LA VILLE D'OR
18 avril 1898.—Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx, l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal, et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.
Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?
Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut point de mal.
Bénarès, 10 mars 1899.
«Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas, que ne m'avez-vous suivi—comme je vous le demandais, comme je vous en ai supplié presque—dans la ville de l'extase et de la lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos civilisations!
«C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.
«Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis, les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or, la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les grands vases du culte entre les mains des prêtres processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.
«Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain, hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir, voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est déjà un germe de mort que nous portons en nous.
«S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur est une délicieuse usure d'amour.
«Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même, cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et la soutient.
«Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte, les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!
«Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias, des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse, ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables offrandes végétales entassées là.
«Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme inquiétante du puits de science qui contient la vie et la mort.
«Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse surmonte et où des familles entières vivent et meurent, bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère, l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.
«Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et ce sont encore des terrasses et des terrasses, des grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant un peu de grain tombé à ses pieds.
«Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés, c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve: relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle, tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante d'étincelles dans la magnificence des soirs.
«Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.
«Le Triomphe d'Alexandre... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le soir comme si le jour devait mourir.
«Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois, et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur d'une rencontre imprévue et parfaite.
«C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse et toute joie devient religieuse.
«Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire, il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.
«Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé dans la contemplation de la nature et indifférent aux contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.
«Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous sommes loin ici de la vieille Europe!
«Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient toute la morale hindoue:
Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras!
L'accès du Grand Repos s'ouvre à la Rêverie.»
Ceux dont la robe est longue et la mitre fleurie
M'ont offert le plaisir et m'ont ouvert leurs bras.
Puis les nobles m'ont dit: «Suis-nous. Tu choisiras
La caste qui te plaît avec la draperie
Qui te sied.
J'écoutais dans la léproserie
Le chandala chanter: «Aime et tu souffriras.»
Et j'ai choisi d'aimer et de souffrir dans l'ombre.
J'ignore mes péchés. On dit qu'ils sont sans nombre,
Mais la Sagesse et l'Or n'ont point séché mon cœur.
Marchant sous l'anathème et drapé d'hérésie,
Du lotus éternel j'ai respiré l'odeur
Et, dans ma tasse en bois, j'ai goûté l'Ambroisie.