QUELQUES MONSTRES
«8 octobre 98.—Gardez-moi donc votre soirée de demain et venez goûter au nouveau thé vert qu'on vient de m'envoyer directement de Chine. J'ai tout un lot d'excentriques à vous montrer, quelques cosmopolites, dont deux compatriotes, que le plus grand des hasards m'a fait accueillir, hier, au thé de l'avenue Marbeuf. Je vous ai promis à leur curiosité, puissent-ils ne pas décevoir la vôtre.
«Maud White (connaissez-vous cette tragédienne?) a une façon étrange de lire le Baudelaire, pas la moindre prononciation! mais vous préférerez peut-être son frère. Ils seront tous deux chez moi demain, et d'autres encore.
«Venez après minuit, nous verrons à organiser une petite fumerie d'opium. Ceci ne fait pas partie de la cure, je fais en ce moment avec vous de la médecine d'observation. Je vous guérirai: cela, soyez-en certain.
«A demain donc; soyez là vers dix heures.
«Votre complice,
«Claudius Ethal».
Ethal reçoit donc maintenant! Qu'est-ce que cet arrivage de nationaux, auxquels il m'a promis en exhibition, et qui veut-il mystifier demain, ces Anglais ou moi, moi ou ces Anglais? Je n'aime point cette invitation, et puis je me méfie du thé et des drogues asiatiques d'Ethal. Suis-je une bête curieuse pour que l'on convie ainsi les Lubin et les Cook à une petite fête d'opium, où opérera le duc de Fréneuse?...
J'ai vu, de cette Maud White, des photographies assez captivantes; le Studio a plusieurs fois reproduit de ses costumes dans des rôles de Shakespeare et je me souviens d'elle dans une assez mystérieuse Cordelia; mais elle a un talent de second ordre. Je ne l'ai jamais vue à Londres.
Je ne répondrai même pas à Ethal, et ces Anglais ne me verront pas.
«10 octobre.—L'équivoque et singulière soirée, et l'anormale impression de demi-rêve, d'hallucination à l'état de veille, et de cauchemar inachevé qu'ont laissée en moi ces êtres aux gestes d'automate et aux yeux trop brillants, tous, l'air bien plus de fantoches que de personnes réelles, à travers leurs divagations de somnambules et les raffinements de leur élégance voulue!
Si je n'avais touché leurs mains et frôlé leurs vêtements, je croirais encore avoir rêvé... et pourtant je ne regrette pas d'avoir assisté à ce thé.
D'abord, dans l'étrange décor de l'atelier d'Ethal, ce soir-là tout transformé par le luxe inusité d'immenses tapisseries suspendues aux murs, des tapisseries flottantes à peine fixées par des anneaux passés dans des tringles de cuivre, c'était la veillée solennelle de tous les bustes de son musée de cire. Sorties pour la circonstance de la petite pièce, où il les détient, et posées sur des piédouches, toutes ces faces de souffrance ou de volupté figée se mêlaient bizarrement aux personnages tissés des hautes tapisseries, varlets de meute aux pourpoints tailladés, hauts barons raidis dans des corselets de fer et châtelaines aux jupes lourdes.
Toute une foule de jadis semblait processionner le long des murailles avec, çà et là, un visage de spectre émergeant de l'ombre dans les méplats strictement modelés d'une des têtes de cire, une face hagarde aux prunelles vides et au sourire peint. Plantés dans d'énormes chandeliers d'église, douze longs cierges brûlaient, trois par trois, dans chaque coin; clarté fuligineuse dont l'atelier d'Ethal semblait comme agrandi, les angles reculés dans de l'inconnu.
Décor équivoque en vérité, mais plus équivoque compagnie que cette Maud White et son frère: elle, souple, grasse et blanche, jaillie dans sa nudité laiteuse hors d'une gaine de velours noir, les bras et les seins outrageusement offerts; lui, comme corseté dans un habit à revers de moire et un gilet de broché noir, tous deux d'un blond pâle, presque argenté, du blond des Infants d'Espagne dans les portraits de Vélasquez et d'une ressemblance aussi gênante pour l'homme que pour la femme, tant cette ressemblance de l'un et de l'autre les désexuait.
Puis, c'était la duchesse d'Althorneyshare et ses épaules luisantes de fard, ses bras gras de céruse, ses pommettes allumées de rouge dans l'incendie du demi-million de diamants ruisselant des oreilles à la gorge; la duchesse d'Althorneyshare, mauve de la racine de ses cheveux teints à l'orteil de ses pieds gantés de soie lilas clair, mauve par sa robe mauve et mauve par la fanerie de ses chairs recrépies, repeintes et marinées dans trente ans de baumes, d'onguents et de benjoin; la duchesse d'Althorneyshare et le fabuleux carcan de perles qui semble soutenir dans un cornet de nacre sa face effroyable de reine Elisabeth; la duchesse d'Althorneyshare, l'ancienne danseuse épousée par le duc et qui, veuve et toujours riche de son passé, promène aujourd'hui à travers le monde, de Florence à la Riviera et de Corfou aux Açores, les millions de lord Burdett et ses vices d'ancienne étoile de music-hall, car elle n'était même pas à l'Opéra. Puis c'était Mein Herr Schappman, grand et mince Allemand à tête chevaline, à la démarche sautillante, et dont les gestes précautionneux s'empêtraient dans un cliquetis d'opales, celles d'un long chapelet qu'il portait au poignet droit.
Mein Herr Frédéric Schappman, cravaté d'un énorme nœud de soie blanche et long-redingoté de noir, avait l'air d'une sarigue endiamantée, tant il reluisait de bijoux. Venaient ensuite quelques habits de Londres, boutonnières fleuries d'orchidées, faces soigneusement rasées aux gras cheveux fluides et aux raies impeccables, puis une face sombre enturbannée de blanc, un grand Hindou très correct en smoking, avec des saphirs de Ceylan et des perles à tous les doigts, un Hindou splendide, amené là par la duchesse, à moins qu'il ne le fût par l'Allemand.
«Vous n'avez pas eu peur de la police? Hein! quel beau coup de filet, ce soir, si elle s'avisait de faire une descente chez moi. J'ai eu un moment l'envie de la prévenir!» Voilà les mots avec lesquels m'accueillait Ethal; les présentations suivirent.
Maud White, enroulée dans son velours comme une statue dans sa draperie, daigna m'envelopper d'un regard presque tendre de ses larges yeux verts, car cette Anglaise a les plus beaux yeux du monde, des yeux d'un vert de tige gâtés malheureusement par l'ovale un peu lâché du bas du visage; le frère, sir Reginald White, daigna incliner la cambrure de son torse et me marquer sa joie de connaître le collectionneur.
«La tête est lourde, me chuchotait tout bas Ethal, mais elle a une peau divine et... un corps!... mais rien à faire. Maud est chaste et répugne au contact de l'homme: une vocation ou un vice?... Mais la vérité est qu'elle joue Zohar... Oui, parfaitement, le frère et la sœur ensemble. Cela se dit, mais il ne me déplaît point de le croire. Dans l'intérêt de leur gloire il serait même imprudent de le démentir. Elle s'est fait une réputation dans l'Inceste et dans le Swinburne, ici, et dans le Baudelaire, à Londres. Elle révèle les poètes étrangers; elle nous dira, ce soir, du Baudelaire.»
Et m'emmenant au fond de l'atelier:
«Je ne vous présente pas à la duchesse; d'abord, vous n'êtes pas son type, et puis elle n'a d'yeux ce soir que pour l'Hindou de M. Schappman; elle va certainement le lui lever.—Et pourquoi alors inviter ce monstre?—La duchesse! elle meuble horriblement un salon et met en valeur la beauté des autres femmes. Quelle splendide idole elle fait sous ses diamants opimes et comme elle noircit sinistrement sous son fard! Je ne puis la regarder sans songer à la juive Esther, Esther que Mardochée fit macérer six mois dans la myrrhe et le cinname, avant de la présenter à Assuérus. Les chairs déteintes d'aromates, elle devait avoir ce ton-là; mais Esther était jeune, tandis que quarante ans de prostitution ont faisandé l'autre. Quelle belle putréfaction on sent sous l'émail de ce fard et dans les ravins de ces rides! J'aime son air de pestiférée et de vierge noire attifée de satin, comme on en voit dans les chapelles d'Espagne. Comme elle ferait bien, en Madone de l'Epouvante, dans un cortège de pénitents, de Goya. C'est Notre-Dame des Sept-Luxures, comme l'a appelée Forain un soir, au Savoy, et avouez que le nom lui va.
«Je ne vous présente ni Schappman, ni l'Hindou de Schappman: ce cher Fred n'est intéressant que lorsqu'il donne le pourquoi de ses voyages au Japon, l'excursion qu'il entreprend au pays du Nippon, tous les printemps, en quittant Alexandrie. Il va là, dit-il, pour voir les pruniers en fleurs. Au fond, c'est une âme de modiste. Il aurait dû s'appeler Charlotte et beurrer des tartines aux petits-neveux de Wilhem Meister.
«Je parierais qu'il raconte à ces messieurs son enthousiasme des pruniers ou l'aventure de son dernier achat, le chapelet d'opales qu'il tient entortillé autour de son bras. Il les collectionne. Souvenirs d'Orient, ce sont des chapelets de la Mecque. Cela se trouve partout en Alger.
«Quant à messieurs mes compatriotes, des John Bull sans importance, mais qui ne goûtent pas plus le séjour de Londres que votre serviteur. Tous collectionnent quelque chose: celui-ci, les fourreaux de sabre; celui-là, les boucles de ceinture de la reine Anne; cet autre, les souliers du roi de Rome ou les sabretaches du beau prince Murat; il faut bien faire quelque chose et, sinon s'occuper, occuper le monde de sa petite personne. D'ailleurs, ils ne comprennent pas un mot de français et ne parlent que l'argot, comme il sied à des étrangers de vice distingué.
«Je vous présenterai tout à l'heure à quelqu'un qui, lui, quoique Anglais, en vaut la peine et vous intéressera. Nous attendons aussi quelques Russes... mais, pardonnez-moi, je vais demander à miss White de nous dire quelque chose.»
Maud White, alors en train de flirter avec son frère, les yeux dans les yeux et presque lèvres à lèvres, avec une royale impudeur, se levait indolemment à l'approche d'Ethal, et, les seins presque saillis du corsage, avec des mouvements félins de l'échine et des hanches, accueillait sa requête, les prunelles coulées sous les paupières plissées, dans une telle offrande de tout son être qu'elle en allumait les regards endormis de l'Hindou et, par contre-coup, l'œil éraillé de la vieille Althorneyshare.
«Non, pas du Baudelaire, j'en suis flapy, minaudait miss White qui, elle aussi, maniait l'argot, n'est-ce pas, Reginald?» Et Reginald intervenait, défendait sa sœur et optait, comme elle, pour de l'Albert Samain: Au Jardin de l'Infante, ce livre si chargé d'orage et de luxure, d'un charme si opprimant et malsain.
Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;
—Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»
Et elle traînait coquettement sur les mots.
«Je vais vous dire la Luxure, vous savez, les grandes litanies:
Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie!
Luxure, avènement des sens à la splendeur!
Je te salue, ô très occulte et très profonde
Luxure, idole noire et terrible du monde.»
Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:
«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous, cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»