DATE LILIA

Paris, 15 mai.—«Nice. Mon procès est gagné. Le portrait de la marquise Eddy et quelques autres ont quitté Londres, il y a cinq jours; un télégramme de Rothner m'annonce qu'ils sont arrivés depuis hier en gare. Je pars en prendre livraison moi-même; le tout sera déballé et visible dans mon atelier demain soir. Venez donc faire connaissance avec cette exquise lady Kerneby, dont le divorce vient de me rendre à mes pinceaux. Elle continue toujours à mourir lentement dans le printemps bleu et or de la Riviera; son agonie lui donne des tons... J'ai hâte de rentrer à Paris ajouter quelques retouches à ma toile. Cette petite marquise phtisique m'aura posé, sans le savoir, un chef-d'œuvre. Je l'ai commencée déjà malade, je l'aurai achevée moribonde: ce sera, je crois, un peu mieux qu'une variation sur visage de femme... Elle et mon buste de cire, d'après le petit modèle napolitain, auront été les deux grandes émotions de ma vie... émotions d'art, entendons-nous; mais ce sont les plus poignantes et les plus riches en sensations complexes. Vous n'êtes qu'un dilettante, vous, mon cher duc, mais vous comprendrez ma joie et mon orgueil devant le portrait de demain.

«Vous verrez aussi combien la marquise Eddy ressemble à son frère. Vous trouverez, rue Servandoni, quelques autres œuvres aussi de votre Ethal: mon croquis de la duchesse de Searley, la pauvre petite pairesse qui mourut si malheureusement quelques jours après l'achèvement de son portrait, et mon pastel de la marquise de Beacoscome, la plus neurasthénique des Américaines épousées à Londres et que les séances avaient tellement exténuée que je n'ai jamais pu l'achever... Parfaitement: mon atelier fut mis en interdit par ordonnance des médecins. Rassurez-vous: la marquise de Beacoscome n'est pas morte; elle doit être, à l'heure qu'il est, en Chine; le marquis a été nommé ambassadeur à Pékin. Je ne vous convie donc pas tout à fait à un bal de victimes. A demain, n'est-ce pas? C'est tout mon atelier de Londres qui a émigré chez moi. Venez vers sept heures: en mai, le jour de sept heures est admirable.

«Votre
«Claudius Ethal.»

Et la lettre est datée du 14. C'est donc ce soir, à sept heures, que Claudius m'invite à contempler les coupables beautés de langueur et d'agonie de ces fameux portraits meurtriers.

La duchesse de Searley, la marquise de Beacoscome... Et toute la conversation de Pierre de Téramond me revient, et le souvenir de sa visite en août dernier, il n'y a pas un an.

«Il a chez lui certaines cigarettes préparées qui provoquent aux pires débauches, et la jeune duchesse de Searley serait morte en six mois pour avoir respiré pendant ses séances d'étranges et capiteuses fleurs.

«Quant à la marquise de Beacoscome, elle a cessé, par ordre des médecins, de donner la pose à Ethal; sa neurasthénie s'exaspérait dans l'atmosphère de ce hall éternellement fleuri de tubéreuses et de liliums; elle s'y sentait mourir.

«Ces fleurs, dont la propriété était de nacrer la peau et de cerner délicieusement les yeux de qui les respirait, ces fleurs éveilleuses de cernes touchants et de pâleurs merveilleuses, dégageaient un miasme de mort. Par amour de la beauté, par ferveur des longs regards noyés et des carnations délicates, Claudius Ethal empoisonnait ses modèles; ce semeur d'agonies cultivait la langueur.»

Oui, c'étaient bien là les propos de Téramond, la légende redoutable établie autour du peintre, le bruit des cercles, l'écho de Londres.

Et Barbe-Bleue me convie à venir visiter ses mortes pour ce soir.

Paris, 16 mai, quatre heures du matin.—J'ai tué Ethal!

Je ne pouvais plus! La vie était devenue odieuse, l'air irrespirable. J'ai tué. Je me suis délivré et j'ai délivré, car, en supprimant cet homme, j'ai la conscience d'en avoir sauvé d'autres! C'est un élément de corruption, c'est un germe de mort embusqué, une larve guetteuse aux mains d'ombre tendues vers tout ce qui était jeune, vers toutes les faiblesses et toutes les ignorances, que j'ai anéanti. J'ai libéré Welcôme (cela, j'en suis sûr); j'ai sauvé peut-être cette douce marquise Eddy, dont il volait l'âme et tyrannisait l'agonie; j'ai peut-être rompu le charme affreux qu'il avait jeté sur la marquise de Beacoscome. Car cet homme était plus qu'un empoisonneur: c'était aussi un sorcier, et, en l'empoisonnant avec sa propre main, j'ai été un instrument inconscient et justicier du sort; j'ai été le bras levé par une volonté plus forte que ma propre volonté; j'ai achevé le geste dont il menaçait le monde, et j'ai accompli son destin.

Et l'enchanteur est mort de son enchantement...

Et je me suis sauvé moi-même... J'ai agi aussi par peur, par instinct de légitime défense: je l'ai tué pour n'être pas tué, car c'est au suicide et à pis peut-être que me conduisait cet Ethal, et c'est pour m'excuser que j'invoque maintenant le salut des autres. Quand j'ai brisé sur ses dents l'affreuse émeraude ce n'est pas aux autres que je pensais, mais à moi seul. Et voilà pourquoi je ne suis qu'un vulgaire meurtrier, pas même un assassin passionnel qui tue pour le plaisir de tuer, l'assassin de volupté que j'aurais pu être, mais le bourgeois ahuri qui tire en tremblant sur le cambrioleur qu'une chute de meubles a dénoncé.

J'ai tué Ethal! Comment cela s'est-il fait? Certes, je le haïssais, mais je le craignais encore plus. Et je suis encore là, essayant de rassembler mes idées à la lueur de ces deux candélabres dans le silence de la demeure endormie, et je ne peux pas! je ne peux pas! Les mots et les images se heurtent dans ma pauvre tête vide, où ballotte une chose douloureuse qui est mon cerveau liquéfié et meurtri; mes tempes bourdonnent; j'ai la peau sèche, la bouche amère, et, derrière les persiennes closes, il fait déjà grand jour.

Dans l'hôtel, personne ne m'a vu rentrer; je n'ai pas demandé la porte au concierge; j'ai ouvert moi-même avec ma clef et me suis glissé dans l'ombre comme un voleur... non: comme un assassin.

Welcôme aussi a tué, prétendait Ethal. Nous sommes deux maintenant. Oui, nous pouvons nous donner la main. Il m'avait dit que je tuerais un jour, que j'en arriverais là, je me souviens. Il le savait donc? Si je pouvais croire qu'il me soupçonne, je le supprimerais, lui aussi; je ne veux pas être un assassin, moi, le duc de Fréneuse.

Si je pouvais dormir! Je voudrais, avant tout, ressusciter cette scène, écrire, minute par minute, comment je l'ai vécue et comment je fus amené... Oh! j'ai mal... Allons, une piqûre de morphine, et que je tombe dans le sommeil comme dans un trou. Je me ressaisirai demain.

Même jour, dix heures du matin.—Ce fut très simple. Il m'avait dit: «à sept heures»; à sept heures, j'étais chez lui. Ce fut sa volontaire et vigoureuse poignée de main, son étreinte d'étau. Il avait toutes ses bagues, les perles monstrueuses et livides pareilles à des pustules de nacre, et, au médius, la gemme glauque égratignée d'une griffe d'argent, la bague de Philippe II lui-même, le modèle de l'Escurial. Et c'est à cette lueur verte qu'allait immédiatement mon regard, en pénétrant ce soir-là chez lui.

«Le bal des victimes! clamait-il, en renouvelant l'odieuse plaisanterie de sa lettre. Cela va bien. Ménagez-vous, mon cher duc: je vous trouve un peu jaune. Allons, venez voir comme elles sont jolies.»

Le cabotin! Son atelier était, de haut en bas, fleuri de tubéreuses et de grands lys. Toute la floraison blanche et capiteuse dont il avait empoisonné les séances des modèles, Ethal l'avait voulue autour des portraits pour faire mieux siennes les ressemblances dérobées à ces femmes ou, qui sait? pour m'impressionner davantage et m'inféoder plus étroitement à lui, car, il le savait bien, je ne pouvais ignorer la légende.

Cet Ethal! Il lisait en moi à livre ouvert. «Comme pour une veillée de mortes», goguenardait-il en me faisant remarquer les fleurs. «Ne sont-elles pas elles-mêmes trois beaux lys, mais trois lys délicieusement endoloris, trois grands lys blancs qui se fanent?»

Une grâce étrange et navrante

Est dans le blanc trépas des lys.

«La duchesse de Searley: à tout seigneur tout honneur. Pour celle-là, il n'y a pas métaphore: la duchesse est vraiment morte. Croyez que je n'y suis pour rien. Je cultive seulement une légende, à Londres et à Paris aussi: c'est la seule condition à laquelle on vous reconnaisse du génie.»

Elle aimait trop les fleurs, c'est ce qui l'a tuée.

Et les lèvres retroussées dans un rictus de carnassier, toutes ses fortes dents apparentes: «Voyez quelle petite vierge cela était! On ne lui prêtait pas moins de trois amants. Regardez-moi cette candeur, et les yeux surtout, les grands yeux bleus, d'une eau si pure dans l'ombre portée des cils, et la délicatesse du nez. On les sent vibrer, n'est-ce pas? ses narines. C'était une petite femme de nacre, et ce n'est qu'une esquisse pourtant.»

Dans un haut cadre de chêne ciré, c'était une grande toile bise dont le milieu seul semblait vivre. D'un flot de mousseline et de linon jetés comme dans un portrait de Reynolds, une frêle figure de jeune femme, ou plutôt de jeune fille, émergeait, tendrement nimbée de lumière blonde. Où Ethal avait-il pu prendre cette science du clair-obscur et de l'enveloppement?

Du fond monotone et bis de la toile, à peine préparée, le visage et la gorge de la jeune duchesse émanaient à la manière d'un parfum. Peinture psychique, pour ainsi dire: sous l'envol des linons, la fragilité de cette taille, l'ovale aminci de ce visage étaient d'une âme encore plus que d'une fleur.

La duchesse de Searley! C'était à la fois la minceur d'une tige et la transparence d'un calice d'iris blanc baigné dans une lueur; créature irréelle de grâce et d'aristocratie, déjà lointaine comme une apparition et que l'on sentait vouée à l'irréparable et à la mort. Oh! la profondeur étonnée de ses grands yeux couleur de source! Je ne pouvais me lasser de la regarder. Autant qu'une pairesse anglaise peut ressembler à une courtisane, l'esquisse de Claudius me rappelait douloureusement Willie Stephenson. C'était bien le même cou frêle et blanc qui appelait l'étranglement ou la hache, une nuque d'ambre et de neige faite pour l'échafaud, une de ces beautés de luxe et de race dont la délicatesse offusque et exaspère, un défi de l'atavisme, un spécimen d'humanité précieuse et rare qui attire l'émeute et la foudre et la mort.

«Charmante, n'est-ce pas? grasseyait à la parisienne la voix moqueuse d'Ethal. Un Caligula l'eût fait violer au cirque, aux applaudissements de toute la tourbe romaine. Je vous l'ai dit, un vrai lys.

La souffrance les divinise.

Leur élégance et leur pâleur

Dans le grand cornet de Venise

Semblent un martyre de fleur.

«Mieux que charmante: touchante. Or, ce petit ange-là avait par lui-même trois cent mille francs de rente, et Tomy Sternett... le gros commanditaire de la maison Humphrey et Cie, soldait tous ses paris de courses de l'année, y compris ses folies d'Epsom, le jour du Derby (cette enfant était joueuse); une bagatelle de quatre-vingt mille livres sterling au bas mot, qui donnait à Sternett accès à la table et au lit. Oui, cette idéalité-là... Et il n'y avait pas que lui, mon cher Fréneuse: il y en avait deux autres. Si je m'en souvenais, je vous citerais les noms.»

L'homme aux mains baguées continuait de baver sur les lys.