LE GUÉRISSEUR
«Juin 98.—Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier, bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais si troublé par l'homme!
Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves, étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.
Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier, pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui! Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis, une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...
Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou surchargés de masques.
Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées, aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.
J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.
«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète. Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:
«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a qui sont œuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un somno d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en encombrait les coussins.
Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers, masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables, crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin. Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans leur immobilité, des masques de comédiens.»
Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie peinte des jolis masques vénitiens.
«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches, si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci, tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces masques, e poppe! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San Marco ou au Lido?»
Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.
«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de ses caprices, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants! Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son œuvre, voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.
«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure: on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.
«Vous guérirez sûrement.»
«Juillet 98.—Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?
Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A Londres, il a pratiqué le fun avec de tels raffinements d'à-propos et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas, n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes, rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le fumiste incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et sans parole.
Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au cœur, dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario, le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants; elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique, spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux larves s'y aggrave d'ombre et de silence.
Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal, exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette private séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours, et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins.
«Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manière d'excuse, elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.»
Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme.
Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée sous ce titre: Messalina. On voit que ce Claudius Ethal en avait de joyeuses.
Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie, dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations. Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle, avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités!
Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se met à l'œuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus, d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me fait peur.