§ VI.—Dépenses d’établissement des lignes transatlantiques, suivant le projet de M. Le Roy de Keraniou.—Frais d’exploitation.—Produits.

Le capitaine Le Roy de Keraniou ne s’est pas contenté d’établir tous les détails d’exécution et d’exploitation de son vaste projet de paquebots transatlantiques; il a calculé les dépenses d’établissement, les frais d’exploitation, et les produits, au moins quant aux lignes des Antilles et du Sud, car la ligne de New-York est trop pratiquée et trop connue pour qu’il soit nécessaire d’en dresser le bilan.

Quant aux dépenses d’établissement:

Le capitaine Le Roy de Keraniou estime que la compagnie devra mettre à flot quatre-vingt-quatre steamers de 2,500 tonneaux, pouvant fournir une marche moyenne de 12 nœuds, à 2,380,952 fr. par steamer[5], total, pour les 84 steamers, deux cents millions de francs,200,000,000fr.
Quant aux frais d'exploitation: Les 84 steamers, montés chacun par cent hommes d’équipage, donneraient lieu à une dépense annuelle, pour l’équipage, à 5 fr. par homme et par jour[6], de15,330,000fr.
(La nourriture des passagers coûtera 10 fr. par jour; mais on ne la porte pas en dépense, parce qu’on ne portera pas non plus en recette les mêmes 10 fr. par jour qu’ils paieront pour cet objet.) Pour entretien des navires, leur réparation, remplacement et amortissement, 15 pour cent du capital[7],30,000,000fr.
Pour dépenses en combustible, charbon et matières grasses[8],8,124,445fr.
Pour frais d’assurance et autres frais,10,000,000fr.
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Premier total 63,454,445fr.
Administration, agences, droits de ports, de feux, de dock, en France et à l’étranger, chargement, déchargement, approvisionnement, rechange, pilotage, etc.; 15 pour cent sur 63,454,445[9]9,518,166fr.
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Deuxième total72,972,611fr.
Gratifications aux capitaines et aux équipages, imprévu, somme à valoir[10],17,027,389fr.
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Total définitif90,000,000fr.

Quant aux produits annuels de l’exploitation:

Le capitaine Le Roy de Keraniou porte à 36 mille tonnes par mois le fret d’aller pour toutes les lignes, et à autant le fret de retour, soit 864 mille tonnes de transports annuels.

Ce nombre de 864 mille tonnes, par an, est considérable. Cependant, M. Le Roy de Keraniou démontre qu’il ne diminuera en rien les transports que le commerce français fait aujourd’hui en dehors des lignes régulières de paquebots à vapeur.

Ainsi, sur le total de 864 mille tonnes, il y aura 432 mille tonnes de fret d’aller, et 432 mille tonnes de fret de retour.

Quant au fret d’aller, les deux cinquièmes environ des 432 mille tonnes se composeront des marchandises étrangères qui suivent aujourd’hui les lignes anglaises ou américaines (en passant ou non par la France), ou les lignes brêmoises, ou la ligne de Gênes, ou celle de Cadix à la Havane (Voir le tableau ci-après, p. 42).

Les marchandises françaises qui sont expédiées par masses du Havre pour Liverpool et Southampton[11], ou qu’enlèvent les grands navires américains qui peuplent les bassins du Havre[12], ou que prennent, à leur passage à Marseille, les paquebots de Gênes pour le Brésil, formeront encore une bonne partie du fret d’aller.

Ce que les lignes françaises enlèveraient au commerce français serait compensé, et bien au-delà, par l’impulsion, par l’essor que les relations transatlantiques donneraient à l’industrie européenne et étrangère et au mouvement commercial entre les deux mondes.—Il est à remarquer que dès aujourd’hui, le mouvement de la navigation entre la France et les Colonies françaises, et les pays hors d’Europe, s’accroît de 200 mille tonnes environ chaque année[13].

Enfin, les transports de charbon sur les points les plus éloignés, pour le service des paquebots, fourniraient encore aux navires français un aliment de fret annuel de plus de 200 mille tonnes[14].

Voici, au reste, comment le capitaine Le Roy de Keraniou établit l’aliment de son fret d’aller, suivant les pays de provenance.

De l’Angleterre, Southampton fournira 30 tonneaux de marchandises par voyage, ou annuellement4,320fr.
Londres, par voyage, 70 tonn., annuellement10,080fr.
Liverpool, par voyage, 70 tonn., annuellement10,080fr.
De la Belgique et de la Hollande, Amsterdam, avec escale à Rotterdam et Anvers, fournira par voyage, 100 tonneaux, annuellement14,400fr.
L’Allemagne, la Russie, le Danemark, la Suède, la Prusse, départ de Saint-Pétersbourg, escale à Brême, Hambourg, etc., annuellement14,400fr.
De France, Paris et Rouen, directement, par voyage, 150 tonneaux, annuellement21,600fr.
Le Havre et Cherbourg, directement, par voyage, 200 tonneaux, annuellement28,800fr.
Caen, Grandville et Saint-Malo, touchant à Morlaix, par voyage, 100 tonn., annuellement14,400fr.
Dunkerque, Boulogne, Dieppe et Fécamp, par voyage, 100 tonneaux, annuellement14,400fr.
Bordeaux, par voyage, 75 tonn., annuellement10,800fr.
Nantes et Lorient, annuellement10,800fr.
Rochefort et la Rochelle, par voyage, 50 tonneaux, annuellement7,200fr.
Chemins de fer, directement, annuellement, de provenance étrangère, 27,360 tonneaux; de provenance française, 27,360 tonnes, total54,720fr.
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Total, ligne de Brest, Nord-Ouest: 80,640 tonneaux venant de l’étranger et 135,360 tonneaux, des ports ou villes de France216,000fr.
La branche du Sud, Marseille, tirera des États-Sardes, de la Lombardie, de l’Italie, etc., par Gênes et Livourne, par voyage, 100 tonneaux, annuellement14,400fr.
Des États d’Autriche, Venise, Trieste, venant par chemin de fer à Gênes, annuellement7,200fr.
De la Suisse, par le Rhône et chemin de fer, par voyage, 100 tonneaux, annuellement14,400fr.
Du Zollverein (union douanière et commerciale), par chemin de fer, annuellement14,400fr.
De Marseille et environs, par voyage, 300 tonneaux, annuellement43,200fr.
De Cette, Béziers, Montpellier, par voyage, 70 tonneaux, annuellement10,080fr.
D’Arles, Bouc et Narbonne, annuellement10,080fr.
De Lyon, Saint-Etienne, des départements limitrophes du Rhône et du chemin de fer, par voyage, 150 tonneaux, annuellement21,600fr.
De la Turquie, de la Grèce, d’Égypte, de l’Inde (par Suez), du Maroc, de Tunis, du Danube, etc., et chemins de fer, par voyage, 285 tonneaux, annuellement41,040fr.
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Total (dont fourni par l’étranger 56,400 tonneaux, par les ports ou chemins de fer français, 120,000 tonneaux)176,400fr.
Un service auxiliaire desservant alternativement Barcelone, Carthagène, Alger, Oran, Malaga et Cadix, partira de Port-Vendre et ira aussi se relier à Madère au grand service; il fournira: De l’Espagne, tonneaux18,000fr.
De l’Algérie, tonneaux7,200fr.
Un autre service auxiliaire desservant alternativement Saint-Sébastien, Bilbao, Santander, la Corogne, Vigo, Porto, Lisbonne, partira de Bayonne, et ira aussi se relier à Madère aux grands services. Il tirera: De France3,000fr.
D’Espagne5,400fr.
Du Portugal6,000fr.
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Total général, (dont 85,800 tonneaux de l’étranger et 130,200 tonneaux de France)216,000fr.

Les frets de retour seront plus considérables encore; car, dans le commerce général des pays transatlantiques avec la France et avec les pays européens, les importations, sinon quant à la valeur, au moins quant au poids des marchandises, quant au nombre de tonneaux, surpassent de beaucoup les exportations.

On sait, d’ailleurs, que les paquebots français prendront au retour des chargements complets, pour toutes les destinations, même étrangères à la France.

Ainsi, les 432 mille tonneaux de fret de retour du projet Le Roy de Keraniou, de même que les 432 mille tonneaux de fret d’aller, se trouvent justifiés.

L’auteur du projet fixe à 72 millions 600 mille francs, soit 85 francs par tonneau, le produit des 864,000 tonneaux, soit, produit annuel du fret, nombre rond.

72,000,000 fr.

Les divers prix de fret formant cette somme de 72 millions, ayant été fixés très-bas, et n’étant autres que ceux pris aujourd’hui par les navires à voiles, il convient d’y ajouter les 10 pour 100 de chapeau, en usage dans le commerce maritime, et que prennent aussi les lignes transatlantiques anglaises, soit 7 millions 200,000 fr., ou nombre rond

7,000,000 fr.
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Premier total produit du transport des marchandises

79,000,000 fr.

La correspondance a produit, en 1853, pour les lignes anglaises, 9,897,175 francs. Ce produit s’est beaucoup augmenté depuis. On peut affirmer qu’il sera presqu’immédiatement doublé, pour les lignes françaises, à cause de la brièveté des traversées, des départs directs de France, et surtout à cause de la fréquence des départs et des arrivées, qui permettra d’écrire presque quotidiennement: (Il y aura sept départs par mois pour les Antilles, douze départs par mois pour le Brésil, etc.) Cependant, on ne porte que, nombre rond

9,000,000 fr.

Les voyageurs ou passagers, attirés par les dimensions des paquebots, les commodités du voyage, la rapidité de la marche, la facilité de s’embarquer, sans quitter le continent, soit à Marseille, soit à Brest, pour toutes les parties du monde, devront être nombreux. Mais, pour rester encore au-dessous des prévisions, le capitaine Le Roy de Keraniou ne porte annuellement, que, pour les voyages d’aller passagers

20,000 fr.

Et les voyages de retour

20,000 fr.
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Total, passagers[15]

40,000 fr.

Indépendamment des dix francs par jour de nourriture, que nous n’avons pas portés en dépense, et que nous ne porterons pas non plus en recettes, les passagers paieront, en moyenne, 500 francs par voyage[16], soit pour les 40,000 passagers

20,000,000 fr.

La subvention est supposée devoir être de

14,000,000 fr.
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Total, produits ou recettes annuelles

122,000,000 fr.

Les dépenses montant à

90,000,000 fr.
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Il restera pour représenter l’intérêt du capital de 200 millions et les bénéfices

32,000,000 fr.