni de vingt ans, Lui dans tout l’éclat de ses triomphes de poète et d’auteur, le Lui choyé, adulé, courtisé, que se disputaient à coups de dollars Londres et New-York ; et, comme je le savais mort, et dans quelle misère et quel abandon ! le double mystérieux du portrait de Dorian Gray s’imposait, impérieux, à mon souvenir : je risquai l’impolitesse de me retourner brusquement sur ma chaise, pour suivre plus longtemps des yeux l’effarante ressemblance : elle était frappante ; Sosie n’était pas plus Sosie ; une jeune femme accompagnait le faux Oscar, élégante, et, comme son compagnon d’Agence Cook d’Outre-Manche, des cheveux blonds et lisses, aux longs pieds solides, aux chaussures sans talons.

« Le portrait de Dorian Gray, pensait mon docteur à voix haute, nous avons pensé ensemble. — A croire à un revenant, n’est-ce pas ? Quelle histoire d’outre-tombe on pourrait écrire sur cette ressemblance goblin-story, comme ils disent à Londres, le beau sujet de Christmas-tale. J’aurais rencontré cet Anglais à bord, dans la nuit du 31 décembre, que j’aurais cru à un intersigne… Vous voyez-vous la nuit, sur le pont d’un paquebot, en pleine mer remueuse et sinistre et, tout à coup, ce faux Oscar apparaissant… — Brr, jour des Morts en mer. C’est un accident de race, d’étranges analogies peuvent y fleurir ; en tous cas, bien gênante pour cet Anglais, cette fatale ressemblance. — Oui, on peut le croire ressuscité. Savez-vous que vous tenez mal vos promesses, homme de peu de parole que vous êtes. Cette histoire du Christ et de Lazare de ce pauvre Wilde que vous avez annoncée à son de trompe, vous nous la devez toujours, vous savez. — Soit, je vous la dirai donc, car elle est pleine de mélancolie et cadre bien avec ce golfe et ce décor ensoleillé d’hiver ; mais je n’aurai pour vous la conter ni la lenteur voulue de sa diction modulée et précieuse, ni le soulignement définitif de son geste ; d’ailleurs, c’est avec une légère variante le texte même de l’Évangile. Donc Lazare était mort, descendu au tombeau, et sur la route de Béthanie, Marthe venue à la rencontre de Jésus, lui avait dit en pleurant : « Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et une fois arrivé dans la maison des deux sœurs, Marie s’était jetée aux pieds de Jésus et lui avait dit, elle aussi : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Et Jésus voyant qu’elle pleurait et que les Juifs venus avec elle pleuraient aussi, frémit en son esprit et se troubla lui-même ; puis il dit : « Où l’avez-vous mis ? » Ils lui répondirent : « Seigneur, venez et voyez ! » Alors Jésus pleura et les Juifs dirent entre eux : « Voyez comme il l’aimait ! » Mais il y en eut quelques-uns qui dirent : « Ne pouvait-il empêcher qu’il ne mourût ! » Et Jésus frémissant alla au tombeau. C’était une grotte et elle était fermée d’une pierre qu’on y avait placée. Jésus dit : « Otez la pierre ! » Marthe, sœur de celui qui était mort, dit alors : « Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est mort depuis quatre jours. » Mais Jésus lui répondit : « Ne vous ai-je pas promis que si vous aviez la foi, vous verriez la gloire de Dieu ! » Ils ôtèrent donc la pierre, et Jésus levant les yeux au ciel, se mit en prière et puis, ayant prié, il s’approcha de la grotte et cria d’une voix forte : « Lazare, sortez ! » Et soudain celui qui était mort se leva, ayant les mains et les pieds liés de bandes et le visage enveloppé d’un linge, et Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le marcher ! »

« Mais (ici commence la variante du poète) Lazare ressuscité demeurait triste ; au lieu de tomber aux pieds de Jésus, il se tenait à l’écart avec un air de reproche et, Jésus s’étant avancé vers lui : « Pourquoi m’as-tu menti, lui dit Lazare, pourquoi mens-tu encore en leur parlant du ciel et de la gloire de Dieu ? Il n’y a rien dans la mort, rien, et celui qui est mort est bien mort ; je le sais, moi qui reviens de là-bas ! » Et Jésus, un doigt sur sa bouche et avec un regard implorant vers Lazare, répondit : Je le sais, ne leur dis pas ! »