COUR D'ESPAGNE

Et, quand nous fûmes installés dans le train, Maxence dans un coin du wagon, moi dans un autre, le vasistas soigneusement relevé contre la pluie battante, tous deux absolument seuls, nous prenions nos aises et, délivrés d'un coup de pouce du carcan de nos faux-cols, nous allumions deux londrès.

—Cette princesse Zénobie, pensait tout haut Maxence, quel Goya et quel Rowlandson, quel Velasquez aussi! Quand on y songe, c'est tout à fait une des naines du tableau des Las Meninas. A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait senti et rendu le tragique de la laideur grimaçante des nains. Il y a une telle tristesse dans le comique de cette humanité avortée, et cela est si vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, c'est à la cour d'Espagne que le chanteur Marcus comparait l'intérieur du banquier Guiçardi: et Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur. Je ne crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais c'est là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète, d'un peintre ou d'un littérateur, voire d'un sculpteur. Il ramène tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique obsession de ses types.

On dit des horizons profonds et bleus des lacs Majeur, Côme et Garda: ce sont des horizons de Léonard, parce que le Vinci mit dans ses tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs eaux frissonnantes; et les lacs de la haute Italie existaient depuis des siècles et des siècles, bien avant Léonard. Les fins de dynasties ont, de tout temps et chez tous les peuples, offert des spécimens de dégénérés d'une laideur affinée à la fois hautaine et exsangue; et, depuis les portraits du Prado, nous disons de tous les types d'aristocratie expirante «c'est un Velasquez ou c'est Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse Zénobie, et je vous dois la suite de l'histoire.

Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa des Palombes. Leur atmosphère spéciale en avait tellement impressionné le pauvre garçon qu'en en parlant il en devenait littéraire, lui Marcus. Dans l'isolement et le dépaysement de cette petite ville italienne, dont il ne parlait pas la langue, ces soirées présidées par ces deux fantoches, dans le luxe écrasant de cette villa qu'on eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un cauchemar. Tous les soirs, à neuf heures, il se rendait aux Palombes et retrouvait dans le grand salon incendié de lumière ses compagnons de captivité. Le grand rideau de satin cramoisi s'ouvrait comme un voile de sanctuaire et c'était, dans son immobilité d'idole, la masse effondrée du banquier de Palerme, le vieil homme aux yeux morts, adipeux et ventru sous ses fourrures amoncelées avec, sur ses genoux, redressée et cambrée sous la caresse de sa main lente, la naine diamantée, jacassante et trépidante, la princesse Zénobie à la voix de crécelle, à la fébrile agitation de perruche.

C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions. D'un geste bref elle éliminait tel et tel artiste: les femmes étaient congédiées. Marcus avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut maintenu pendant toute sa semaine au programme. Le quatrième jour cependant il y eut conflit. Bartolomeo Guiçardi avait eu la curiosité de Musidora Smitson, la danseuse américaine que le snobisme de quelques salons n'a pu imposer au public parisien. Miss Smitson, les jambes nues, le reste aussi sous de triples tuniques de gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes au front, des sandales aux pieds. Elle tournait longtemps, longtemps, mesurait des guirlandes invisibles, prenait des poses et s'essayait aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes sur les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. Elle exigeait comme fond des draperies sur les murs, des écrasements de fleurs sous ses pieds et, comme elle était jeune et vierge et rougissait, et surtout comme elle arrivait de cette Amérique d'où tout arrive et où tout retourne, on essaya de s'en enticher.

Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de la Plaine-Monceau, le Tanagra d'exportation s'épanouit dans quelques salons d'esthètes, mais ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant d'un mot.

Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. Une marquise américaine, qui avait un prince tartare à dîner et ne savait que lui servir en guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban de Bartolomeo Guiçardi du Tanagra de Boston et de ses danses antiques? Toujours est-il que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. La virginité que l'on prêtait à la jeune artiste et la promesse garantie de sa nudité sous les gazes bleues de sa triple tunique, avaient sans doute affriolé le vieillard. Miss Smitson, sollicitée, signait un engagement de huit jours. Mais les choses n'allèrent pas toutes seules. Quand le rideau cramoisi s'écarta et que la princesse Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum de peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras frêles et les arrangements à la grecque de la danseuse yankee: «Pas celle-là, pas celle-là!», râclait et s'étranglait le fausset rageur de la naine et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le petit être s'érupait et piétinait sur place, les yeux chavirés dans une crise: «Pas celle-là! Qu'elle s'en aille, pas celle-là!» Mais le vieux banquier allumé ne voulut rien entendre et les danses commencèrent; tous les numéros du programme défilèrent ce soir-là.

Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement glissé le long des jambes de son flirt et, comme un gros perroquet sournois qui boude son maître, elle avait précipitamment, boitillante et courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait violemment.

La princesse Zénobie avait disparu. On ne la revoyait pas le lendemain. La princesse offensée s'était retirée chez sa mère. Sa mère ou plutôt la vieille femme qui lui servait de barnum vivait à San-Remo, à l'autre bout du pays, installée en villa avec un autre nain, alors sans engagement, Scœvola ou le plus petit Conscrit de France, qui, dans le hasard des tournées, passait pour le frère ou le mari de Zénobie.

Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, se battaient et ne pouvaient se passer l'un de l'autre; c'était de la haine et de l'adoration. Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit hôtel de poupée édifié pour elle dans le jardin des Palombes, geôle de luxe où l'entretenait le caprice du banquier, elle courait retrouver son barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de matinée ou d'après-midi (cela dépendait de l'heure des siestes du vieillard) où on ne les rencontrât sur les routes, dans quelque victoria de louage, le plus petit Conscrit de France et la princesse paradant dans le fond de la voiture. La mère barnum en vis-à-vis, surveillait le couple.

Le soir, tous les numéros défilèrent encore dans l'ordre annoncé; l'Américaine renouvela ses danses et Marcus et le couple italien durent surveiller leur répertoire, car deux femmes assistaient à la représentation, assises aux côtés de Guiçardi; deux femmes en grand deuil, l'une dans la soixantaine et l'autre âgée de trente ans environ; toutes les deux brunes de cheveux et de teint et d'une grande pureté de profil. Elles restèrent graves et silencieuses, et les drôleries de Marcus ne les déridèrent pas. Elles ne parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille nègre. «Madame Guiçardi et une de ses filles pas mariée, chuchotait le duettiste italien à Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit rarement et jamais quand la Zénobie est là. Elles ont horreur de la naine et pour cause. Le vieux est quasi en enfance, il faut bien qu'on le surveille, mais il leur a gagné assez de millions pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, c'est un joujou. Pauvres femmes, elles n'ont pas l'air gai, il y a de quoi. Que Cruce! elles font beaucoup de bien dans le pays.»

On ne revoyait pas le lendemain ces dames Guiçardi. Malgré les poses tanagréennes de la Smitson, la soirée se traînait dans l'ennui. Mais le quatrième soir (et c'était sa dernière audition), Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss Smitson avait été remerciée. Et quand le fameux rideau cramoisi glissait sur sa tringle, la princesse Zénobie était sur les genoux du vieux Guiçardi.

Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids d'un collier d'émeraudes, elle se cambrait dans l'ébouriflement d'un boa de plumes blanches et s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil de sa nouvelle parure. La naine était rentrée en grâce. Tout à la joie de son triomphe, elle toisait insolemment les artistes et ne songeait même pas à balayer de son geste les sujets femmes de la troupe; la représentation commençait. La chanteuse tyrolienne égrenait ses derniers laïtou; un valet de pied venait apporter au banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban y jetait à peine les yeux et d'un hochement de tête donnait ordre d'introduire. Et c'était, à pas menus, l'échine ronde et les yeux baissés, l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets pliés et les mains croisées sous les amples manches d'un capucin quadragénaire aussi chauve que barbu. Le moine baisait la main du banquier, souriait d'un air paterne à la naine et prenait place auprès du couple; les laquais avaient avancé un fauteuil.

—Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait à l'oreille le duettiste italien, le supérieur du couvent de Saint-Pancrace (les Capucins ont leur monastère à deux lieues d'ici, dans la montagne): un familier de la maison. Il vient souvent passer la soirée et assiste quelquefois au concert. C'est le seul admis, d'ailleurs. Ah! le moine a su prendre le vieux, il a apporté un scapulaire indulgencié à la naine!... Chacune de ses visites lui rapporte de cent à deux cents lires pour les pauvres ou le couvent. Dom Ambrosio ne perd pas son temps. C'est pour le bien de l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus amusant que leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le bon, car vous allez rire.»

Le capucin avait pris place, le temps d'échanger quelques propos avec le Guiçardi. Les numéros du concert se succédaient. Les vocalises de la chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux obstinément baissés ne cillaient un peu qu'aux gauloiseries de Marcus.

Un flot d'obscénités montait comme une mare de boue dans le silence gêné de tous les assistants. C'étaient des rythmes sautillants de polkas et des refrains de caserne; et cela devenait tragique comme un blasphème et comme un martyre, ce répertoire de corps de garde dégoisé par ordre, au nez d'un capucin, pour le grand ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux maniaque.

Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement le bout de ses orteils, qui dépassaient un peu sa robe de bure.

—Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous plaît?

Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait le Père.

—Répondez donc, Padre?

Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui de sa petite main sèche avait saisi la longue barbe du moine et le narguait de son affreux sourire d'avorton lubrique et vieillot.

Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre mis en croix.

—Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce soir.

Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, Bartolomeo congédiait le moine. Il lui glissait une pièce de dix lires dans la main.

Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents lires accoutumées. Le religieux se retirait à reculons; un laquais le reconduisait.

—Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, surprenant un colloque entre le moine et le valet.

—Le Padre voudrait deux écus d'argent; il craint de perdre la pièce d'or.

—Les voici, bougonnait le gros homme de Palerme en fouillant dans son gilet.

D'un pas oblique le capucin s'était vivement rapproché. Il s'emparait des deux pièces d'argent, plaçait la pièce d'or entre les deux écus, et les montrant tenues serrées entre son pouce et son index:

—Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. Gracia, signor!

Et il se retirait, la croupe haute, le sourire onctueux, humble et sournois.

Bene trovato, faisait le Guiçardi amusé.

Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa de San Remo.

—Nous sommes arrivés, me disait Maxence.


[III]

LA PEUR DE MOURIR

Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais. C'était l'heure du shopping. Un déjeuner organisé au restaurant Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant l'arrivée des invités de Monte-Carlo. Un soleil cru, une mer aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient cette matinée-là particulièrement désagréable; l'atmosphère hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur spéciale de ses habitués.

Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité. Cette chose triste et touchante, qu'est la vieillesse partout ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit pareil assemblage de vieilles misses édentées, bardées de lainages d'Écosse sous l'éternel costume de piqué blanc; nulle part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi maigres nuques à l'ombre inévitable de minuscules canotiers. Et les vieux ménages d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de Lesbos: vieux rats morts et vieilles loutes! Et le lot des vieux beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire, majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers; et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières; jolis garçons épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers défunts qu'a oubliés l'Europe, les politiques et les artistes, la veuve du maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs, les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées, les Altesses de l'ut dièze et les contraltos princiers!

O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible cortège des autres vanités!

—Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence, la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.

—Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo, installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet. A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants, elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.

Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître, prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.

Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps, misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur mère.

—Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!»

Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher Scœvola... et tenait parole.

C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.

Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les engagements.

Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.

Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table. La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital.

C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse partie. Elle la perdit.

Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit étrangler.

—Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours! Elle y est encore!»

Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés, suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.

Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite. L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.

Toutes les Palombes détestaient Zénobie.

La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage. Nabulione—c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi—faisait arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une charrette encombrée de valises et de petites malles.

Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.

La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle, crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route. Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule d'Italie.

Una pupazza, ricanaient des chuchotements.

L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la pupazza ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer la consigne.

—Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même pour Palerme.»

Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête toute la maison.

Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, ce fumier d'enfant qui la ruinait; et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de magiciens.

Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable et prétentieuse défroque de principessa de piste et de beuglant; le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures: le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là comme d'un cauchemar.

Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas: elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint monastère demeura clos pour lui.

Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur fût fourni par les dames Guiçardi.

Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.

Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin.
Et rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,
L'espace d'un matin.

Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.


[LYS D'ALLEMAGNE]


—Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!

Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.

Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.

Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.

Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.

—Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et finissent par tomber dans le domaine public.

Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux «musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines les heures un peu longues des repas... Cette musique de table dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa correspondance, demanda la forte somme à la princesse.

Un post-scriptum machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne, avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les dialogues du Banquet. Les associés de Vintimille prévinrent le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les élucubrations du prince et la correspondance de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur choix.

Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de grec.

Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient de l'hôtel Dancelli descendus à une casa privata du quartier de l'Ospedale. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue, à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs l'attitude indiquée par la famille.

C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique chevauchée de ballade et de conte

Si tu veux, faisons rêve,
Montons sur deux palefrois,
Tu m'emmènes, je t'enlèves,
L'oiseau chante dans les bois.

la triste adultère avait rencontré partout sur son passage l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche vis-à-vis d'Oscar Wilde.

Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.

Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet Ospedale dont le quartier moisi avait abrité leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en Allemagne de regarder de trop près les princesses.

De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.

La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.

Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé, s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils allaient descendre.

Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait juste dix-neuf.

Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos d'oliviers.

La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son mistral.

C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes pour pleurer.

Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.

Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.

Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!

Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.


[UNE AGONIE]


Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité de la Rivière de Gênes après la splendeur luxuriante de la Riviera de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.

C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le Triomphe de la Mort.

Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...

—Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros de votre Vice Errant.

—Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe: il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent jusqu'à son dernier râle...

—Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.

—Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu. Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.

C'est alors que la vague famille, petits cousins et arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.

Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de Saint-Pétersbourg.

Les intéressés se consultèrent.

Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le malade ne les reconnut même pas.

Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux, congédiait les médecins: il était la famille. Le duc une fois dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y avoir pénétré.

Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant les cadavres.

Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit dicté en présence de témoins. La signature suffit.

On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là, parmi les autres parents attérés.

—La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?

—En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.

—C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma. Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que sais-je, une piqûre?

Le médecin se grattait le front, perplexe.

—Vous n'avez rien?

—Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux, très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif peut le tuer.

—Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.

—Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être condamné.

—Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.

—Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait jamais! C'est invraisemblable, mais...

—Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur vous?

Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux clairs.

—Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.

Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.

—Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait la seringue.

—Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains du valet de pied.

—Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse.

—Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!

—Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.

Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne bougeait pas.

—Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.

—Ou à l'épaule.

—Ou dans le cou, près du cerveau.

—Vous le voulez? Soit!

Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.

Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff. C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.

Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.


[MADAME DE NEVERMEUSE]


[I]