CONTE D’AMOUR

I

La lune se mirait dans le lac taciturne,

Pâle comme un grand lis, pleine de nonchaloirs.

— Quel Lutin nous versait les philtres de son urne ? —

La brise sanglotait parmi les arbres noirs ;

La lune se mirait dans le lac taciturne.

Baiser spirituel, son baiser, sois béni !

Dans mon cœur plein d’horreur tu ravivas la flamme,

Dans mon cœur plein d’horreur, mon pauvre cœur terni.

— Ai-je effleuré sa lèvre ? Ai-je humé son âme ? —

Baiser spirituel, son baiser, sois béni !

O souvenir pieux, doux et mélancolique,

Autour de toi ne rôde aucun parfum charnel :

Paré comme un autel, saint comme une relique,

Dans mon cœur saccagé tu vivras éternel,

O souvenir pieux, doux et mélancolique.

II

Je veux un amour plein de sanglots et de pleurs,

Un amour au front pâle orné d’une couronne

De roses dont la pluie a terni les couleurs.

Je veux un amour plein de sanglots et de pleurs.

Je veux un amour triste ainsi qu’un ciel d’automne,

Un amour qui serait comme un bois planté d’ifs

Où dans la nuit le cor mélancolique sonne ;

Je veux un amour triste ainsi qu’un ciel d’automne,

Fait de remords très lents et de baisers furtifs.

III

Mon cœur est un cercueil vide dans une tombe ;

Mon âme est un manoir hanté par les corbeaux.

— Ton cœur est un jardin plein de lis les plus beaux ;

Ton âme est blanche ainsi que la blanche colombe.

Mon rêve est un ciel bas où sanglote le vent ;

Mon avenir un tertre en friche sur la lande.

— Ton rêve est pur ainsi que la plus pure offrande,

Ton avenir sourit comme un soleil levant.

Ma bouche a les venins des fauves belladones ;

Mes sombres yeux sont pleins des haines des maudits.

— Ta bouche est une fleur éclose au Paradis,

Tes chastes yeux sont bons comme ceux des madones.

IV

Dans les jardins mouillés, parmi les vertes branches,

Scintille la splendeur des belles roses blanches.

La chenille striée et les noirs moucherons

Insultent vainement la neige de leurs fronts :

Car, lorsque vient la nuit traînant de larges voiles,

Que s’allument au ciel les premières étoiles,

Dans les berceaux fleuris, les larmes des lutins

Lavent toute souillure, et l’éclat des matins

Fait miroiter encor parmi les vertes branches

Le péplum virginal des belles roses blanches.

Ainsi, ma belle, bien qu’entre tes bras mutins,

Je sente s’éveiller des désirs clandestins,

Bien que vienne parfois la sorcière hystérie

Me verser les poisons de sa bouche flétrie,

Quand j’ai lavé mes sens en tes yeux obsesseurs,

J’aime mieux de tes yeux les mystiques douceurs

Que l’irritant contour de tes fringantes hanches,

Et mon amour absous de ses désirs pervers

En moi s’épanouit comme les roses blanches

Qui s’ouvrent au matin parmi les arbres verts.

V

Bientôt viendra la neige au blanc manteau d’hermine :

Dans les parcs défeuillés, sous le ciel morne et gris,

Sur leurs socles, parmi les boulingrins flétris.

Les Priapes frileux feront bien triste mine.

Alors, ma toute belle, assis au coin du feu,

Aux rouges flamboiements des bûches crépitantes,

Nous reverrons, au fond des visions latentes,

Le paysage vert, le paysage bleu ;

Le paysage vert et rose et jaune et mauve

Où murmure l’eau claire, en les fouillis des joncs,

Où se dresse au-dessus des fourrés sauvageons

Le cône menaçant de la montagne chauve.

Nous reverrons les bœufs, les grands bœufs blancs et roux,

Traînant des chariots sous l’ardeur tropicale.

Et sur le pont très vieux la très vieille bancale

Et le jeune crétin au ricanement doux.

Ainsi nous revivrons nos extases éteintes

Et nous ranimerons nos bonheurs saccagés

Et nous ressentirons nos baisers échangés

Dans les campagnes d’or et d’émeraude teintes.


Hélas ! n’écoutant pas la voix des sorts moqueurs

Et laissant mon esprit s’enivrer de chimères,

Je ne veux pas penser que les ondes amères

Vont se mettre bientôt au travers de nos cœurs.

VI

Rouges comme un fer de forge

Ou le taureau qu’on égorge,

Sous les regrets assassins

Nos cœurs saignent dans nos seins.

Viennent donc des sorts propices

Nous garer des précipices !

Que nous nous serrions la main

Sans souci du lendemain ;

Qu’enfin nous puissions sans trêve,

Sans redouter l’heure brève,

Sous les ciels profonds des lits,

Tordre nos corps affaiblis !

VII

Hiver : La bise se lamente,

La neige couvre le verger.

Dans nos cœurs aussi, pauvre amante,

Il va neiger, il va neiger.

Hier : c’était les soleils jaunes,

Hier, c’était encor l’été,

C’était l’eau courant sous les aulnes

Dans le val de maïs planté.

Hier, c’était les blancs, les roses

Lis, les lis d’or érubescent —

Et demain : c’est les passeroses,

C’est les ifs plaintifs, balançant,

Balançant leur verdure dense,

Sur nos bonheurs ensevelis ;

Demain, c’est la macabre danse

Des souvenirs aux fronts pâlis.

Demain, c’est les doutes, les craintes,

C’est les désirs martyrisés,

C’est le coucher sans tes étreintes,

C’est le lever sans tes baisers.

VIII

Ne ternis pas de pleurs les mystiques prunelles

De tes grands yeux navrés, striés d’or et d’agate ;

Laisse là t’emporter la berceuse frégate,

Par les immensités des vagues solennelles.

Triste, je rêverai, pendant mes nuits moroses,

De baisers alanguis et de caresses brusques,

De nids capitonnés où des coupes étrusques

S’exhalent les ennuis des chlorotiques roses.

Et l’absence irritant le désir qu’elle rive,

Ma passion tenace où le souvenir veille

Montera dans mon cœur, débordante et pareille

Aux fluviales eaux qui grondent sur la rive.

IX

Nous marchions, nous tenant par la main, dans la rue

Où sous les becs de gaz se heurte la cohue.

Sous les jasmins en fleur qui bordent le chemin,

A l’ombre nous marchions, nous tenant par la main.

Et ma joie est fanée avec le blanc jasmin.

Sa voix, perlant tout bas ses notes argentines,

Berçait mon cœur, ainsi qu’un psaume de matines.

Son baiser acharné, grisant comme le nuits,

Faisait sourire encor mon front chargé d’ennuis.

Et mes bras veufs en vain la cherchent dans les nuits.

X

Ce jour-là, les flots bleus susurreront plus bleus,

Le long des côtes blanches,

Et du soleil frileux, les rayons plus frileux

Se joueront dans les branches.

Malgré le rude hiver, les fleurs de l’églantier

Souriront grand’ouvertes,

Et l’on verra changer les cailloux du sentier

En émeraudes vertes.

Les loups pour les agneaux auront des soins exquis,

Et sous l’œil bon des aigles,

Les grands vautours feront la cour, en fins marquis,

Aux colombes espiègles.

Les Dames, aux propos galants des séducteurs,

Ne seront pas rebelles,

Et les Almavivas, malgré les vieux tuteurs,

Enlèveront leurs belles.

Car ce jour-là, jour saint, vaillamment attendu,

Dans tes chastes prunelles,

Mes yeux retrouveront le paradis perdu

Des amours éternelles.

Car ce jour-là, les cœurs, par le bonheur brisés,

Mes lèvres dans les tiennes,

Nous nous rappellerons en de nouveaux baisers

Nos caresses anciennes.

XI

La feuille des forêts

Qui tourne dans la bise,

Là-bas, par les guérets,

La feuille des forêts

Qui tourne dans la bise,

Va-t-elle revenir

Verdir — la même tige ?

L’eau claire des ruisseaux

Qui passe claire et vive

A l’ombre des berceaux,

L’eau claire des ruisseaux

Qui passe claire et vive,

Va-t-elle retourner

Baigner — la même rive ?