SÉRIE D'EAUX-FORTES

«C'est du catholicisme d'Asiatique, du catholicisme de perversité et d'extase, catholicisme effarant, terrifiant et qui s'explique, car ce Hollandais de Torop est Javanais de naissance.

«Je sais que vous aimerez ce Torop.

«Il n'y a que trois peintres au monde qui peignent les yeux que vous cherchez: lui, Burne Jones et le grand Knopf.

«Je sais à laquelle de ces trois fiancées ira votre désir.—N'est-ce pas que l'Infernale a les prunelles qui vous hantent?»

Et voilà que je suis hanté maintenant, l'obsession des prunelles d'aigue m'est revenue... En effleurant la cicatrice, Ethal a rouvert la plaie... la cicatrice? La blessure était à peine fermée.. Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cette eau-forte qui me trouble et cette lettre qui m'angoisse davantage encore! Oh! la hantise des prunelles émeraudées!

Si c'est là la guérison promise!... Il y a du mystificateur en lui. Se ferait-il un jeu cruel d'exaspérer, en l'envenimant, mon mal?

«3 août 98.—Il devait revenir, il avait annoncé son retour pour hier.

Un télégramme m'arrive. «Anvers. Départ remis, vais à Ostende voir Ensor. Très curieux artiste. Vous enverrai de ses masques si je puis faire affaire: le sais gêné, en abuse, très juif. Ai déniché hier ici, chez brocanteur, une suite d'épreuves Goya avant la lettre, la série des Caprices, un trésor, en détache une et vous l'envoie pour vous faire prendre patience. Étudiez-la. Lettre suit. Amitiés.—Août 98.»

L'eau-forte annoncée vient de m'être remise. Les noirs sont merveilleux. C'est une tête grimaçante au nez camard et aux yeux visionnaires, des yeux de fièvre, d'une ardeur effrayante, allumés comme des fanaux dans des orbites caverneux; une tête socratique dont toute la vie semble dardée dans les prunelles; tête d'alchimiste ou de cénobite ossifiée, desséchée, une tête de chauve-souris aux lèvres minces, comme usées de prières, des lèvres de vieille femme dont la bouche rentre et, creusée, fait trou. Là-dessous, la fuite brusque d'un menton bref, donnant au profil l'aspect d'un museau, et sur cette chose décrépite, ratatinée et séculaire, surplombe et se développe un front démesuré, énorme à faire éclater les tempes; c'est la disproportion effarante d'un gigantesque cerveau.

L'absolue calvitie du front fait de cette tête un glabre et fantatisque crâne, un crâne sous lequel le triste museau s'écrase; et l'ivoire poli de ce crâne prodigieux fume, ondule et moutonne. Ce crâne bout et fume, comme le couvercle d'une chaudière, et ces errantes et pâles fumées deviennent, dans le noir de l'eau-forte, des mufles et des becs, autant de bêtes grimaçantes, autant de larves et de vénéneuses nudités. L'anormal cerveau peuple la nuit de rictus et de menaces.

Et, en marge, soulignant le cauchemar abominable, cette pensée de Goya en français et en espagnol:

Le génie dénué de la raison enfante des monstres.

Pourquoi Claudius m'a-t-il envoyé cela? Que veut-il dire? Quel est son but? Quel est le sens de cette eau-forte hideuse et de son envoi de lui à moi, car elle me fait mal à regarder, cette introuvable épreuve, elle m'attire, me repousse et m'attache? Il y a comme un poison dans ces prunelles dardées et fixes!

Et l'horreur de ces sangsues à face humaine, de ces virgules ondulantes et fluentes, qu'enfante le crâne en fusion, le cerveau m'en fait mal.

Après le Torop, le Goya! J'ai beau chercher, je ne m'explique pas! Et ce retour diffère de jour en jour...

Quel jeu sinistre cet Anglais de mystère joue-t-il donc avec moi?

«5 août.—Toute la nuit, d'étranges reptiles à bec de cigogne, des crapauds ailés comme des chauves-souris, puis d'énormes scarabées au ventre entr'ouvert tout grouillant d'helminthes et de vers, des enfants nouveau-nés s'effilant en sangsues, et d'atroces imaginations d'insectes et d'infusoires ont pullulé dans les rideaux de mon lit.

J'ai sué d'angoisse et me suis débattu dans les affres d'un térébrant cauchemar. L'eau-forte de Goya a enfanté ces monstres, je doublerai ma dose de bromure ce soir.

«8 août 98.—Une lettre de Claudius. Elle est timbrée d'Ostende; une lettre et un rouleau de parchemin! Quelque nouvel envoi?

Voyons la lettre d'abord:

«Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.

«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y peut trouver son compte.

«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.

«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.

«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les bourgeois le traitent de fou.

«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la plus belle, du moins la plus intense, de sa série de Masques.

«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.

«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera et mon succès et, cette fois, mon retour.

«Ethal.

«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»

Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris d'énerver et d'exaspérer ma patience.

Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre, qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.

Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une grandissante terreur.

Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse de cette perpétuelle attente...

Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.

Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette gravure, je ne la verrai pas.

«9 août 98.—La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu le cachet du rouleau. La Luxure, tel est l'intitulé de l'eau-forte d'Ensor.

Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait gonflé par la semence de toute une caserne.

Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs chavirés de luxure!

La Luxure! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les murs et dans les rideaux du lit.

La luxure des trois masques représentés là, la luxure impuissante et stérile a peuplé cette chambre d'êtres amorphes et de fœtus: un grouillement de monstres mort-nés a jailli des prunelles en joie du marguillier, comme du baiser glouton du séminariste.

Et sur l'épreuve de luxe, d'un faire savant, mais intransigeant et brutal, Ensor a paraphé de sa signature les vers de Baudelaire.

Au duc Jean de Fréneuse

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère!

La Luxure: et, pantelant de dégoût, j'ai senti frémir l'ancien feu de mes moelles.

Si la vieille folie était encore en route!

Or, cette eau-forte vengeresse, en en examinant de plus près les figures, il m'a semblé que le séminariste me ressemblait; il a ma maigreur et mes yeux fixes et tristes. C'est odieux, cette ressemblance: est-ce voulu, est-ce un hasard?... Et j'ai attentivement examiné l'épreuve, et il m'a semblé qu'on avait retouché à la plume, après coup, la figure de l'homme, de celui qui dévore la nuque de la gouge endormie.

Oui, il y a une retouche. Qui l'a retouchée? Ethal ou Ensor? Ethal sûrement. Ensor ne me connaît pas.

Pourquoi m'ont-ils envoyé cela? Oh! c'est mal de me troubler ainsi. Je me sens sombrer dans l'inconnu, ma cervelle fond, toutes mes moelles flambent et mon cœur, comme décroché, chavire et flotte.

Et cet Ethal m'avait promis la guérison.