INTRODUCTION

A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur, une fleur unique qui se fane d'heure en heure… Oh! les allégresses et les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces neuves—s'élançant vers la Vie.—Vers la Mort.

Tout passe…

A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La détresse humaine se dévoile de plus en plus.

Tout passe. Illusions, amitiés, espérances…

Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le Vanitas vanitatum et omnia vanitas de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'œuvre de la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.

Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra compte par ces Pelléastres—tout ce qu'il eut le temps d'écrire du Poison de la Littérature—que jamais la verve de l'auteur de Maison pour Dames ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très vaguement définie qu'on appelle le monde. Il a suffisamment souffert de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées par la franchise courageuse—il en a pâti—d'un des rares écrivains qui surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte de la diriger)—déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner bientôt la publication de la Correspondance—choisie—de Jean Lorrain! Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand «Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,—ce front terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable agonie—; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un flagorneur,—si nos descendants ignorent cette silhouette caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques l'œuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.

L'œuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont les principaux aspects du talent du visionnaire de La Mandragore. On déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son style suffisamment, car M. de Bougrelon, Ellen, Heures de Corse et La Dame Turque, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit dire.

Depuis toujours—oh! ses lettres et ses essais d'enfant!—et jusqu'à la fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du Sang des Dieux et de La forêt bleue n'est devenu le romancier des Lépillier, de Sonyeuse et des Soirs de Province—où l'on découvre tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)—et le conteur qu'il fut après, que grâce à l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en vers limpides:

Des vieilles étoffes fanées

Je suis le maladif amant.

J'en veux dire l'enchantement

Et les nuances surannées.

Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:

Longs pétales de soie et calices funèbres,

Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;

Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants

Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.

Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,

La chasteté du mal vit dans vos cœurs hostiles

Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,

Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.

Un éternel défi jaillit de vos corolles,

Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles

Les tempes de ceux-là qui, désirant toujours

Ne consentent jamais,—fleurs des vierges amours[1].

[1] Avril 1895.

Il pleure presque devant des lys qui se fanent:

S'effeuillant au bord du vase

Dans un chaste et calme abandon,

Leur agonie est une extase

Et leur parfum est un pardon.

Il a beaucoup lu les Chansons des rues et des bois. Gustave Moreau, ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'effacera jamais—même lorsque, par Modernités, il voisinera avec le Richepin des Blasphèmes dans le réalisme et dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires parmi les filles et les souteneurs; il avouera:… «dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête—telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des Luxures, les lakistes et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation—et les spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.—Jean Lorrain dramaturge, pour les œuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de Brocéliande entouré «d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la «route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'Ennoïa où «tout l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre fleuri d'Yanthis ou le charnier sinistre de la Mandragore—dont la prose cadencée peut être comparée à des vers—Lorrain décrit sa mise en scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres—si peu que le Sang des Dieux contient Ennoïa, poème, et que, dans La Forêt Bleue, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à l'Œuvre, en 1898. D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il préférait de son œuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot renseigne là-dessus.

Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On retrouve, remarquais-je, dans Princesses d'Ivoire et d'Ivresse, ce livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des vers,

(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.

Princes de Nacre et de Caresse.

Princesses d'Ambre et d'Italie.

Masques dans la Tapisserie.

Contes de Givre et de Sommeil.)

… on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à des ballets; l'un d'eux même: la Princesse sous verre, devint un opéra (musique de R. Balliman.)—Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces dames et ces éphèbes de légendes,—ces longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et de splendeur,—ces princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,—ces sorcières effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs… Et Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries de chardons pâles… Il revient toujours de Golcondes et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, il écrit Narkiss, le meilleur de ses contes avec le Conte du Bohémien. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, lorsque je lis les œuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation prématurée fut démentie par la publication du Tréteau, roman, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur immédiat qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du petit nombre de livres construits laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des œuvres définitives.

[2] Georges Normandy: Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son œuvre. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).

[3] …«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!… Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (M. de Phocas.)

Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos des Contes pour lire à la chandelle: «…Ce que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de l'Introduction, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent…» Mais il demeure incontestable que jamais aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et tant d'autres jeunes! Et les Poussières de Paris demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre époque.

Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus sensible». Le Tréteau nous l'avait indiqué. L'Aryenne le confirma. Il y a dans ces deux œuvres comme, du reste, dans Ellen, des pages de tout premier ordre. L'Aryenne décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier.—Ce drame prend parfois l'ampleur d'une œuvre sociale (ce qui s'esquissait avec la Préface du Crime des Riches et avec M. de Phocas) et parfois la grandeur simple d'une œuvre antique. C'est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il créa des types immortels, il édifia des œuvres. Son instinct artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, à l'homme de talent,—et celui-ci fut-il son ennemi de toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et, pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient». Lorsqu'il travaille, l'harmonie ne disparaît pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait passer entouré de thuriféraires.

Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des descriptifs de notre temps. Il voit en barbare, oui, et c'est la seule vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve: «…Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre littérature romantique. De son œuvre abondant et inégal, tout débordant de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de rire[4] et de sanglots, de cet œuvre qui témoigne malgré tout d'une science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané, pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»

[4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X…:

A Madame la baronne X…

Le barbare au profil indomptable mais vague

Et dont la robe ondule, avec des tons de vague

Et de soleil trempé dans un humide écrin,

Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.

S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:

Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire…

Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,

Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!

Paris, Avril 1894.

Jean Lorrain.

[5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «…Chez un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente et triste.—Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que désastres.»

[6] Il m'écrivait en 1906: «…Comment vous, qui avez pourtant de la psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en nausée ce monde élégant et exotique que je décris?… Vous avez aimé Ellen m'avez-vous dit. Ellen a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!» (Inédit).—G. N.


J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent—l'Ajaccien a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs»…

[7] Extrait d'une lettre inédite.

Paris, la ville empoisonnée, l'aura gardé jusqu'au dernier jour.

Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.—Jean Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui infliger une leçon définitive. Soit encore.—Mais, avant de nous quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui m'enchantent: «On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre.»

Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient plus bas que terre.

Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui les aimèrent.

Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.

GEORGES NORMANDY.

Pelléastres

I
LE POISON DE LA LITTÉRATURE

—Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?… La barbe n'exempte pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait pas que des femmes aux premières de l'Œuvre. Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et modistes, de ces poupées de musées.

Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi?

—Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!… Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là pour se retrouver, se faire voir et se toiser?

Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de Pelléas et Mélisande. Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de Peer Gynt, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de Fervaal, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du petit chef-d'œuvre qu'est l'Après-midi d'un faune, ils ont décrété l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs de Pelléas. L'énervement de ces accords prolongés et de ces interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui n'aboutit pas; toute cette œuvre de Limbes et de petites secousses, artiste, oh combien! quintessenciée… tu parles! et détraquante… tu l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle Favart, pendant chaque représentation de Pelléas, une atmosphère de sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et des prunelles d'au-delà.

La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions de Tristan et de Parsifal entassent, au Châtelet, dans les places supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden

(Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde…)

… et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,—et tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les espèces de Pelléas ou fils modèles, aux paupières baissées, accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme… Les Pelléastres!

Les Pelléastres sont toujours du monde.

Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'œuvre, je découvrais, au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus délicat profil.

C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.

—«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa sœur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»

—«Lui aussi?»

—«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues: rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.»

—«Mais, je n'y tiens pas!»

—«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le présenterai à l'autre entr'acte… Taisons-nous, nous allons nous faire écharper: voici la musique qui reprend.»

A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward Ytter.

Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta brusquement sur ces mots:

—«Je vais rejoindre maman.»

—«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.»

—«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?»

—«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.»

—«Sans le chevalier de Lorraine?»

—«Je l'espère.»

—«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?»

—«Mais il peint, comme son père!»

—«Des portraits?»

—«Non, des bonbonnières.»

—«Des bonbonnières!»

—«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut absolument que je vous mène chez lui.»

Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre.

… A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.

—J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

—Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est toute une documentation physiologique.

Et j'allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de son cou frêle… Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle de cravate…—Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, il gagnerait Taormine.

O pâturages bleus et fables de Sicile!

Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre et d'acier des étés de Campanie!

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de Meyran, je simulais l'enthousiasme:

—«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»

—«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»

—«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à votre curiosité!»

Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence.

—«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui avez une chambre lophophore?»

—«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.»

Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.

II
LIONNERIES

«Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur de votre curiosité.

«Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir.

«Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de vous être présentés.

«M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas indifférents.

«Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que j'ose compter sur vous?»

Et la lettre était signée Edward Ytter.

En post-scriptum, ces simples mots:

«La duchesse d'Iddleton servira le thé.»

Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.

—Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.

—Sa prose est un peu baroque…

—Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y allons.

—Mais…

—Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage!

—Meyran, tu te paies ma tête.

—Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora, l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu.

—Le petit jeune homme à l'orchidée verte?

—Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.

—Et mandarine!

—Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très particulier… C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois le tour du monde… Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.

—Popescu?

—Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory est de Bucarest, comme M. de Max.

—Et au Conservatoire?

—Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres phénomènes; mais c'est très suffisant.

—Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par…?

—Chacun a une manie très spéciale, une lionnerie, comme on disait sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.

—Tu dis?

—La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.

—Mais, c'est de la folie!

—Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.

—Et on ne lui en connaît pas d'autres?

—Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.

—En effet, je me rappelle.

—Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur d'opium, il vit intimement avec une couleuvre…

—???…

—… Apprivoisée!… Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte presque toujours sur lui.

—Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi?

—C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la musique et elle danse comme une almée.

—Etrange! étrange!

—Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale.

—Au biberon?

—Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.

Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle est citée, dans Paris-Parisien, entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.

—Et tous fervents de Debussy?

—Tu le demandes! Tous ont leur partition de Pelléas et Mélisande, signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».

—Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de police?…

—Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme.

—La duchesse d'Iddleton?

—Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.

—Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton?

—Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux… mais ces espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,—comme une muse ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse Outchareska.

—Jeune celle-là?

—Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot… comme effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et de ces grand'mères?

—Alors, au physique, ces dames?

—Au physique?… Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras Beppino.

—Beppino?

—C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre lionnerie. Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et l'Enfer du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence…

—…

—Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne t'en dis pas plus.


Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait.

La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles.

Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés luisaient.

—Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère prête au fils son personnel.

Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant, se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.

Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir autant de style.

Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions devant le maître de céans.

Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre.

—Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous!

Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire un pas.

Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.

Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti.

—Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant! Vous allez les voir.—Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu.

—La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora?

Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de vague.

—Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la dernière audition de la Schola Cantorum. On n'a joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!

—Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.

—Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!

—Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora.

—Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas, reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la certitude que Sacountala est mélomane.

—C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est quand je lui récite du Baudelaire.

—Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe…

—La comtesse des Gobelins!—et sir Edward Ytter interrompait le récit d'Yvanis,—la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit animal.

....... .......... ...

III
UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR

—On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez à quel péril échappa cette douce enfant!

Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois.

—Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M. Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles, depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution.

M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées, reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la solitude des chambres, des spectres assez formidables.

M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser l'éclat terni des ors!… Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M. Dormoy!

C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait insidieusement à visiter ses collections.

M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique—mais si merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards!

M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en bibelots qu'en femmes,—les femmes! ces délicats bibelots de chair et d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,—et, comme tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains faubourgs.

Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec un fou et jurant bien de ne plus y revenir.

Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions.

M. Dormoy était donc un homme à passions… Où peut conduire le goût des jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M. Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré, succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc.

Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un bagout si parisien!

Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout simplement.

Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs, autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien, parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la prostitution du boulevard!

Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit peuple parisien.

Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly; ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, mi-Gavarni et mi-Forain!

C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien conter cette rosse de Dolly?

Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres.

—Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à elle!

—C'était pas croyable!

—Bien sûr qu'elle inventait!

—Il n'y en avait pas deux comme elle.

Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.

—Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien sûr qu'elle se payait leur tête!

Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse.

L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite sans conséquence.

—Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue ou votre sœur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au plaisir!

Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:

—Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges Ohnet, genre Mademoiselle de la Seiglière. Ça me porte au recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans, mieux qu'un musée, un décor… le deuxième des Cloches de Corneville ou le troisième de la Dame Blanche… On connaît son répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. Goûtez ces pains fourrés au foie gras.—Oui, mon petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour s'assurer si je suis bien faite.

—«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste. «—Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des peintres. «—Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de serpent. «—Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête. C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»—«Attendez: un peu de patience, mon enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma divine!»—«Non, vous vous f… de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»—«Mais, tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait du nez, parole!… C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit ans ne lui suffisaient pas?

Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la conteuse:

—Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.

—Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société?

—Je paie!

Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.

IV
LA MISE AU POINT

—Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!

De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.

—Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, attentives et inquiètes! Dolly… Ah! elle s'appelait Dolly, alors… En effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur atelier… et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! Nous l'avions surnommée le consentement mutuel, en souvenir d'un pari. Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante, Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!

Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite Pasiphaé, pour le motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de sa pipe.

Il reprenait:

—En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, et l'éclectisme de ses liaisons… choisies pourtant dans tant de milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du Rat Mort. Née pour l'amour (j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment qu'une seule fois en péril.

Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans le salon Charmaille!

Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de cauchemar?

Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, dont le talent avait été étouffé par le génie! on le disait du moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à la réputation de l'artiste.

Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait tous les ans des œuvres d'une facture assez pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses toiles impitoyablement refusées.

Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de Malaria, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de l'Intérieur… Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait encore aux imbéciles.

Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine à la bêtise.

Demeuré veuf avec deux enfants et une sœur dévote venue exprès du fin fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir. Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; ses œuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son œuvre. Un sentiment plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une si belle âme, que la pauvre sœur fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans l'intérieur d'Asnières.

Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut tomber une intelligence de déséquilibré.

Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère.

Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris, que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires dans cette face de langueur.

L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène. La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations, de caresses et de beaucoup de champagne:

—Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table.

A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:

—Mets salope, et n'en parlons plus!

Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.

V
LE SERPENT SOUS LES FLEURS

—Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'œuvre, et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de leur prétendue faiblesse.

—Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

—C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

—Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.

—D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

—Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des chefs-d'œuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait se faire une place au soleil. Sa sœur, Mlle Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des Andromèdes délivrées, d'après M. Ingres, et des Entrées de chevaliers à Jérusalem, d'après Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'œil brillant des Basques, Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa belle-sœur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au veuf et aux orphelins.

C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux Débats, à la Revue Bleue, puis au Temps. Je n'en fis jamais rien, malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était touchante!

—Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en chœur.

—Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.

—Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières. Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive, cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif qu'était Pétrus.

Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel, de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre mourait d'un ramollissement du cerveau.

La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.

Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille fille au cœur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà dressée aux œillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.

Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions bizarres.

Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque chose à lui dire, car c'est sur un coup d'œil impérieux de la créature que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.

—Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran.

VI
LE VOILE

—L'atelier Nordinger! Vous n'avez jamais voulu y mettre les pieds. Eh bien! vraiment vous avez perdu. Je m'en voudrais toute la vie, si j'avais manqué une occasion pareille.

Et d'Esthuart, Georges d'Esthuart, le compositeur applaudi de Niobé, de Loreley et d'Apollon à Délos, tournait sa tête impertinente du côté de Monpayrac.

—L'atelier de Nordinger, mais c'était l'atelier type, le sanctuaire par excellence du symbolisme et de la Rose-Croix! Un fatras d'objets hétéroclites, des usagers et des religieux fraternisant dans une promiscuité significative renseignaient dès le seuil sur l'état intellectuel du maître de céans. C'étaient des soufflets de cuisine, des crémaillères et des landiers de campagne, des horloges rustiques, des huches et jusqu'à des pétrins provençaux voisinant avec des chandeliers d'église, d'anciennes chasubles, des vasques de bénitier, des lutrins, des croix de procession, des bannières de la Fête-Dieu et jusqu'à des retables d'autel; le tout incomplet, ébréché, dédoré et velouté de poussière. Des céramiques de Lachenal et de Laherche, en forme de courges et de cucurbitacés, évidemment choisies parmi les plus baroques et les plus saugrenues des deux maîtres cuiseurs, et d'énormes cornues d'alchimiste donnaient à cette brocante un équivoque aspect de laboratoire; des hiboux de faïence et d'énormes crapauds de grès embusqués dans les coins achevaient d'envoûter l'atmosphère. Mais c'est aux murs qu'éclatait l'indéniable folie du seigneur et de la dame de l'antre. Toutes les toiles refusées de Nordinger (et depuis cinq ans, l'artiste s'était vu impitoyablement fermer toutes les portes des Salons) décoraient l'atelier, en manière de fresques; la néfaste influence de Mme de Charmaille s'affirmait dans la facture et le choix des sujets.

Wagnérienne enragée, Mme de Charmaille avait imposé à son amant l'œuvre du maître de Bayreuth, et, naturellement, dans cette œuvre, c'est aux scènes surnaturelles qu'elle avait été droit, avec le sûr instinct des déséquilibrées, toujours tentées par l'anormal; c'étaient donc, émergeant des pétales d'énormes lis bleuâtres, des torses onduleux et tortillés de filles-fleurs; des chevelures d'un or invraisemblable hésitant entre l'acajou et le jaune d'œuf, encadraient des visages exsangues de jeunes opérées aux yeux encore agrandis par l'hypnose. Plus loin c'étaient, dans un enchevêtrement de coraux et de madrépores charnus, parmi les lentes oscillations de pendule de la flore et du monde sous-marin, des lividités de noyées, dont les faces d'épouvante personnifiaient, sous des toisons vertes comme l'herbe, Flossilde, Voguelinde et Velgonde, les trois filles du Rhin; et que de dragons Fafners, et que de nains Albérics, et que de dieux Loges dans des torrents de flammes et que de Siegfrieds et de Sigemonds casqués d'argent ou vêtus de peaux d'ours!

L'incohérence des mythologies évoquées n'égalait que la platitude de la facture. Toutes les princesses du cycle d'Artus suivaient, gainées dans des étoffes ramagées d'or et nimbées de fleurs héraldiques, princesses et parures découpées, on eût dit, dans du zinc peinturluré par un imagier d'Epinal; et puis venait le cortège obligé des sorcières et des démones, et, sous le heaume des héros scandinaves comme sous le hennin des princesses magiciennes, sous les couronnes d'iris noir des Canidies et la chevelure glauque des Sirènes, c'étaient toujours les prunelles violettes et la bouche sinueuse de Mme de Charmaille qui souriaient. La terrible femme avait complètement ensorcelé cet imbécile de Nordinger; il ne voyait qu'elle et que par elle, et la perpétuelle hantise du visage de sa maîtresse aggravait encore l'obsédante impression qu'on avait chez lui d'un cauchemar qui grouillait en fresques d'angoisse et de terreur au mur de cet atelier peuplé de filles-fleurs, de stryges et de sirènes par un Odilon de banlieue.

La loufoquerie de cet intérieur allait jusqu'au malaise.

Mme de Charmaille y trônait dans les costumes que vous devinez: tour à tour Velléda, blanche comme un clair de lune sur les roseaux d'un marécage; puis Isolde, avec des yeux d'orage, appareillés au violet pourpré d'une dalmatique de pope; puis Brunehilde, en corsage cuirassé de jais blanc, et surtout jamais elle-même. C'était, chez elle, un continuel besoin de changer de personnalité; avec cela, une manie de l'oripeau et un amour du maquillage où s'affirmait tout le mensonge de son âme cabotine. Mais son rôle préféré était celui de jeune poitrinaire. Elle excellait à en mimer les attitudes brisées et les fiévreuses langueurs. Des accablements la prostraient tout entière, parmi les coussins de soie blanche d'un divan revêtu d'une peau d'ours noir. Là, dans les plis flottants d'un peignoir ad hoc, elle se soulevait à demi sur ses coudes; et, dans une pose allongée de jeune sphinx, qui accusait sa croupe en creusant les reins, elle eût ravi plus d'une tragédienne, et par ses gestes et par sa façon désenchantée et lasse d'effeuiller les quelques lis posés dans un vase auprès d'elle en susurrant d'une voix d'âme: Les femmes, les fleurs, les femmes, les fleurs! Au piano, quelque compositeur incompris de Pologne jouait en sourdine la Marche funèbre de Chopin ou l'Adieu de Schubert; accroupis dans la pénombre, sur des tabourets modern style, des poètes imberbes, chevelus comme des lions, avec de pauvres petites poitrines et des yeux énormes, l'air de fœtus à crinières, attendaient humblement leur tour pour lire à la dame leurs derniers sonnets.

Costumés à la grecque, Blismode et Corydon, les deux pauvres petits enfants du peintre, faisaient brûler dans un réchaud des pastilles du sérail. Or, par une porte ouverte, une odeur de roux venait de la cuisine et empestait tout cet esthétisme de relents d'oignons.

C'était attristant, pitoyable et comique.

Et, le croiriez-vous, mon cher? c'est dans ce milieu fantomatique et délétère, parmi ces loufoqueries sinistres qu'a débuté et que s'est formée Marion Durmer! Oui! la chanteuse d'opérette! C'est invraisemblable, mais c'est ainsi; ce perpétuel éclat de rire, ces yeux clairs et cette promptitude et cet esprit du geste, ce naturel et pourtant cette science artiste dans la mimique et la diction, tout ce qui fait le charme de Marion, sa réputation aussi, sont sortis de cet antre. C'est au milieu de ce cauchemar hiératique, mystique et préhistorique que se sont produits pour la première fois ce bel entrain et toute cette gaieté. Marion, cette créature d'imprévu et de fantaisie, et si femme, fut révélée par cette prêtresse équivoque de l'androgynat qu'était la Charmaille.

—Vous voyez bien qu'on échappe au poison de la littérature! déclarait Jacques Hurtel.

—C'est ce qui vous trompe! ripostait d'Esthuart. J'ai connu Marion tout aussi intoxiquée qu'une autre; la Charmaille l'avait, elle aussi, contaminée; mais, comme chez elle le tempérament était bon, Marion a rejeté le poison.

Voilà l'histoire. Je fréquentais l'atelier de Nordinger. Mme de Charmaille, moi, m'intéressait comme un cas de bactériologie; je savais d'où elle sortait: d'une loge de concierge, pas plus. C'est de frottements en frottements, au contact de mille et une liaisons diverses, qu'à force de volonté et d'intrigues elle s'est haussée à ce rôle de Muse et de Dame élue d'atelier de Rose-Croix. Elle ne manquait pas d'intelligence, d'ailleurs: une dévoyée, une déclassée, soit; mais des dons de ruse et d'intuition et d'assimilation de premier ordre. Sans la tare de la névrose, qui la poussait vers l'anormal et le bizarre, elle eût pu devenir peut-être une grande courtisane, car elle avait le sens des affaires. Hélas! ses lésions cérébrales la vouaient forcément au monde des incomplets et des ratés; elle ne put jamais franchir le cycle des petites revues et des ateliers mort-nés où elle exerçait ses talents d'allumeuse.

Mme de Charmaille m'avait dit:

—Venez donc passer avec nous la soirée de jeudi: je vous ferai voir une artiste, une toute jeune fille qui vous captivera.

—Quel nouveau monstre va-t-elle nous exhiber? pensai-je en moi-même, et je me rendis à Asnières, décidé à me divertir in petto du phénomène annoncé.

Je trouvai chez les Nordinger tout le Montmartre et tout le Montparnasse des premières, le ban et l'arrière-ban des hirsutes et des hydrocéphales avaient été convoqués. L'atelier était plongé dans la pénombre. Sur une estrade baignée de lumière électrique, un grand rideau de velours rouge était tendu; deux orangers en caisse arrondissaient leurs dômes de feuillage à droite et à gauche du proscénium. Des appels de flûte ayant pleuré sur des pizzicati de harpes invisibles, une créature de songe… (naturellement) issait de la draperie cramoisie et, sous la projection d'électricité, s'immobilisait dans une attitude apprise: c'était Marion Durmer, la merveille annoncée.

Nue, absolument nue sous un peplum de velours chair (je reconnaissais bien là la mise en scène de la Charmaille), la débutante se sculptait comme une statue dans les poses rythmées par l'orchestre que je vous ai dit; et les nerfs étaient douloureusement opprimés par la monotonie du spectacle, car les attitudes se succédaient avec une lenteur désespérante, lenteur encore aggravée par la mélopée des instruments. La fille ainsi offerte était pourtant fort belle: c'était Marion! Elle dansait, ou plutôt se mouvait, pieds nus. Deux grosses bagues d'or brillaient à son orteil; pas un autre bijou ne parait sa nudité. Tout à coup, la débutante chanta.

D'une voix monocorde, volontairement blanche, sans aucune intonation, elle murmura des paroles bizarres:

Saint Jacques, saint Michel et saint Georges aussi,

Mes trois lampes d'or

Brûlent dans la nuit.

Qui rallumera les lampes éteintes?

L'amant est parti et mon rêve est mort.

J'ai laissé tomber mes trois lampes d'or

Dans la mer profonde.

Saint Michel est loin et saint Jacques est mort.

Qui rallumera mes trois lampes d'or?

La musique valait les paroles; elle était, la musique, de Maxime Aubry, le plus talentueux et le plus morne aussi des musiciens de l'avenir. La salle croulait en applaudissements; on faisait une ovation à la Psyché mystique des trois lampes d'or et à la géniale maîtresse de maison, qui les avait allumées.

A quelque temps de là, je fus invité chez Marion Durmer. Un grand financier, qui lui voulait du bien, venait de l'installer dans un petit hôtel, à Passy; on y pendait la crémaillère, et un public trié sur le volet, était convié à y venir applaudir l'artiste dans ses nouvelles créations. Elle les lancerait ensuite sur une des grandes scènes musicales de Paris.

Je n'allai pas à cette soirée de loyal essai. Si jolie que m'eût paru l'exécutante, je répugnais à retourner dans les limbes: j'ai l'horreur de cet art embryonnaire et larveux. D'ailleurs, les feuilles du lendemain donnèrent par le menu le détail de la fête: Mlle Durmer avait dérangé la critique, les soiristes aussi avaient été conviés. Il n'était bruit dans les feuilles que du goût et de l'arrangement merveilleux du petit hôtel de Passy; Marion avait officié dans la chambre, reconstituée meuble par meuble, de sainte Ursule, d'après la fresque du Carpaccio; il y avait même dans cette chambre la double petite fenêtre ronde à vitraux hexagones, avec le pot de basilic sur le rebord.

Mlle Durmer avait chanté, debout, sur un oranger en caisse, naturellement: on remarquait aussi dans cet appartement préraphaélite un agneau blanc, comme celui de saint Jean, couché sur un coussin de velours bleu-ciel, et, sur la cheminée, une énorme boule de verre bleu, où tournoyaient des poissons rouges; l'appartement était d'ailleurs rempli de ces sortes d'aquariums. L'artiste avait chanté divinement. La mise en scène et la réclame avaient été miraculeusement organisées; j'y reconnaissais la main de Mme de Charmaille, et cependant Marion Durmer ne débutait pas. Je la croisai pendant quelque temps dans des couloirs de premières, ses beaux cheveux noirs répandus en nappes sombres sur des corsages florentins à manches bouffantes, et fantastiquement coiffée de béguins de perles ou de petits hennins. Mme de Charmaille trottait toujours dans son ombre. Et puis je perdis de vue la belle fille: Marion Durmer avait quitté Paris.

Je la retrouvai, deux ans plus tard, à Bruxelles; elle était en vedette sur l'affiche du théâtre du Parc et jouait la Périchole. Marion Durmer dans de l'Offenbach! Quelle déchéance, quels avatars et quelles vicissitudes avaient pu la conduire là? Je pris un fauteuil et l'applaudis à tout rompre: la statue hiératique était devenue la Marion Durmer que vous savez, que nous aimons tous; de la vie, de la joie, de la santé et de l'esprit surtout, de l'esprit français et de la grâce bien parisienne!

Je fus la saluer dans sa loge. Elle m'accueillit par un franc éclat de rire et, me tendant les deux mains:

—Oui, c'est moi; vous n'en revenez pas, n'est-ce pas? vous n'en croyez pas vos oreilles. Ah! je l'ai échappé belle! quel cauchemar! Vous souvenez-vous de l'atelier Nordinger et de Mme de Charmaille? Oh! elle avait su me prendre et me domestiquer, celle-là! j'étais bien sa proie et sa chose, et puis, un jour, les écailles me sont tombées des yeux. Un matin plutôt, tout le voile s'est déchiré du haut en bas, le fameux voile, et cela à propos des deux enfants, ces deux pauvres petits êtres si comiquement appelés Blismode et Corydon.

Vous savez combien Mme de Charmaille en jouait, des deux petits Nordinger, quelles effusions, quels baisers et quelles caresses elle leur prodiguait en public, et toute sa mise en scène de tendresse et de dévouement!

Or, un matin, à la suite d'une proposition de manager, je m'en vais étourdiment à Asnières; je ne faisais rien, alors, sans consulter Mme de Charmaille. Je débarque à la gare et prends le chemin de l'atelier. La domestique, sortie, avait laissé la porte ouverte. Je monte comme dans un moulin et, dans le hall aux fresques que vous savez, je trouve Blismode et Corydon à genoux, tous les deux, sur le plancher et le lavant à grande eau avec des brosses et du savon noir; oui, tels quels, les deux pauvres petits, à peine vêtus, pieds nus et jambes nues pour ne pas se salir, et grelottant tous deux dans ce vaste atelier aux châssis grands ouverts! nous étions en décembre. Je m'arrêtai sur le seuil, effarée. Les deux enfants, eux, s'étaient mis debout et se taisaient, le cœur gros, prêts à fondre en larmes, évidemment terrifiés.

—«Où est Mme de Charmaille?» trouvai-je enfin la force de leur dire; mais eux ne trouvaient pas de voix. Ce fut une minute de silence atroce, où la misère et le faux luxe de cet atelier (je ne l'avais jamais vu que le soir), m'apparurent subitement, lamentables. Tout à coup, la voix de la Charmaille éclatait, mais une voix que je ne lui connaissais pas, canaille, éraillée, comme étranglée de fureur: «Hé, petits gueux, pestailles que vous êtes! je ne vous entends plus frotter, gare à vous si je me lève!» et, dans le même instant, une porte s'étant ouverte, Mme de Charmaille s'encadrait dans l'embrasure. Les deux enfants étaient retombés à genoux sur le plancher mouillé.

Mme de Charmaille se trouvait en chemise avec un peignoir de flanelle rouge, jeté en hâte sur sa nudité: «Ah! c'est vous, chère amie; entrez donc, je suis à vous». Moi je ne pouvais bouger. Dépoitraillée, dépeignée, la racine de ses cheveux révélée brune sous l'or jaune de la teinture, Mme de Charmaille venait de m'apparaître telle qu'elle était: les yeux capotés, le teint bis, la bouche molle et la gorge aussi, dans la dévastation d'une quarantaine orageuse et mûrie par le pire passé. Secoué par sa haine et sa fureur contre les deux pauvres petits êtres, son masque était tombé. Dans sa stupeur de se voir surprise, Mme de Charmaille ne pouvait retrouver ni la caresse de son regard, ni la séduction de son sourire, elle n'arrivait qu'à grimacer; l'intrigante et la mégère venaient de se révéler, hideuses, à mon effroi.

Je reculai, gagnai la porte et la refermai sur moi; cinq minutes après, je reprenais le train, et au bout de huit jours, je signais avec un autre manager.

C'est ainsi que je suis devenue chanteuse d'opérette: le voile s'était déchiré.

VII
L'ENVERS DE LA GLOIRE

Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que des empoisonneurs.

La littérature compte autre chose que des criminels; la plus innocente peut faire des victimes. Il y a des empoisonnés qui s'intoxiquent eux-mêmes. Ils naissent mûrs pour le microbe.

La preuve en est dans l'aventure arrivée à Charles de Saint-Yriex.

Vous connaissez tous Saint-Yriex et son théâtre?

Dieu sait s'il est honnête! Dans les six drames qu'il promène depuis dix ans à travers le monde et qui lui rapportent, bon an, mal an, deux cent mille francs, aucune de ses héroïnes n'a une tache; toutes sont persécutées, angéliques et pures, l'adultère (et Saint-Yriex est quelquefois forcé de subir l'adultère dans ses drames historiques), l'adultère y est toujours laissé au troisième plan. Jamais un mauvais instinct n'apparaît comme déterminant dans aucun drame. Dans sa Fornarina, la seule pièce où il ait mis en scène une courtisane, la maîtresse de Raphaël est montrée plus sublime et plus pure dans son repentir que Marie de Magdala elle-même. Charles de Saint-Yriex est le dernier chantre de l'idéal. Il est à la fois héroïque, romantique, picaresque; car il a même la notion du comique. Ibsénien, révolutionnaire et dantesque, mais toujours moral, il a fait pleurer Tamerlan sur les champs de bataille, devant les monceaux de morts et de blessés râlants; des crépuscules de colère saignent dans des cieux d'incendie au-dessus des poings levés et des bras tendus des cadavres ressuscités pour invectiver la luxure des reines et l'ambition des rois; il passe dans toutes ses pièces un souffle de justice, d'indignation et de pitié qui en fait vibrer magnifiquement toutes les ficelles; le même vent sublime gonfle démesurément la baudruche des mauvais vers, mais baudruche et ficelles n'en émeuvent pas moins profondément le public. Le public de Saint-Yriex est bien trop malin pour se heurter. Il excelle à rajeunir tous les trucs devant lesquels, selon une esthétique établie, doit s'émouvoir notre sensibilité; c'est avant tout l'homme de la mise au point. Grandiloquent à la manière de Victor Hugo, il a, comme lui, l'image, la métaphore et l'épithète; il est le seul qui ait osé, après lui, emboucher la trompette de la renommée; mais cette trompette, est une trompette d'enfant. Sur ses six drames, dans trois il a campé la figure de Napoléon Ier, et c'est toujours le petit Caporal, les autres fantômes évoqués à la scène! Papes ou empereurs, souverains de légendes ou d'histoires, peintres ou courtisanes: Saint-Yriex en a toujours fait des marionnettes. Ainsi, réduits, ils vont toujours sûrement à l'intelligence du public: trop d'humanité effarerait; la convention rassure. De Saint-Yriex ne domine pas. Il est au niveau de son siècle; il est le seul qui fasse encore accepter une tirade.

Charles de Saint-Yriex est marié et bon père de famille.

Associé à une charmante femme, attelée de toutes ses forces à la gloire de son mari, il a eu, en temps utile, un hôtel à Paris, des dîners et des réceptions suivies; à sa table très ouverte ont défilé toute la critique et toute la presse, quelques hommes politiques aussi; Saint-Yriex sut, tour à tour, obliger les uns et les autres. Puis un peu débordé par la demande, il se découvrit, un jour, la fâcheuse neurasthénie qui exige de la solitude, un grand calme et des soins, et ce fut l'époque des villégiatures; le ménage s'installa aux environs de Paris. Installation somptueuse dans un château historique, dont les feuilles mondaines publièrent l'état des lieux, et les illustrés les reproductions.

Le château, pas trop loin des directeurs de théâtres et assez distant, néanmoins, d'une station pour faire hésiter les amis en quête d'un dîner ou d'un louis, garda les Saint-Yriex pendant trois ans. Alors l'écrivain, tout à fait lancé, les traités signés avec les directeurs de Paris et de l'étranger, et la neurasthénie augmentant, le ménage s'exilait tout à fait, et gagnait le Midi, cette Riviera de fièvre ou de grand calme, de solitude ou de mouvement, au gré de ses hôtes, qui, depuis quelques années, est devenu le sûr refuge de tant d'autres écrivains.

De Saint-Raphaël, où s'était fixé le ménage, Mme Charles de Saint-Yriex continua de communiquer aux journaux quelques bulletins de santé, juste ce qu'il fallut pour tenir en éveil la curiosité du public, et Saint-Yriex renonça à toutes les petites excentricités nécessaires au lancement d'une réputation pour se consacrer tout entier au travail.

La baignoire de Mme de Pompadour qu'il avait fait installer à Montmorency, dans son parc, où il se plongeait dans une eau semée de feuilles de roses, les six paons blancs dont il s'était fait le berger sur les pelouses de Flamarande et qu'il menait paître lui-même, vêtu de soie zinzolin et armé d'une houlette enrubannée comme un Tircis de pastorale, les vingt-sept bagues sardoines et péridots, béryls et chrysoprases, opales et saphirs jaunes, toutes baptisées du nom d'un de ses héros, fabuleux écrin d'un rajah de Mysore et son européenne collection de cravates, tout cela tomba dans le domaine de la légende, et il n'y eut que les toutes petites revues de la province pour en parler encore.

Le soleil du Midi avait complètement guéri la neurasthénie du grand homme. Saint-Yriex fit même enlever ses photographies en vente de la devanture des marchands. Définitivement installé dans la gloire, de tant d'enfantillages, bien pardonnables chez un tel cerveau, il ne garda que l'innocente manie d'écrire ses lettres à l'encre verte sur papier mauve et de les sabler de poudre d'or.

Mais Saint-Yriex, tout à fait assagi et devenu même très prudent durant les courts séjours nécessités à Paris par ses répétitions et ses affaires, se garda bien dorénavant de descendre chez lui.

Il laissait sa femme, associée fidèle et dévouée, rouvrir l'hôtel de la rue Bassano, et y éconduire le flot montant des visiteurs. A peine signalé à Paris, Saint-Yriex était assailli de toutes parts par des gens de toutes sortes: cabotins en quête d'un rôle, reporters, éditeurs, managers, et quémandeurs. La consigne était donnée: M. Charles de Saint-Yriex était toujours sorti. Mme Saint-Yriex, manégée par expérience, faisait un choix et recevait qui on devait recevoir. Une fois par semaine, les Saint-Yriex donnaient un dîner, rue Bassano, auquel le grand homme assistait, liquidant ce soir-là une fournée d'amis et connaissances; le reste du temps, madame, en voiture, faisait des visites et entretenait les relations. Saint-Yriex terré, lui, dans quelques grands caravansérails modernes: Elysée-Palace, Palais d'Orsay ou Continental, échappait aux importuns et expédiait tranquillement ses affaires de théâtre et d'édition; l'hôtel où il était descendu, demeurait un mystère. Son éditeur seul et quelques directeurs en avaient l'adresse et de cette ombre épaissie à plaisir autour de sa retraite, de cet incognito gardé, le prestige de l'écrivain s'augmentait encore, puissant parce qu'invisible, plus désirable et plus convoité, parce que plus lointain dans cette atmosphère voulue de sanctuaire.

A son dernier voyage à Paris, Saint-Yriex était donc descendu au d'Orsay. Un soir qu'il y dînait seul dans la salle du restaurant, heureux d'avoir esquivé un dîner de famille où sa femme était allée le remplacer (il était près de huit heures), un des maîtres d'hôtel venait le prévenir qu'une dame était là, dans le hall, demandant à le voir. La dame même insistait, car on avait répondu qu'il était à table.

—Mais, je n'attends personne, maugréait le grand homme. Personne. Cette dame n'a pas dit son nom? Que veut-elle?

Le maître d'hôtel s'éclipsait, puis revenait presque aussitôt:

—Monsieur, c'est une demoiselle de la maison Gérard, Hermeline et Sœurs. C'est pour Mme de Saint-Yriex, un renseignement qu'on voudrait avoir.

—Gérard, Hermeline… les couturières… Qu'est-ce qu'elles peuvent me vouloir? Ça ne me regarde pas!

Subitement taquiné par l'idée d'une note en souffrance, de quelque arriéré de compte de sa femme, et, d'ailleurs, en n'y croyant pas,—Mme de Saint-Yriex étant, avant tout, une femme d'ordre,—bref, pour en avoir le cœur net, Saint-Yriex se levait, posait là sa serviette et passait dans le hall. Il y trouvait une grande jeune fille en pourparlers avec les employés du vestiaire. Très simplement, mais très élégamment vêtue de noir, un carton à la main, tournure de mannequin ou d'employée de grande maison de modes. La vue de l'écrivain lui fermait brusquement la bouche et la faisait rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle les avait blonds et brillants sur un visage dont de grands yeux marrons ne sauvaient pas l'insignifiance. La jeune fille faisait un pas vers Saint-Yriex et s'arrêtait tout à coup.

—Mademoiselle de la maison Gérard-Hermeline?… Vous désirez?…

La rougeur de la jeune fille fonçait jusqu'à la pourpre sombre, et d'une voix presque éteinte, dans un balbutiement qui flattait la vanité du maître:

—Pardonnez-moi, excusez-moi, monsieur, c'est ce carton: un corsage pour Mme de Saint-Yriex. On m'a chargée de le lui porter, et j'ai oublié son adresse. Alors, j'ai eu l'idée de venir vous la demander ici.

—L'adresse de ma femme? 11, rue Bassano!…

—Merci, monsieur, j'y vais.

—Inutile, mademoiselle, mon secrétaire vient ici tous les jours; il portera le carton. Laissez-le.

—Merci, vous êtes bon, monsieur.

La jeune fille était, maintenant, lie de vin. Mais sa voix défaillait. Mis en éveil par cette rougeur, et cette voix sombrée:

—Mais pardon, mademoiselle, comment me savez-vous à l'hôtel?

Elle, dans un bégaiement d'agonie:

—L'autre jour, Mme de Saint-Yriex, à la maison, a dit que vous étiez descendu au d'Orsay, j'étais là.

—Et vous vous êtes souvenue de mon adresse, en oubliant celle de ma femme. C'est bien, mademoiselle, vous pouvez vous retirer. Mme de Saint-Yriex aura demain, son corsage.

Alors, la jeune fille, comme se faisant violence et la voix devenue rauque:

—Monsieur, monsieur de Saint-Yriex, j'aurais deux mots à vous dire en particulier. Ne pouvez-vous me donner deux minutes, monsieur? Mais pas ici, en tête à tête, ailleurs.

La voix maintenant suppliait.

Saint-Yriex s'était reculé, instinctivement averti.

—Encore une qui veut débuter au théâtre et qui vient me demander mon appui!

Et, très ennuyé, du ton le plus froid:

—Soit, mademoiselle, voulez-vous me suivre au salon? Mais je n'ai que cinq minutes à vous donner.

Passant devant le «mannequin», il la précédait dans le couloir.

Arrivé devant le salon de lecture, il en ouvrait la porte, s'effaçait devant la jeune fille:

—Entrez, mademoiselle.

Et lui désignait un fauteuil. Elle s'y laissait tomber.

L'heure du dîner avait fait le salon désert. C'était, dans le luxe somptueux et banal des sièges tendus de velours de Gênes, des hautes fenêtres drapées de brocart mauve et de la cheminée monumentale, la tristesse anonyme de tous les salons d'hôtel. Un crépuscule de fin mai se mourait dans l'imposte des croisées. Saint-Yriex, debout devant la jeune fille, attendait:

—Eh bien, mademoiselle?

Mais elle, renversée au dossier du fauteuil, les deux mains aux accoudoirs et les yeux au ciel rose des vitres:

—Je suis heureuse. Ah! je suis bien heureuse!

Puis, les prunelles tout à coup plongées dans celles de l'écrivain:

—Je désirais tant vous voir!

—Mais?

—Oui, j'avais une telle envie de vous connaître… Ne m'en veuillez pas, monsieur de Saint-Yriex. N'avez-vous pas reçu dernièrement une lettre qui vous demandait votre photographie? Elle était adressée au théâtre.

Saint-Yriex en recevait tant, de ces lettres de folles et de fous, qu'il ne les lisait même plus.

—Eh bien! monsieur, c'est moi qui vous l'avais écrite, cette lettre; j'aurais tant aimé tenir de vous cette photographie!

—Mais, mademoiselle, ma photographie est en vente chez les marchands. Vous étiez libre de l'acheter.

—Oui, mais j'aurais voulu la tenir de vous, et puis j'aurais voulu une photographie tirée exprès pour moi, une photographie que les autres n'auraient pu avoir.

—C'est beaucoup de choses; et c'est pour me demander cela que vous êtes venue ici chercher l'adresse de ma femme?

—Oui, j'ai menti et vous pouvez me perdre, monsieur, car si à la maison Gérard-Hermeline, on savait que je suis venue vous demander dans cet hôtel, on me mettrait à la porte; mais j'avais trop envie de vous voir. Depuis le temps que je vous lis, j'ai une telle passion pour tout ce que vous faites! vous êtes mon Dieu! J'ai vu jouer toutes vos pièces; la Fornarina je l'ai vu jouer cinq fois… je songe à vous le jour, je songe à vous la nuit, et il y en a beaucoup, à l'atelier, comme moi! Alors, comme Mme de Saint-Yriex était venue, l'autre jour, et avait dit que vous étiez ici, aujourd'hui j'ai tout fait pour être chargée de lui porter ce corsage… N'est-ce pas, que l'occasion était trop belle? Alors, j'ai inventé un prétexte et je suis venue la demander ici, l'adresse… vous ne m'en voulez pas trop, monsieur?

—Non et oui, mais vous ne manquez pas d'astuce.

Intimement flatté par cette ferveur d'admiration, peut-être un peu ému aussi par les larges prunelles implorantes:

—Il y a longtemps que cela vous tient, ce bel enthousiasme pour mes œuvres?

—Pour vos œuvres et pour vous, oh! oui, monsieur: il y a bien dix ans que je vous lis!

—Quel âge avez-vous donc?

—Vingt-quatre ans.

—Vous avez commencé de bonne heure!

—A quatorze ans, monsieur, je lisais déjà vos drames; à la vérité, je vous dirai que j'ai commencé à aimer M. Marcel Prévost, et puis après ça a été M. Paul Adam; mais, depuis la Fornarina, c'est de vous seul que je rêve, monsieur de Saint-Yriex, de vous seul.

La jeune fille, comme mue par un ressort, se levait de son siège et venait tomber dans les bras de l'écrivain.

—Calmez-vous, mon enfant; on vous appelle?

—Fanny Marlay.

—Eh bien! mademoiselle Fanny Marlay, il faut être sage: c'est très bien d'aimer les beaux vers, mais il ne faut pas trop aimer ceux qui les font. Vous auriez pu mal tomber; vous êtes jeune, très jeune… permettez-moi de vous donner quelques conseils. Vous m'avez vu, vous devez être calmée; j'ai vingt ans de plus que vous, je pourrais être votre père: voyez, j'ai les cheveux blancs.

Et, sur un regard sournois de la jeune fille:

—Enfin, je suis marié.

—Ça, je le sais! soupirait le mannequin.

—Vous voyez donc qu'il faut vous faire une raison.

—Soit, mais il faudra qu'on m'y aide. Vous m'y aiderez, monsieur, car vous êtes bon; oh! j'aurai bien du mal, bien du mal, car je vous aime: il y a dix ans que je vous aime!

Et Fanny Marlay s'abattait en sanglotant sur l'épaule du poète. Maintenant, c'était un déluge de larmes. Saint-Yriex, qui essayait de l'apaiser, sentait leur eau tiède couler sur ses mains.

—Voyons, voyons, mon enfant, calmez-vous, on peut entrer, on peut nous voir. De la tenue! un peu de sang-froid!

Très ennuyé, craignant d'être surpris tenant cette jeune fille entre ses bras, l'écrivain exagérait le ton paternel. Fanny Marlay, elle, s'abandonnait toute. Presque couchée sur la poitrine de l'adoré, elle se pressait amoureusement sur lui et continuait de pleurer.

—Je vous aime, je vous aime, il y a dix ans que je vous aime!

Saint-Yriex se sentait parfaitement ridicule. Le dîner touchait à sa fin et, d'une minute à l'autre, les dîneurs du restaurant allaient envahir le salon. Fanny Marlay était presque évanouie. Saint-Yriex savait comment on rappelle les femmes à la vie. Il hasardait quelques menues caresses le long des joues et dans les petits cheveux de la nuque. La jeune fille consentait à se ranimer.

—Vous êtes bon, souriait-elle à travers ses larmes; je savais que vous étiez bon.

—Oui, mais il faut vous en aller.

—Déjà?

—Oui.

Et l'écrivain cherchait à se dégager.

—Je reviendrai… chercher la photographie, vous me l'avez promise…

—Moi?

—Cela me ferait tant plaisir, et signée de vous, signée.

—Soit, mais vous serez raisonnable?

—Il le faut bien. Je reviendrai demain.

—Ah! non, pas demain, se cabrait l'écrivain effaré.

—Quand?

La voix de la jeune fille implorait.

—Lundi, vers cinq heures; pas avant cinq heures; mais serez-vous libre, lundi?

Il escomptait les obligations de l'atelier.

—Je serai toujours libre pour venir vous voir. Allons, embrassez-moi, et je m'en vais.

L'auteur de la Fornarina s'exécutait et le mannequin s'esquivait, transfigurée de joie, le paradis dans l'âme.

L'écrivain ne la reconduisit pas. Ecroulé sur un fauteuil, il songeait déjà au moyen d'éluder ce rendez-vous. Il prétexterait un voyage, une lettre le dirait retenu à la campagne…

VIII
UN CAS DIFFICILE

Mmes Gérard, Hermeline et Sœur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra, achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures.

C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que dans les salons, où les premières parent l'étalage.

Mmes Gérard, Hermeline et Sœur avaient donc devant elles une grande heure de calme.

Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom de Sœur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la clientèle.

Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine bien sonnée de Mme Gérard: cet on-là, c'était tout le personnel de la maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin, y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et, malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après l'entrée de son frère dans l'établissement.

Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout. Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la sœur constituaient le côté décoratif de la maison.

Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard, malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y dilatait tout humide de tendresses.

Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête commercial; on l'appelait Monsieur Sœur; les clientes elles-mêmes s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme Hermeline Madame Frère. L'association n'en faisait pas moins quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force.

Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le frère et la sœur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un œil noyé la spirale bleuâtre des deux chères fumées.

Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la maison Gérard, Hermeline et Sœur à sa béatitude.

—Sacré nom de…! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient nous embêter, à cette heure?

—On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline.

—Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la congestion de Mme Gérard.

Un garçon de courses entrait précipitamment:

—M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames.

De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la Fornarina, des Adieux de Fontainebleau, de la Princesse Maure, etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Sœur!

—C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé? étouffait Mme Gérard.

—Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline.

—Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi, Edouard; je vous suis.

Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard.

M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée, les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à la rencontre du frère et de la sœur.

—Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un service…

—Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de règlement…

—Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison.

—Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?

Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée, vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du sucre.

—Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur avidement.

—Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas jolie.

—Mais très bien faite, remarquait M. Sœur.

—Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.

—Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois associés.

—Hélas!… (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les nudités volantes du plafond)… si je la connais!… mais puisque vous l'avez renvoyée à cause de moi…

—A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Sœur. Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais quitté notre maison.

—Jamais quitté votre maison!… oh! la petite rosse!

Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti.

—Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire.

—N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex.

—Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.»

—Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent.

—Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et de la province, appuyait aimablement M. Sœur; c'est le rayonnement de la gloire.

—Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison?

L'auteur dramatique revenait toujours à son idée.

—Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.

—Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier.

—Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.

—Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque.

—Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la poste restante.

—C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous ne l'avez pas ouverte?

—Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous ne décachetons pas les lettres de notre personnel.

—Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Sœur.

—Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine! Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.

Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Sœur et venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une facture et s'était levé en maugréant.

Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela. Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été, avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas! des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et, mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes—sans le moindre souci de déranger leur existence.

Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.

Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la poste en arrivant à la gare.

Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa folie passionnelle et littéraire surtout.

Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par tous les pores.

Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au d'Orsay qu'à huit heures.

Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle n'était partie qu'à sept heures.

—Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à l'égal d'un Dieu… Alphonse, vous m'avez trompée… C'est déjà bien, mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!

Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de papier à Mmes Gérard, Hermeline et Sœur.

—Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je n'aurais pas le courage de la repousser… Et elle doit être au d'Orsay à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!

—Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.

—Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard.

—Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin, moi!

—Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous.

—Ah! oui, je la connais… Le Poison de la littérature!

IX
CLOTILDE EVRARD

—Le poison de la littérature! A qui le dites-vous, mon cher Maxence! Il a dévasté, ravagé les dernières vingt-cinq années du siècle. Nous avons eu le public des premières de l'Œuvre pour nous convaincre de la force du mal.

Pierre Delzance, se levant de son siège, allait s'accouder à la cheminée et inconsciemment, car Pierre est un garçon très simple, y prenait la pose accoutumée des messieurs faiseurs de conférences.

—Vous souvenez-vous du public qu'y attiraient les pièces d'Otway et d'Henrick Ibsen, la Dame de la Mer, Solness le constructeur, Peer Gynt et Venise sauvée, dans laquelle Lina Munte créa une si impériale courtisane?

C'était dans la pénombre de la salle à peine éclairée, une assistance qu'on eût dit, vraiment, échappée du Sabbat, faces hâves et pâles dévorées par des bandeaux d'un noir de jais et d'un roux électrique, et, comme des trous dans ces pâleurs, des yeux pochés, vulgairement au beurre noir, tant ils étaient soulignés de kohl. Vous rappellerai-je les toilettes? Une descente de la Courtille ou une montée de bal des Quat'z-Arts! toutes les toques Renaissance à créneaux, tous les bérets de velours de la Fornarina, tous les hennins, tous les escoffions, tous les béguins de perles et de turquoises, toute la défroque des musées d'Allemagne et d'Italie échouée du fond des siècles sur les museaux de rats et les petites têtes de poules des maîtresses d'esthètes, et, chose parfois curieuse, tous les bijoux préhistoriques du Musée de Cluny, retrouvés dans la poubelle du chiffonnier du coin!

La Salomé, d'Oscar Wilde, renforçait la légion; ce monde d'aquarium et de limbes s'illuminait soudain d'apparitions mondaines. Ce furent des princesses américaines épousées, avides de peupler le vide de leurs ateliers un peu dédaignés du Faubourg, et puis des comtesses fraîches émoulues de la finance et toutes, en vue d'une sûre réclame, atteintes d'un fétichisme clamé et proclamé à tous les échos de la ville. L'une était amoureuse des grenouilles, l'autre des chauves-souris, la troisième d'un animal plus répugnant encore et toutes l'arboraient implacablement dans leurs toilettes et dans leurs mobiliers. Ce furent la marquise à l'iris noir, la comtesse au crapaud jaune, la baronne à la rose verte et la banquière aux saphirs roses. Toutes étaient mélomanes, et monomanes.

Ces rencontres du monde avec les fervents de l'Œuvre donnaient naissance à quelques romans à clef; tous les amis des belles ulcérées brandirent leurs plumes et vengèrent d'une épithète impérissable ou d'un mot de génie l'involontaire injure faite à leur Simonetta, à leur Godelive et à leur Mélisande outragées. Tout cela est déjà loin.

—Mais pas si loin que vous voulez bien le dire! interrompit Claude Vigant, si j'en juge par la virulence de l'attaque! Quelle rancune vivace! On la croirait d'hier! Qu'ont bien pu te faire ces malheureux esthètes pour mériter cette fonte de bile? Aurais-tu été évincé par une de ces Mélisandes que tu arranges si bien?

A quoi l'interpellé:

—En effet, je leur garde une dent, car, avec toutes leurs simagrées, ils m'ont gâté un des plus émoustillants souvenirs de ma jeunesse. Non que je puisse prétendre devoir à ces pitres la rupture d'une liaison ou la fin d'un amour. Non, c'est à la fois beaucoup moins sérieux, et, si on y songe, beaucoup plus grave; car, de ma brève aventure avec Clotilde Evrard, j'avais gardé dans la mémoire comme un coup de soleil et, sur mes lèvres, comme un goût de framboise et aussi de Rœderer. Cela avait été si brusque et si imprévu, cette rencontre ou plutôt cette présentation d'un soir chez Marcelle Blondin, la pensionnaire de la Comédie-Française imposée au sociétariat par la haute influence du duc de Chenonceaux!

C'était en 1883 ou 1884; Marcelle Blondin, déjà sur son déclin de jolie femme, mais en pleine apothéose de sa vie de courtisane, venait de s'installer dans le luxueux petit hôtel du boulevard Pereire, celui-là même où elle est morte quatre ans avant l'Exposition. Près de trente ans de galanteries et d'intrigues lui permettaient un train de quatre-vingt mille livres de rentes parmi les mobiliers de style et les bibelots authentiques d'une demeure alors cotée sur les grands-livres des antiquaires et des commissaires priseurs. Marcelle y recevait la cour et la ville, c'est-à-dire pas mal de journalistes, bon nombre de députés, un sénateur, deux académiciens et toute une marée de gens de lettres dont la plupart ne revenaient pas parce que mieux accueillis ailleurs. Marcelle avait fait trop longtemps du théâtre pour ne pas bouder la littérature. En revanche, il y avait chez elle affluence de peintres, de graveurs et de sculpteurs. La dame avait de beaux restes qu'elle confiait assez volontiers à l'ébauchoir des uns et au pinceau des autres; ses amies de théâtre prétendaient qu'elle préférait de beaucoup le pinceau. L'élément féminin y était représenté par des petites actrices de l'Odéon, où Marcelle avait longtemps régné. Marcelle aimait protéger. Quelques demi-vertus, discrètement entretenues par de hautes personnalités politiques, puis des femmes divorcées, quelques bas-bleus et la chiromancienne en vogue alors. Salon de haute tenue et légèrement faisandé, où la prostitution aurait été presque bourgeoise sans les allures de Mécène arborées par la dame et tout le clan de jeunes rapins, de jeunes poètes aussi chevelus que membrés et trapus qui trouvaient boulevard Pereire, le feu, le couvert et le reste.

Comment y fus-je introduit? J'avais dix-neuf ans, et je venais de publier mon premier volume de vers. La comédienne avait eu la fantaisie de me connaître; un de mes sonnets païens, un des plus hardis, d'ailleurs, avait frappé Marcelle. «Amenez-le-moi, avait-elle dit à un de ses intimes qui se trouvait être de mes amis, je suis curieuse de voir le profil d'un homme moderne qui a un tour d'esprit aussi grec». Et l'Athénien de Montmartre fut conduit chez l'Aspasie de la porte Bineau, Aspasie qui, à vrai dire, m'apparut très dix-huitième siècle.

Marcelle recevait dans un austère et vaste salon tout en boiseries de chêne clair copiées, on eût dit, sur le parloir de quelque chapitre de Dames nobles; les plus beaux groupes de Saxe et quelques Nattier signés complétaient l'illusion. Il y avait foule, ce soir-là, chez la maîtresse du duc de Chenonceaux. Parmi les très jolies femmes, très jolies et très décolletées, dont les épaules et les seins nus animaient le rez-de-chaussée du petit hôtel de la favorite, celle qui, à peine entrevue, me captiva de suite et retint toute la soirée mon attention un peu émue, fut Clotilde Evrard.

Son grand charme était sa jeunesse: ses dix-huit ans, l'éclat d'une chair rose et blonde, la limpidité des yeux frais comme des fleurs, la gracilité même de sa nuque et ses bras comme vermillonnés aux coudes (encore un peu pointus, les coudes), lui donnaient une saveur incomparable au milieu de toutes ces beautés savantes et de tout ce luxe de haute galanterie, où le piment de la parure s'exhalait dans le ferment des fards. Clotilde Evrard avait, en plus, la séduction d'une voix limpide et chantante, une voix de source, la source dont ses prunelles d'eau bleue avaient aussi la fraîcheur. Vêtue d'une simple robe de gaze verte, sans un bijou, une guirlande d'églantine jetée d'une épaule à l'autre en sautoir: en vérité, la plus délicieuse créature.

C'était la femme d'un explorateur, parti la veille pour le Siam. En partant, ce mari avisé avait confié Clotilde à Marcelle Blondin; la comédienne avait pris sous sa protection cette candeur; elle en faisait les hommages à ses amis avec une pointe de malice, affriolant les désirs des hommes et envenimant la vanité des femmes au spectacle de tant de jeunesse. Mme Evrard demeurait boulevard Pereire. Lectrice, pupille, dame de compagnie ou amie d'un ordre intime? Toujours est-il que l'artiste affectait vis-à-vis de la jeune femme des attitudes et des gestes de grande sœur; elle ne la quittait pas d'une seconde et évoluait, parmi ses invités, un bras passé autour de la taille de Clotilde, en la couvant du plus câlinant regard.

—M. Claude Vigant, un poète. Je vous ferai lire ses vers, Clotilde; c'est un garçon qui promet; ses héroïnes vous ressemblent.

Et cela avait été ma présentation à la jeune femme de l'explorateur.

Mes yeux la suivirent toute la soirée. Vers minuit, au moment du souper par petites tables, une mignonne main se posait sur mon épaule et m'arrêtait au passage:

—Monsieur Claude Vigant, je ne vous tiens pas quitte: il me faut mon autographe. Vous avez bien, pour moi, quelques vers?

Je m'inclinai devant la comédienne. Alors, elle, avec un fin sourire:

—Clotilde, que voici, va vous conduire. Vous trouverez dans mon atelier, au premier, tout ce qu'il faut pour écrire. Ici, il n'y a rien. Je veux de vous au moins un quatrain et une belle signature pour ma collection de tambourins. (C'était la grande mode d'alors; les tambourins remplaçaient l'album; les dessinateurs y laissaient un croquis, les peintres un lavis d'aquarelle, poètes et prosateurs des lambeaux de phrases et de vers). Allez, Clotilde, je vous confie monsieur. Et ne soyez pas longtemps.

Je ne me le faisais pas dire deux fois. Je m'engouffrais derrière un tumulte soyeux de jupes et de dessous de gaze; deux jambes frêles, nacrées par les bas de soie, montaient allègrement devant moi.

Dans l'atelier de la comédienne, Mme Evrard appuyait sur le commutateur; la solitude d'un vaste hall meublé de divans et de peaux d'ours s'illuminait dans le désordre un peu convenu de touffes de palmiers et de chevalets, tous chargés d'un portrait de la dame de céans. Clotilde détachait un tambourin vierge d'une collection pendue aux murs et m'installait devant une table.

Elle était demeurée debout derrière moi, attendant l'inspiration. Je ne trouvais rien, très ému par sa présence, par son silence aussi. Il y eut une minute dangereuse. D'en bas, des bouffées de valses et des éclats de rire montaient par la porte entr'ouverte. Je me retournai vers mon guide et regardai Clotilde de bas en haut; elle sourit. Une main, la sienne cette fois, se posait sur mon épaule, et son sourire se penchait sur le mien; nos deux bouches se touchèrent, se prirent, se confondirent. Je m'étais levé, vibrant, dressé comme un ressort; nous nous étreignîmes d'un même mouvement instinctif, et, les lèvres agrafées aux lèvres, nous buvant l'âme l'un à l'autre, nous roulâmes sur les peaux d'ours.

—Vous auriez pu fermer la porte ou tourner le commutateur! Quels enfants vous faites!

C'était Marcelle. Inquiète de notre absence, elle venait de nous surprendre prolongeant encore nos caresses et nos baisers. Clotilde s'était relevée, réparant son désordre.

—Allons, je ne suis pas jalouse. Et vous? vous n'avez rien écrit, naturellement!… Mais c'est encore un beau poème!

Quelle charmante femme que cette Marcelle, et quelle délicieuse et spontanée créature que cette petite Clotilde, avec ses élans de petite fille, sa tendresse instinctive et irraisonnée d'enfant!

J'en emportai un inoubliable souvenir. Je ne devais la revoir que dix ans après, justement à une représentation de l'Œuvre. C'est à peine si je la reconnus, dans la longue femme émaciée, aux yeux agrandis et cernés de kohl dans une face de morte, que je croisai dans les couloirs. Elle vint d'elle-même à moi. Son joli visage, envahi de bandeaux bouffants d'un or violent et factice, s'animait d'un sourire vorace et d'un étrange regard. Elle me parut amaigrie, d'une maigreur voulue qu'exagérait encore une espèce de tea gone en drap gris imprimé de larges noirs, à la ferronnière, en plus, qui lui barrait le front d'une larme d'opale. C'était la sinuosité ophidienne de la Mélusine de Dampt. Clotilde me serrait la main et me quittait pour rentrer dans une avant-scène; elle l'occupait avec deux femmes, spectres romantiques dans son genre, et trois hommes chevelus en redingote de velours noir.

Je n'avais fait qu'échanger deux mots avec Clotilde; mais, dans ces deux mots, Mme Evrard m'avait donné rendez-vous pour le lendemain, à Nogent. Elle habitait Nogent, maintenant; elle était la Muse et le modèle de Joë Macphermore, le poète irlandais, à ses moments perdus sculpteur et cirier d'art. C'est elle qui lui avait posé sa Tête de Méduse, refusée, naturellement, par l'imbécillité du jury, au dernier Salon du Champ de Mars. Elle était toute dévouée au grand artiste qu'était Macphermore, malgré les vingt ans qu'il avait de plus qu'elle. Depuis longtemps elle avait lâché Evrard. Mais, surtout, que je ne manquasse pas de l'aller voir le lendemain à Nogent. Le cirier serait à Paris.

J'y allais plus par curiosité que par désir, je vous l'avoue, effaré d'avance par tout ce que je devinais d'artificiel, de voulu et de malsain dans cet intérieur d'esthète et de poète-sculpteur. Macphermore habitait un petit cottage dans l'île de Beauté. C'était un home d'une déplorable banalité dans sa prétention artiste, et dont d'admirables vitraux (admirables parce qu'anciens) dissimulaient mal la misère. Clotilde me reçut dans un retiro tendu de toile à voile, orné d'une frise de roses et de têtes de mort: des empâtements de cire de couleur jetés là par son esthète. Des chardons bleus de dunes, et ces légers feuillages de nacre dits monnaie du pape, jaillissaient de grosses poteries vernissées posées dans tous les coins. A part cela, aucun meuble, si ce n'est un large divan encombré de coussins en velours liberty. Clotilde m'y attendait, vautrée dans les plis jaunes et verts d'un peignoir. Il régnait, dans cet antre, une odeur d'encens, de benjoin et de moisi. C'est à peine si je voyais Clotilde; elle avait gardé dans son nouvel avatar le spontané de sa décision de jadis. J'entrai. Elle m'attirait à elle, me nouait les bras autour du cou et me faisait trébucher parmi les coussins. Nos bouches se reprirent; mais, tout à coup, je ne sais quoi de froid et de résistant se mêlait à nos baisers. C'était, sur mes dents, un heurt de perles dures; un goût de métal empoisonnait ma bouche, et je manquais de m'étrangler. Clotilde voyait mon trouble.

—Ne t'effraie pas, me disait-elle; c'est mon chapelet que je tiens entre mes dents et que je mêle à nos caresses. Le sacrilège, vois-tu, pimente le plaisir!

Clotilde, la divine et puérile Clotilde de l'atelier de Marcelle, voilà ce qu'en avaient fait ces imbéciles esthètes intoxiqués de Joris-Karl Huysmans, ces pauvres hallucinés de messes noires!

Non, je ne leur pardonnerai jamais.

X
UN GRAND COUPABLE

—Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes, d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique d'un cinquième acte!

C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et femelles déjà préparés par une morbide vanité.

Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse maladie du siècle.

Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil, envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre.

—Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de Messes Noires, achalandant les polissonneries de garçonnières et les petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand coupable est M. Joris-Karl Huysmans.

Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman Là-Bas, qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron d'Adelsward de ce terrible surnom: Messes Noires!

Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des sorciers de Tiffauges. Messes Noires! Grâce au prestigieux talent de l'auteur d'A Rebours, quel est le salon, le boudoir et même l'office où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les deux personnages démoniaques du roman de Là-Bas, emmenant au… moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux assistants.

Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une colombe), et le crime contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours, le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin, et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête avec cet avide intérêt.

Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M. Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.

Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son héroïne, c'est moi!»

Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler, en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de succube aussi.

Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique dans le genre de cette fameuse Danse des Morts dont furent contaminés les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé Etre, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au sabbat.

Entre tant de déséquilibrées de Là-Bas, atteintes toutes de satanisme, il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous convaincra de la force du mal.

C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.

Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.

Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les lésions cérébrales.

D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux, devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern style, ce qui est tout dire.

Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore? Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes, Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses chefs-d'œuvre.

Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix; Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts; l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.

Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de mœurs déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau. Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une manne dans le désert la prose vénéneuse de Là-Bas. Le sculpteur n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique: des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or, Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa, Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre: c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes, était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M. Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.

Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le quartier du Jardin des Plantes.

XI
MESSES NOIRES

Encore une légende qui s'en va.

Novembre 1903. L'affaire d'Adelsward, un moment oubliée, vient de reprendre son cours. La présence de M. de Waren, retour d'Amérique, la pimente d'un élément nouveau, et dans le cabinet du juge d'instruction se poursuivent, contradictoires, les interrogatoires des deux nobles prévenus… Du même coup, les informations relatives à ce procès ont reparu dans toutes les feuilles avec la fameuse rubrique: Messes noires.

Messes noires! Ces deux mots ont le don de surexciter la curiosité publique et d'ameuter l'opinion. La messe noire, pour la foule, ce sont les ordures sacrilèges de l'abbé Guibourg, les manœuvres abominables d'une favorite royale et, mêlée aux plus grands noms de France, les tachant parfois d'une souillure ineffaçable et les stigmatisant dans l'histoire, la fameuse «Affaire des Poisons». Les messes noires, ce sont aussi les descriptions d'un mysticisme spécial et d'un érotisme religieux très catholiquement littéraire, de M. Joris-Karl Huysmans. Messes noires, les sanglantes folies de Gilles de Rais, à Tiffauges, appropriées au goût du jour; et, mises en scène dans une chapelle désaffectée d'un vague Vaugirard, les hystéries sadiques d'une Mme de Chantelouve, initiant son amant à des pratiques de prisonnier…

La messe noire est une cérémonie sacrilège et blasphématoire, essentiellement catholique, puisqu'elle est la parodie même de l'acte le plus élevé de la religion, celui où la divinité du Christ se révèle le plus immédiatement aux fidèles. La messe noire, profanant et souillant avant tout l'Eucharistie, le don de Notre-Seigneur, de sa chair et de son sang sous la forme du pain et du vin, la messe noire est la communion sous les auspices du Mauvais, remplaçant la présence divine par celle du Prince des Ténèbres. La messe noire est donc la revanche du relaps et renégat contre le Dieu qu'il a quitté, et par cela même l'attestation de cette divinité, puisque l'officiant la renie et met tous ses efforts à l'outrager.

La messe noire, qui est en elle-même une chose sinistre et effroyable, c'est le crachat de Judas à la face du Christ; c'est la puissance et la religion de Satan proclamées contre Dieu.

Ceci étant donné, quels rapports peuvent bien avoir avec cette messe de blasphèmes et de haines, les petits jeux de mains et de vilains et autres pratiques scolaires cultivées par le baron Jacques d'Adelsward dans son somptueux rez-de-chaussée de l'avenue Friedland?

D'abord, M. Jacques d'Adelsward est protestant. La messe noire, en tant que parodie de l'office catholique, devait laisser froid ce jeune snob surtout préoccupé d'harmoniser les gemmes de ses bagues et les nuances de ses cravates. M. d'Adelsward, j'imagine, n'a jamais voulu évoquer Satan. S'il faut croire les piètres volumes de vers, illustrés de précieuses préfaces, qu'il publia, sous d'assez jolis titres, d'ailleurs, il fut obsédé par les conteurs du dix-huitième siècle et des poètes de l'anthologie grecque. Des réminiscences de Quo Vadis? si mal mis en scène à la Porte-Saint-Martin, une vague nostalgie des fêtes de Caprée et de maladroites tentatives de reconstitution de cortèges antiques firent tous les frais de ces trop fameuses réunions. On y drapait dans des peignoirs de bain et des métrages d'andrinople de jeunes collégiens racolés à la sortie de Chaptal et de Condorcet, on couronnait leurs crânes tondus et piriformes de pavots et de violettes et, dirigées par quelques larbins sans place, ces théories d'éphèbes improvisés défilaient dans les trois grandes pièces de l'avenue Friedland, à la grande joie des invités conviés par le maître de céans. Costumé avec plus de recherche, le prince du logis était le dieu, le héros de ces fêtes; c'était à lui que s'adressaient les saluts, les baise-mains et les génuflexions. Il déclamait des vers—des vers à la Beauté et à la Jeunesse, et c'étaient sa jeunesse et sa beauté à lui qu'il célébrait très sciemment.

Soirées et matinées étaient carminatives, selon la curieuse expression mise en cours au Pavillon des Muses.

«Qualis artifex pereo!» aurait pu s'écrier le baron Jacques, le jour de la première descente de la police dans son appartement.

Si M. d'Adelsward parodia jamais quelque chose, il parodia surtout la folie de Néron,—d'un tout petit Néron du faubourg Saint-Honoré. Son incommensurable vanité, son ridicule besoin de faire parler de lui et d'emplir de ses faits et gestes le monde des lycées et des bureaux de placement (il y avait beaucoup de valets de chambre, aux fêtes du baron Jacques), font de lui surtout un très pâle et très lointain oh! très lointain! petit-neveu d'Alcibiade.

Des femmes du monde et des hommes choisis dans des milieux divers assistaient, paraît-il, à ces agapes; les femmes, surtout, se disputaient l'honneur d'être invitées par le petit baron. Entre temps, on croquait des gâteaux, on buvait du thé et on fumait du tabac d'Orient. Encore un peu, on aurait joué aux jeux innocents. Naturellement, on faisait de la musique; croyez que Debussy et Grieg étaient écoutés religieusement. A une de ces fêtes qui fut, dit-on, une des plus hardies, un adolescent apparut couché, complètement nu, sur une peau d'ours blanc, le torse drapé de gaze d'or, le front couronné de roses et les bras appuyés sur l'ivoire poli d'un crâne.

La Mort et la Beauté sont deux choses profondes,

Si pleines de mystère et d'azur, qu'on dirait

Deux sœurs également terribles et fécondes,

Ayant la même énigme et le même secret.

C'est avec des mises en scène aussi banales qu'on souligne généralement de pareils vers, même au théâtre.

Que la figuration soit réglée par M. d'Adelsward ou par un barnum quelconque, l'idée peu neuve et qui ne vaut que par la facture (les vers cités sont de Victor Hugo), est toujours massacrée par la maladroite fatuité des M'as-tu-Vus.

Parfois, les petites fêtes de l'avenue Friedland étaient dix-huitième siècle, trianeries et Trianon; les belles âmes de ces messieurs et de ces dames arboraient soudain les plus tendres nuances: cheveux de la reine, cuisse de nymphe émue et ventre de puce en fièvre de lait; on redevenait catogan, clavecin et bergamote, et M. d'Adelsward, vêtu de la soie zinzolin dont M. Edmond Rostand a bien voulu trouver le reflet dans sa littérature, se prenait pour le marquis de Sade… Un tout petit marquis, qui était surtout de Saxe, un saxe maniéré, impertinent, et Trissotin, et bien plus fait pour la messe rose (vaseline anglaise et extraits de Guerlain) que pour la messe noire, dont il eût été le premier à s'effarer, le pauvre petit joli cabotin!

La messe noire! ces loufoqueries d'arrière-boutiques de salons de coiffure, dont Jean-Jacques Rousseau n'aurait même pas voulu attrister Mme de Warens!

La messe noire, qui fut, au dix-huitième siècle, l'effroyable et répugnant prolongement du sabbat! Le sabbat, ce premier cri de l'anarchie contre l'oppression des religions et des lois, le sabbat, le premier geste de souffrance et de révolte du moyen-âge croyant contre la tyrannie du pape et des moines; le sabbat, la grande assemblée des déshérités, des proscrits, des estropiés et des parias réunis pour arracher ses secrets à la nature et se libérer de la domination du Christ, devenue mauvaise aux mains des prêtres et des rois!

C'est dans Michelet qu'il faut lire le premier élan de l'âme du moyen-âge vers l'Esprit des Ténèbres. Qu'on relise la Sorcière et l'on comprendra quels désespoirs et quelles misères le grand maître des nécromans et des femmes damnées accueillait à son sabbat:

«Dans les solitudes de la journée, alors que l'homme sue et gémit au profit du seigneur, la femme, elle, rêveuse au coin de l'âtre, écoute le crépitement des meubles, le glissement des salamandres dans la flamme où se prépare le repas. Un peu de son âme habite la lampe fumeuse, au fond des grossières poteries. Seulement les rumeurs indistinctes se rythment selon un sens de mystère; ce ne sont plus des sons sans suite, ce devient une voix familière qui console et répond. Le long soliloque amoureux de la femme avec elle-même a créé le Diable.

«Tout d'abord, il se fait si humble, le nouveau venu; on dirait un grillon qui sort de la cendre pour dormir aux plis d'une jupe. Elle n'en dit rien au mari, qui rentre las, abruti et amer. La nuit, à côté du mâle, elle y songe comme malgré elle… Déjà son désir lui donne une forme, déjà elle sent un contact léger, un souffle aux petits cheveux de sa nuque, un chuchotement à son oreille, une pression sur sa chair qui mollit…

«Et, un beau jour, quand le seigneur double ses exigences, s'il faut trouver de l'or quand même, elle se livre, elle et son affolé de mari, et c'est le premier sabbat qui commence.

«Le baiser de Sathan l'a rendue belle. Ses voisines la jalousent; la femme du seigneur la soupçonne. Un dimanche, l'église se ferme devant elle, et, poussée par la menace de mains brutales, elle s'enfuit dans les landes, partout où la nature rebelle et sauvage fait espérer la liberté. Hier, elle était seule; demain elle est légion. De très loin, on la consulte; elle guérit les chagrins d'amour, fait avorter, vend des philtres. C'est elle-même une plante triste et consolante, une solanée pleine d'ivresse et d'oubli.»

C'est la première sorcière, et c'est le premier sabbat.

C'est à la messe noire, aux assemblées nocturnes au bord de l'eau des mares, dans l'herbe baignée de brume des prairies crépusculaires ou dans la solitude rocheuse des hauts sommets, que s'acheminent, sournoisement échappées des hameaux et des villes, les femmes extasiées qu'a tentées Sathan.

Et c'est le lamentable troupeau des sorcières, l'innombrable et toujours grandissante armée des dévotes et des satyres, des martyres et des saintes que torturent la grande hystérie et la grande luxure, la luxure des déserts et des cloîtres, effroyable marée d'imaginations monstrueuses et de désirs délirants dont le flot, déferlant d'âge en âge, vient battre parfois, en plein vingtième siècle, les murs de la Salpétrière.

Comme mue en avant par d'invisibles mains qui l'auraient poussée dans l'ombre, la sorcière allait au sabbat hypnotisée, en extase, les yeux démesurément agrandis sous sa couronne de verveines et de houblons. L'heure venue, c'est elle qu'on dépouillait et qu'on couchait en travers d'un ancien dolmen au pied du Bouc impur apparu tout à coup, formidable et géant. Un lever de lune sinistre rougeoyait sur sa nudité frissonnante, et, aux acclamations d'une foule de cagoules et de masques hideusement mêlés, sa triste chair de victime saignait et grésillait, fumante, pour fournir la pâte au pain maudit du Diable, le pain de la mauvaise communion; et ce fut la première messe noire, la messe sous la lune, dans le décor des ruines et des montagnes, le pain et le sang de Jésus remplacés par de l'ordure et de la chair saignante de femme, toute la cuisine infâme que nous retrouvons dans l'officine de la Voisin, pratiquée sur le beau corps dénudé de Mme de Montespan.

Après la sorcière anonyme de Michelet, simple comparse dans le chef-d'œuvre de Gœthe quand Méphisto conduit Faust au sabbat de Brocken, assimilée aux trois Parques et aux trois Normes dans le Macbeth de Shakespeare, et, plus silhouettée par Théophile Gautier dans Albertus, la sinistre officiante de la messe noire se précise et devient figure historique avec la Voisin et la Brinvilliers. Un funèbre reflet de magie noire éclaire d'un jour livide tout le dix-septième siècle. Une puanteur excrémentielle se répand dans les appartements de Versailles; des morts subites et préparées déciment la famille royale et frappent princes et princesses jusque sur les marches du trône du roi. La Reynie, qui est chargé d'instruire le procès, reçoit l'ordre d'arrêter les poursuites: le scandale serait trop grand; il faudrait arrêter des coupables en trop haut lieu: le Régent est soupçonné, les plus grandes dames de la cour sont convaincues d'avoir assisté à la messe noire, des courtisans ont été vus, à Marly, échangeant entre eux des poudres de succession, et Louis XIV, toujours féru de sa dignité solaire, ne se soucie pas de voir révéler par l'instruction quelles abominables ordures la favorite a fait manger au roi… Puis, on respire un peu. Même sous la Révolution, pendant les exécutions sanglantes, la guillotine en permanence sur les places publiques et devant l'impunité du marquis de Sade, plus de messes noires. Sous l'Empire non plus: on est aux champs de bataille. Et, jusqu'au roman de M. Joris-Karl Huysmans, qui nous a montré, dans un triste et maupiteux décor d'ancienne chapelle réservée, une reconstitution de messe blasphématoire, telle que la célébraient les manichéens (consécration d'une hostie infâme par un prêtre officiant, nu sous une chape noire, aux pieds d'un Christ obscène et cornu comme un égypan, le tout accompagné de scènes de débauches et de promiscuités ignobles, entre tous les assistants: le fameux baiser de paix des premières sectes maudites du monde chrétien), Paris n'avait plus entendu parler de messe noires. Il a fallu le scandale équivoque et puéril, très snob surtout, de l'avenue Friedland, pour réveiller l'atroce et grandiose infamie du sabbat. Le sabbat! M. d'Adelsward en a-t-il jamais soupçonné la grande épouvante? Non, l'hypertrophie de son tout petit moi, sa presque touchante fatuité de jeune homme très smart firent de ses tentatives de fêtes grecques un pitoyable et ridicule divertissement de polissons et de détenus de maisons de correction.

La messe noire, cet équivoque passe-temps de préaux de maisons centrales? Le public y a mis vraiment autant de complaisance que la presse d'exagération.

XII
UN INTOXIQUÉ

Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre est dans Venise», a-t-il écrit, dans Amori et Dolori sacrum, et, de ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.

Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles, amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,—perles roses à l'aurore et noires au crépuscule,—le charme de tristesse et de splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur d'une pourriture sublime.

Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours j'attendais quelque chose[8].

[8] Maurice Barrès.

C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc, un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en horreur. Son hôtel était plutôt un lodging: on n'y prenait pas ses repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.

J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:

Monsieur,

Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur admirateur…

Et la lettre était signée:

Jacques d'Adelsward-Fersen.
Hôtel Danielli.

J'ignorais totalement le nom. La lettre était impertinente et cavalière. Les deux livres, feuilletés, m'apparurent médiocres, mais le tour du billet n'était pas d'un sot. Je répondis à peu près à ce jeune homme:

Monsieur,

Je suis étonné d'être un objet de curiosité, même à Venise, où il y a tant de merveilles à voir. Seriez-vous indigne de la ville? Visitez-la d'abord. Dans une quinzaine de jours, si votre caprice (ou votre curiosité) tient encore, faites-moi signe. Je verrai à vous recevoir. Il faut bien faire quelque chose pour les enfants!

Jean Lorrain.

Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus, à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour, une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.

Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.

M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son roman sur Venise: Notre-Dame des Mers Mortes, et il n'y a pas mis trop de complaisance.

Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de personnes une pareille ingéniosité dans le détail.

Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour y achever son roman Notre-Dame des Mers Mortes, un joli titre, n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'œuvre. C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans Notre-Dame des Mers Mortes.

Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait, pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses Musiques sur l'eau mais il avait préféré l'auteur de l'Aiglon, et le poète des Hortensias bleus et des Paons lui avait marqué son dépit à sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée… Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny: la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les Nuits de quinze ans, de M. Francis de Croisset, et les Musardises de M. Edmond Rostand. Il semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme de T…, une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T… elle, était sous le charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M. d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première rencontre avec le malheureux jeune homme.

J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de Lèvres jointes me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri. Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café après le repas de midi.

Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que Mme de T… et moi avions surnommé Don Juan.

Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient, maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne pouvaient plus quitter l'Adriatique… Ils le tourmentaient tous les jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le vapore, le vapore qui fait le service du Grand Canal, entre la gare et le Lido… Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite. J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme: «Le Christ à la citrouille». Je dépeignais le couple au baron Jacques.

—Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah! comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.

—Mais ils sont ridicules.

—Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler… Et puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés… Ils font la fête ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour dînons-nous avec eux?

J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.

Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres français qui avaient accaparé toutes mes heures,—donc payé pour éviter toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à La Fronde. Si elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris, elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X… est, d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi; elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T…, fille d'un diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le Grand Canal.

Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait littérature avec Mme X…, voyages et ambassades avec Mlle T…: le baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.

La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T…, venait pour la quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne au dix-huitième siècle… C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi, les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous étions venus en gondola coperta par un Grand Canal houleux et verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X…, sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et défaite, comme une Ophélie.

C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques… Le romancier de Notre-Dame des Mers Mortes y recueillait des documents et des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.

—Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux sur des bas couleur brique,—bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une allure unique sous un énorme feutre à plume de héron…

Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette matinée.

La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien, dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.

*
* *

Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère exquise.

Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.

Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux demeuraient admirables, de diamant noir.

Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.

Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je? passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions fâcheuses. Elle me parla de M. de Phocas; j'eus quelque peine à la convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta Justine et la Philosophie dans le boudoir. A la manière du marquis de Sade, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah! Casanova; ah! Laclos; ah! les Liaisons dangereuses; ah! le Chevalier de Faublas; ah! la marquise de B… et la marquise de Mercœur!—et du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:

—Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X…? faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne, Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète… Oh! celui-là, beau comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain. Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche avec M. de Phocas; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une Suédoise… deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent et son profil de chanteur florentin… Ils épousent tous des millions à Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur Grand Canal!

—Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.

Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du Candide de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois auberge de rois.

—N'est-ce pas, X…, reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain chez Inisanto?

—Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le peintre.

Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune. Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau morte de la lagune… et le bleu de saphir, transparent et profond, le bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole. Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.

—Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait un jour Mme de T… Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.

Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat. Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du forestieri; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des portefaix de l'Arsenal.

C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de fritteria et de marchands de calamares (pieuvres bouillies dont est très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X…, la femme du peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte. D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma rencontre.

—Vous avez vu Mme X…, me disait-il; elle a peur de vous; c'est très amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types merveilleux parmi ces filles.

Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.

Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T…, ma vieille amie, fut de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit primesautier de d'Adelsward.


Dans sa Mort de Venise, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la plus belle page peut-être de son œuvre: Une soirée dans le silence et le vent de la mort. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres, trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude. L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal, et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous accompagnèrent longtemps dans la lagune.

A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce petit îlot entouré de cyprès, dont Bœklin s'est inspiré pour son Ile de la Mort. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le miracle des oiseaux: Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans cela, je ne pourrai louer Dieu. La parole du saint a tout dévasté; pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: Hic silencium.

Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.

Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des doges[9].

[9] Maurice Barrès.

Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T…, nous racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le Chevalier de Maison-Rouge, mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold, il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la fameuse chanson de Frère Jacques, dormez-vous? qui était le refrain de ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.

Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles, comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet royaliste de ses vingt ans, le Frère Jacques composé pour Marie-Antoinette.

Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.

Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de d'Adelsward.

Pour faire honneur autant à Mme de T… qu'à mon invité, j'avais pris pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les canzones animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.

Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.

—A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.

—Qui cela?

—Mais, vos gondoliers?

—Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur soirée vous appartient.

—C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir. Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos, venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!

D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X…, avec lequel j'avais dîné; quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela finissait toujours par des tableaux vivants.

—Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un homme de ressources.

—Mais je n'ai pas de costume!

—Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?

—Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix heures, j'irai peut-être vous rejoindre.

D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.

Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez Quaddri. Je partais le soir même.

—Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu, grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient, heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il était, dessous, nu comme un ver.

—Cela promettait.

—Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue, luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle, des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu. Il y avait là la plantureuse Mme X…; son mari, en Estudiantina; Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui, à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon cher!

Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X… elle-même. Elle avait Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme X…, saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto, injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!

—En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?

—Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.

Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X… Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame n'avait aucune marque au front.

—On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.

Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment peut-être, il avait fait de la littérature,—de la mauvaise littérature.

CRIMES DE MONTMARTRE
ET D'AILLEURS

De naguère à jadis.