L'ŒIL D'ÉBOLI
«Presque un Laurent de Médicis, n'est-ce pas? Mais autrement intense, avouez-le, avec le recul de ces yeux fixes et le refus obstiné de cette bouche! Quelle énergie et quelle rancune dans l'avancement des maxillaires aboutissant à ce menton étroit, et comme on sent que cet enfant-là, au milieu des émeutes et des intrigues florentines, a dû assister à des choses tragiques! En vérité, il a le regard de haine et de stupeur d'un qui aurait vu violer sa mère, insistait Ethal en maniant complaisamment le buste, et pourtant cette cire est mon œuvre... Parfaitement. Je ne l'ai trouvée ni dans une petite ville de l'Ombrie, ni dans un village toscan. J'ai connu ce regard violent et ce front de pensée têtue et maladive. C'est un petit Italien qui m'a posé cet enfant, un misérable petit modèle atteint de phtisie, que j'ai rencontré, un jour, traînant sur le boulevard de Clichy, quand j'avais mon atelier place Pigalle.
«Il y a bien quinze ans de cela, un petit Napolitain de la place Maubert venu mourir, loin du soleil, dans le froid et le noir du ciel parisien. Il toussait à fendre l'âme, le pauvre! et, tout grelottant sous les haillons de panne de son déguisement de Transtévérin, il restait là à rôder autour des ateliers de peintres, n'osant rentrer chez lui par peur d'être battu; et il y avait déjà deux jours qu'il errait là, dans le brouillard de novembre, timide et terrifié entre la honte d'aller s'offrir dans un atelier et l'effroi des siens. On ne voulait plus de lui nulle part, on le trouvait trop maigre. A peine avait-il enlevé sa chemise qu'on lui montrait la porte avec des plaisanteries de rapin, et quand je le ramassai, il y avait deux jours qu'il n'avait mangé. Il y en a beaucoup comme cela, dans Paris, qui crèvent la faim.
«Sa maigreur m'intéressa de suite, et puis le facies sympathica de la phtisie, cette expression de langueur ardente dont s'idéalise tout visage de poitrinaire et qui fournit tant à l'artiste. Bref, j'abordai Angelotto, je le confessai à demi et l'emmenai chez moi...
«Pauvre gosse! j'aurais dû le ménager et ne point lui faire payer mon hospitalité si vite; mais je le sentais atteint et prêt à me filer entre les doigts: dès le lendemain, je le faisais poser... Que voulez-vous, on n'a pas tous les jours l'occasion d'un chef-d'œuvre; je fus odieux, je le sais, mais j'aimais trop la farouche expression de ses grands yeux souffrants. Angelotto posa de longues heures, résigné, avec toujours dans ses prunelles cette stupeur haineuse où parfois je croyais lire un reproche, et cette bouche donc, cette bouche scellée comme un défi! Je m'acharnais sur cette cire avec une joie sauvage, une plénitude de volupté que je n'ai jamais retrouvée, car je sentais que j'y pétrissais une âme, tout un passé de misère et de souffrance dont je fixais la synthèse à chaque coup d'ébauchoir, toute une âme indignée et rétive, dont les sursauts de révolte enfiévraient magnétiquement mes doigts. Lui toussait de plus en plus, malgré les tisanes, les fumigations de goudron et le lit bien chaud installé près du poêle; j'avais fait venir un médecin, je le savais perdu. Je le soignais de mon mieux entre chaque séance; il ne me remercia jamais, se prêtait sans mot dire à toutes mes volontés et mourut entre mes mains, vingt jours après son entrée chez moi. Il s'en alla un matin de décembre, le matin de Noël, je m'en souviens, avec, sur son lit, des santons de Naples, que j'avais trouvés par hasard chez un brocanteur de la rue des Abbesses et que j'avais achetés pour lui, povero Angelotto! Il m'avait encore posé, la veille, de midi à quatre heures; je n'aurais jamais cru qu'il filerait si vite.
«J'eus des ennuis après, à cause de l'état civil et des parents qu'il me fallut rechercher et prévenir; il fallait bien déclarer le décès; mais, avec ces Italiens... Cela me coûta trois billets de mille, sans parler de la concession au cimetière Montmartre. Quand je suis à Paris, je vais lui porter des fleurs à la Toussaint; mais, avouez que j'ai là un chef-d'œuvre.»
Ethal parlait en monologue, singulièrement animé, comme grisé de ses paroles. Mais, déjà, depuis quelques minutes, je l'entendais et je ne l'écoutais plus. Je regardais, tout saisi, l'énorme main aux phalanges velues qu'il crispait, comme une serre, sur la chevelure alourdie du buste; une serre, en vérité, une serre d'oiseau de proie, dont trois bagues étranges accentuaient encore le caractère féroce et animal, l'une au pouce, l'autre au médius, et la dernière à l'annulaire, trois grosses perles irrégulières et difformes, l'air de pustules de nacre qui, sur l'a main granuleuse et sèche du peintre, exagéraient encore le côté griffu de ses doigts.
Cette serre de vautour, par une bizarre hallucination rétrospective, je la voyais étreignant l'agonie du petit modèle italien. C'étaient ses doigts de volonté et de volupté cruelle, qui, certainement, avaient hâté la mort de cet enfant.
Cet Ethal! Il souriait comme en extase, et je me sentais exaspéré de haine pour tout le mal qu'il avait déjà fait et que ferait encore cette horrible main. Les racontars de Tairamond me revenaient aussi. Quelle sinistre mixture pouvaient bien contenir ces perles hideuses et blêmes, comme autant de boursouflures malsaines surgies sur ses doigts?
Une insolence me vint aux lèvres; je désignai ses bagues. «Sont-elles empoisonnées, celles-là?» Ethal avait reposé la cire sur sa tablette et, tout en maniant les étranges joyaux: «Ah! on vous a dit! ponctuait-il d'un léger sourire, non, celles-là ne le sont pas. Mais si cela vous intéresse... ou vous préoccupe, je puis vous montrer un bien curieux anneau. Venez-vous? Assez de cire pour aujourd'hui, n'est-ce pas?»
Le temps de m'installer sur le somno de son vaste atelier, de disparaître et de reparaître dans l'épaisseur du mur par une petite porte que je ne soupçonnais pas, et Ethal, debout prés de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l'index, une bague, assez bizarre.
«La voici, regardez-la.»
C'était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d'un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d'herbes. Deux griffes d'acier niellé d'or l'étreignaient, d'un travail assez barbare: deux serres d'épervier crispées sur l'eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
Je sentais le regard d'Ethal appuyé sur le mien.
«Vous ne la reconnaissez pas? voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne... A l'Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l'écrin de Charles-Quint, vous n'avez pas vu cette bague verte? cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d'un invisible oiseau de proie? Elle a pourtant une assez belle légende: e si non e vera, bene trovata; l'Œil d'Éboli, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d'hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n'eut pas toujours à se louer de son royal amant; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s'éprendre d'une juive! C'était déjà la revanche d'Israël. Une juive dans le lit d'un roi d'Espagne, une juive favorite d'un Habsbourg! Ignorez-vous vraiment cette histoire? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l'Escurial et résume si parfaitement l'âme noire du père de don Carlos!
«Telle qu'elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux du monde, les yeux d'eau verte pailletée d'or que vous aimez, les yeux d'Antinoüs. A Rome, ces yeux-là l'auraient faite concubine d'Adrien. A Madrid, ils la firent devenir princesse d'Éboli en la couchant toute nue dans le lit du roi; mais Philippe II jalousait fort ces grandes prunelles d'émeraude et leurs transparences; et la princesse, qui s'ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de son roi, eut un beau jour, en sortant de l'office, le malheur et la fantaisie d'arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. C'était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec sa camerera mayor; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de Philippe, et, le soir, dans l'intimité de l'alcôve, au cours d'une explication violente ou d'un orageux corps-à-corps, le Habsbourg, enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d'un coup de dent, lui arrachait et dévorait l'œil.
«Ce fut la princesse ensanglantée, un beau titre pour un conte cruel. Villiers de l'Isle-Adam l'a omis dans les siens. La d'Éboli demeura borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n'en garda pas moins près de lui sa princesse N'a qu'un œil. Il la dédommagea par quelques titres et gouvernements de provinces; mais, au regret de la belle prunelle verte qu'il avait gâtée, il fit incruster dans l'orbite vide et saigneux une superbe émeraude enchâssée d'argent, dont les chirurgiens d'alors firent un semblant de regard. Les oculistes ont fait des progrès depuis; la d'Éboli, déjà impressionnée par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites de l'opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.
«Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d'aimer et les chirurgiens.
«Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d'ôter l'émeraude de la face de la morte et la fit monter en bague; il la portait toujours au doigt et ne s'en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l'annulaire de la main droite.
«C'est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l'ai fait ciseler sur le modèle de l'anneau du roi, un travail damasquiné bien espagnol, car la véritable est toujours à l'Escurial. Il m'eût été doux de la dérober, car j'ai facilement des instincts de voleur dans les musées; et les objets qui ont un passé historique, un passé tragique surtout, m'ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas Anglais pour rien; mais ce qu'on réussit assez aisément en France, n'est point praticable en Espagne: leurs musées ont de vrais gardiens.
«J'ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier de Madrid; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont curieusement ciselées; mais la merveille en est la pierre, non pas qu'elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez comme elle est creuse! Et vous voyez cette goutte d'huile verte qui se déplace et larmoie entre ses parois, c'est une goutte de poison, un toxique de l'Inde, d'une rapidité foudroyante et tellement corrosif, qu'il suffit d'en effleurer la muqueuse d'un homme pour l'assommer et l'étendre raide.
«C'est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je possède dans cette émeraude. Un coup de dent,—et Ethal faisait le geste de porter la bague à ses lèvres,—et l'on quitte ce bas monde de bas instincts et de basses œuvres pour entrer d'un bond dans l'éternité.
«Le voilà l'ami vrai, le Deus ex machina qui défie l'opinion et nargue la police... Eh! eh! nous vivons dans des temps difficiles et les magistrats d'aujourd'hui sont bien curieux. Saluez comme moi, cher ami, le poison qui sauve et qui délivre.
«A votre service, si vous aviez un jour des ennuis!»