LE MÊME.
«Berlin, 17 avril 1821.
«J'ai reçu le congé. Je partirai à la fin de la semaine; je vous verrai à la fin de l'autre, peu de jours après que vous aurez reçu ce billet qui est le dernier que je vous écrirai d'ici. C'est comme un rêve; j'y crois à peine. Pourtant combien de fois vous l'ai-je dit! Mathieu sera-t-il bien aise de me voir? J'en doute.»
M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Vallée-aux-Loups, ce 27 avril 1821.
«J'en étais aux excuses, surtout aux regrets de ne pas vous voir ces deux jours-ci, aimable amie. J'étais hier, comme je vous en avais prévenue, livré à une petite fête de proverbes où je rencontrai un ami de Chateaubriand, qui ne soupçonnait pas même son arrivée. Pour plus d'extraordinaire, j'étais à cinq heures de l'après-midi chez Mme de Duras, qui calculait le nombre de jours après lesquels elle espérait cette même arrivée. Je pars ce matin pour la Vallée avec mes lettres qu'on venait de me remettre et le journal que je n'avais pas encore lu.
«Je ne voulais pas croire d'abord à cette nouvelle du noble ami arrivé. Le doute commence, quand je lis une lettre de Berlin qui avait l'air d'être apportée par lui. Enfin ma mère qui vient d'arriver pour dîner me donne la certitude et le regret que j'aurais pu voir ce matin mon illustre voisin chez lui. C'est vraiment piquant! car on m'ajoute qu'il a été hier au soir chez vous, où j'aurais été bien étonné de le trouver.
«Dites-lui d'avance, aimable amie, tous mes tendres compliments et mes regrets de ne le voir que demain: car je reste ici ce soir pour profiter de mes seuls congés avant les fêtes et le procès.
«Le printemps est ravissant! Mais vous pensez à bien autre chose. Je voudrais savoir comment vous avez supporté la surprise, la joie, etc. Il faudra vous voir pour en avoir le récit. Une autre personne qui aimerait mieux écrire à ses amis m'aurait adressé un petit billet dès hier au soir. Je vous ferais bien d'autres questions, mais à demain soir.
«Fauteuil ou chaise, je meurs d'envie d'avoir quelque chose de vous ici. Adieu, aimable amie.»
On sait quel fut le nombre des procès politiques pendant les années 1821 et 1822. Le fléau du carbonarisme avait envahi la France, et l'armée était plus particulièrement travaillée par les sociétés secrètes: on ne compta pas moins de cinq conspirations militaires dans ce court espace de temps.
Qu'il nous soit permis de condamner avec toute l'énergie de la conscience les hommes importants, les chefs de l'opposition dans la chambre qui, manquant de foi dans l'exercice légal des institutions de leur pays, et emportés par la passion, s'affilièrent à de ténébreuses associations et contribuèrent à entraîner à leur perte des jeunes gens obscurs, lesquels, pour la plupart, n'avaient point conscience de leur crime.
Mais en même temps nous ne saurions assez regretter et déplorer la rigueur que le gouvernement crut devoir déployer dans ces tristes circonstances. Mme Récamier, dont le coeur était sympathique à toutes les infortunes, avait horreur de la peine de mort en matière politique. On eut recours à elle en faveur des condamnés Roger, Coudert et Sirejean; elle mit tout en oeuvre pour adoucir leur sort, et elle eut le bonheur de contribuer à sauver la vie des deux premiers, mais elle échoua pour le troisième.
Coudert et Sirejean étaient compromis l'un et l'autre dans le premier complot de Saumur qui éclata au mois de décembre 1821. L'affaire fut jugée en février 1822 par le second conseil de guerre de la 4e division militaire siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze: trois furent condamnés à la peine de mort, les huit autres furent acquittés. Le principal accusé dans ce procès, celui qui semblait le chef du complot, Delon, était en fuite. L'accusation reposait principalement sur les révélations des deux sous-officiers, Duzas et Alix, et sur les aveux de la plupart des accusés qui déclaraient avoir été initiés par Delon et Sirejean à un complot destiné à rappeler Napoléon II, et à rétablir la constitution de 1791. Sirejean lui-même reconnaissait avoir été reçu chevalier de la liberté par Delon, mais il croyait, ajoutait-il, n'entrer que dans une société analogue à la franc-maçonnerie. Les deux maréchaux des logis condamnés à mort se pourvurent en révision, et dans l'intervalle qui sépara les deux jugements, les familles des condamnés essayèrent quelques démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut la pensée d'invoquer l'assistance de Mme Récamier. Dès le commencement de mars, M. Eugène Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se présenta à l'Abbaye-au-Bois sans autre recommandation que le malheur de son frère Charles, et Mme Récamier, émue de la plus sincère pitié, la fit partager à tous ses amis et usa de leur crédit pour obtenir en faveur du condamné l'indulgence du conseil de révision. Ces effort furent couronnés de succès: le conseil, cassant l'arrêt des premiers juges, condamna seulement Coudert à cinq ans de prison, comme non révélateur.
Quant au malheureux Sirejean, le plus intéressant sans aucun doute des deux accusés, et par son extrême jeunesse et par sa candeur, ce ne fut que beaucoup plus tardivement que ses parents atterrés par sa condamnation cherchèrent à lui susciter des protecteurs.
Il appartenait à une très-honorable famille de la bourgeoisie de Châlons, famille royaliste, et c'est avec une lettre de Mme de Jessaint, femme de l'inamovible et respectable préfet de la Marne, que Mme Chenet, tante du jeune sous-officier condamné à mort, vint implorer l'appui et la sympathie de Mme Récamier. L'avocat du prévenu écrivait à Mme Chenet, le 3 avril:
«Je vous ai laissée jusqu'ici dans l'incertitude du jour où le 1er conseil statuerait sur le sort de M. Sirejean; maintenant je crois pouvoir vous assurer que le conseil sera convoqué le 15 de ce mois. Hier, M. le rapporteur est parti pour Saumur où il doit faire une nouvelle information. Les élèves de l'école licenciée qui doivent être entendus comme témoins, ont reçu l'ordre de séjourner à Tours indéfiniment. S'il était possible de faire savoir aux juges qui composent le conseil que le gouvernement ne tient pas à avoir une condamnation capitale, cela nous aiderait beaucoup, mais il faudrait que cet avis fût donné d'une manière semi-officielle. Il me semble que maintenant vous pourriez borner vos sollicitations à engager messieurs les ministres dans une démarche de ce genre.
«M. Julien et moi, nous sommes toujours convaincus qu'il serait bon que les accusés fussent entourés de quelques personnes de leurs familles. Nous n'assurons pas que cette démarche aura quelque résultat, mais il suffit que nous pensions qu'elle pourrait en avoir, pour que nous ayons dû en faire part aux familles de nos malheureux clients.
«M. Coudert s'est déterminé à se rendre ici pour assister au jugement. Je ne puis que vous réitérer les observations que je vous ai adressées: vous verrez si la présence de M. Coudert au jugement n'est pas un motif de plus pour vaincre les répugnances bien fondées que vous éprouvez à l'imiter.
«Recevez, Madame, etc.
«FAUCHEUX,
«Avocat.»
Le malheureux enfant qu'un entraînement irréfléchi avait fait entrer dans le complot, Sirejean, à son tour, écrivait à Mme Récamier le 8 avril:
«Madame,
«Comment trouver des termes assez significatifs pour vous exprimer le vif sentiment de reconnaissance que je ressens pour l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à un malheureux qui n'est pour vous qu'un étranger, et qui s'est rendu coupable d'un crime que la confiance du vil Delon m'avait fait considérer comme un devoir. Mon âge, mon inexpérience ont été cause que je n'ai pas aperçu le piége qui m'était tendu, et je suis tombé dans un abîme d'où je ne pourrai jamais me retirer.
«Ce qui me console et m'aide à soutenir mes remords, c'est de savoir qu'il y a encore des âmes comme la vôtre, Madame, qui connaît ma faute involontaire et qui ne doute pas de mon repentir.
«SIREJEAN.
«Prison de Tours, ce 8 avril.»
«P. S. Le conseil s'assemblera lundi prochain.»
Je n'ai pas besoin de dire avec quel zèle, quel actif dévouement Mme Récamier s'employa à sauver cette tête de vingt et un ans, et en même temps à soutenir le courage d'une famille anéantie sous le coup qui la frappait. Sirejean avait deux soeurs à peine sorties de l'enfance; son père et sa mère étaient vivants, et leur désespoir était tel qu'il leur avait enlevé même la faculté de faire les démarches nécessaires au salut de leur fils. Mais on avait déjà épuisé en faveur de Coudert tous les moyens d'influence dont on disposait, et peut-être était-il impossible de réussir pour les deux condamnés. Le conseil de révision, réuni le 18 avril, confirma l'arrêt de mort de Sirejean.
Le pauvre jeune homme écrivit encore, après sa seconde condamnation, une lettre à sa protectrice. Malgré la fermeté dont il fit preuve, l'écriture de cette lettre est visiblement altérée. Il annonce qu'il vient de signer un pourvoi en cassation fondé sur l'adhérence qu'il y avait entre son affaire et celle de l'apparition de Berton et Delon qui devait se juger à Poitiers; il implore un sursis afin qu'on ait le temps de former un recours en grâce; il termine en disant: «Le frère de Coudert va se rendre à Paris, il sera porteur de la demande en grâce qu'il remettra à ma tante. Veuillez, je vous prie, faire ce qui dépendra de vous pour qu'elle ne soit pas infructueuse. Je vous supplie encore d'avoir la tâche pénible d'apprendre à ma malheureuse tante mon arrêt fatal.
«Je suis soutenu par mon courage, par un espoir (pas très-grand à la vérité), et par les démarches et les sollicitations que vous voulez bien faire pour un malheureux qui vous devra une éternelle reconnaissance.
«Agréez l'assurance de mon respectueux hommage.
«SIREJEAN.
«Ce 20, à 10 heures du soir.»
Le sursis promis à Mme Chenet avant son départ de Paris, dans les bureaux de la guerre, ne fut pas expédié, et le 2 mai 1822, à quatre heures et demie du matin, Sirejean terminait courageusement et religieusement sa courte vie.
Mme Récamier, confiante dans le sursis promis à la famille, s'occupait encore de cet infortuné jeune homme quand déjà il avait cessé de vivre.
M. de Montmorency avait fait le 20 une démarche personnelle auprès du garde des sceaux. Il rendait compte en ces termes de l'inutilité de ses efforts:
M. DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Ce 21 avril 1822.
«Je n'ai rien de bon à vous mander, aimable amie, quoique j'aie fait scrupuleusement toutes vos commissions. Le garde des sceaux a fait tout ce qu'il avait promis, a parlé au roi, a remis la supplique. Le roi me semble n'avoir pas été plus décidé dans aucune occasion. Il a dit que son devoir l'obligeait. Il n'a renvoyé aucune décision ni consultation au conseil et ne m'en a pas parlé à moi personnellement.
«Je suis triste pour vous, pour cette malheureuse tante que vous êtes destinée à affliger et à consoler, pour toute cette famille. Adieu, mille tendres hommages.»
Mme Récamier reçut la plus douloureuse impression de cette cruelle affaire, et on verra par les lettres de M. de Chateaubriand, combien elle avait peine à se consoler de n'avoir pas, en sauvant ce jeune homme, épargné au gouvernement royal une rigueur inutile.
Roger faisait avec Caron partie du complot de Béfort; il fut jugé par la cour d'assises de la Moselle, et condamné à mort, le 20 février 1823. Recommandé à la clémence royale, il vit sa peine commuée en vingt années de travaux forcés.
Il écrivait à Mme Récamier, dont l'active compassion avait beaucoup contribué à obtenir la commutation de sa peine:
«Madame,
«Mon frère, qui est accouru près de moi pour déplorer mon infortune et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas laissé ignorer le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon terrible sort. Je sais, Madame, que c'est à vos démarches et à votre persévérante bonté que je dois de n'être pas tombé sous le couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait grâce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.
«En me conservant la vie, le roi m'a condamné à en passer vingt années, c'est-à-dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie, confondu avec les plus vils fléaux de la société; c'est une douloureuse et bien longue agonie à laquelle la mort qui ne frappe qu'un instant serait sans doute préférable. Mais je suis soutenu par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un succès complet.»
Roger ne se trompait pas dans son espérance: en 1824, sous le ministère de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entière de sa peine.
Pendant le ministère de M. de Montmorency, et dans cette même année 1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de la reine Désirée de Suède, maria sa fille aînée Zénaïde au fils aîné de Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et a été depuis le prince de Canino. Le mariage fut célébré à Bruxelles, le 29 juin 1822.
Les traités de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes les législations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager, changer de résidence, être autorisé à séjourner dans aucun État de l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances. Beaucoup d'entre eux trouvèrent un refuge en Italie, la plupart s'établirent à Rome, ville d'asile, où, en tous temps, les royautés déchues ont trouvé, sous la bienveillante protection du chef de l'Église, une noble hospitalité!
Joseph Bonaparte avait cherché un asile aux États-Unis d'Amérique. Sa femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau ménage auprès de lui dans le courant de l'année suivante. Mais auparavant, elle désirait garder quelques semaines encore auprès d'elle son gendre et sa fille; et en même temps elle craignait d'exposer Charles-Napoléon Bonaparte à quelque désagrément pour rupture de ban, si son séjour à Bruxelles se prolongeait sans autorisation.
Mme Récamier fut invoquée: elle reçut, à deux jours de distance, une lettre d'Aix-la-Chapelle où la reine Désirée avait été voir son fils, le prince Oscar qui maintenant règne en Suède, et la communication d'une autre lettre, sur le même sujet, écrite par l'ex-reine d'Espagne.
Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succès de la négociation dont on priait Mme Récamier de se charger, non point pour enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont la bonté était sans limites, mais parce que ces lettres et les circonstances qui les motivèrent sont curieuses par les noms des personnes intéressées, et comme détail de moeurs. Dans la sorte d'interdit que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes d'État qui se succédèrent dans les conseils de ces princes, mirent toujours de l'empressement à adoucir, vis-à-vis des membres de la famille de Napoléon, la rigueur des traités. À cet égard, M. de Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.
LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
«Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.
«Madame,
«C'est avec bien du regret que j'ai dû quitter Paris sans vous voir, mais je reçus un courrier de mon fils qui me prévenait de sa prochaine arrivée à Aix-la-Chapelle, et je n'eus que le temps de me préparer au départ. Depuis ce moment, je suis occupée des chagrins des autres: c'est un délassement qui n'est pas trop salutaire à la santé, aussi je suis très-souffrante depuis quelques jours. Je suis bien fâchée que le hasard ne vous ait pas amenée ici cette année; quel plaisir j'aurais eu de vous y voir et de vous présenter mon fils qui réunit quelques avantages d'esprit et de caractère, et qui aurait été bien charmé de faire votre connaissance! Quant à sa figure et à sa tournure, c'est son père à vingt-trois ans; il n'a rien voulu de moi, il a bien fait, car il n'y aurait pas gagné grand'chose. En venant ici, j'ai passé quelques jours à Bruxelles, et j'ai trouvé ma soeur dans un état de santé effrayant et dans un chagrin qui, je le crains bien, la mènera au tombeau. L'idée de quitter sa fille la tue, et elle est dans un état de faiblesse tel qu'elle ne pourrait certainement pas atteindre Rome sans danger. Jugez de mon désespoir d'être forcée de la quitter dans ce moment, de ne pouvoir même pas assister au mariage de sa fille. Dans cette anxiété, je viens vers vous; comme tous ceux qui souffrent sont toujours sûrs d'y trouver des consolations, je vous prie de faire en sorte que ma soeur jouisse tranquillement de ses enfants jusqu'au moment où ils doivent se rendre à Rome, et ce sera pour les premiers jours d'août, à cause des neiges du Tyrol qu'ils doivent traverser pour se rendre en Italie.
«Ce terme, si court pour l'amitié, doit l'être aussi pour la politique, et il me semble que M. de Montmorency pourrait bien prendre sur lui de fermer les yeux là-dessus: car ce ne serait pas la peine d'assembler le grand congrès pour un si petit séjour. Le roi de Hollande ne dira rien si on ne le presse pas, et je voudrais du moins pouvoir être auprès de ma soeur et tâcher d'adoucir sa douleur, si c'est possible, au moment d'une séparation si cruelle; c'est ce qui me serait impossible en ce moment, étant retenue auprès de mon fils. Je me repose entièrement sur votre amitié et sur la bonté aimable que M. le vicomte de Montmorency a bien voulu me témoigner quelquefois. Je réclamerais aussi l'intérêt de M. le duc de Laval qu'il a eu la grâce de m'offrir, et je vous prie de lui dire mille choses aimables.
«Adieu, Madame, donnez-moi de vos nouvelles, conservez-moi votre amitié: j'en attends une bien grande preuve en ce moment. Je vous prie de croire que je me trouverais heureuse de vous prouver la mienne dans toutes les occasions.
«DÉSIRÉE.»
LA COMTESSE DE SURVILLIERS (Mme JOSEPH BONAPARTE) À SA SOEUR LA COMTESSE
DE VILLENEUFRE.
«Bruxelles, ce 30 juin 1822.
«Ma chère soeur, le mariage de Zénaïde a eu lieu hier; tu conçois que j'ai eu une journée qui a été pour mon coeur toute d'émotion et d'anxiété en pensant à la séparation prochaine de ma fille. Son départ sera le 15 d'août. Elle ne peut l'entreprendre plus tard, voulant passer les Alpes avant les neiges; cette époque est si rapprochée qu'il me semble inutile de faire des démarches à Paris pour qu'on autorise Charles à passer ce peu de temps près de moi. Cependant comme je tiens beaucoup à le conserver jusqu'au 15 août, je voudrais savoir s'il ne sera pas inquiété jusqu'à cette époque. Dans le cas contraire, je suis disposée à faire ce qu'on me conseillera. Rends-moi le service, ma chère soeur, d'entretenir les personnes qui peuvent par leur avis me diriger dans cette circonstance: j'aime à croire qu'elles jugeront comme moi que, pour si peu de semaines, il est inutile d'occuper de nous les ministres des cinq puissances à Paris. Je désirerais me ménager leur intérêt pour le printemps prochain, époque à laquelle Charles et Zénaïde doivent venir me prendre pour nous embarquer tous les trois pour les États-Unis. Si tu pouvais me donner la certitude qu'on ne s'y opposera pas, je passerais l'hiver plus calme, puisque je serais assurée de revoir mes enfants au commencement du printemps prochain pour les conduire à mon mari.
«Je crois inutile de te recommander ces deux affaires, connaissant l'intérêt que tu prends à tout ce qui a rapport à moi; tu dois sentir le prix que j'attache à posséder encore mes enfants pendant quelques semaines et à conserver l'espérance de les revoir après l'hiver.
«La reine[52] m'écrit d'Aix-la-Chapelle; elle me paraît fort contente d'être auprès de son fils qu'elle a trouvé à merveille sous tous les rapports.
«Embrasse pour moi l'aimable Juliette[53]. Zénaïde lui a écrit il y a deux jours. Adieu, ma chère soeur, tu connais mes sentiments pour toi, ils sont inaltérables.
«JULIE.»
Le prince Charles-Napoléon Bonaparte, dont il est ici question, est le même qui périt dans l'insurrection de la Romagne en 1831. Il était frère aîné du prince Louis-Napoléon, aujourd'hui empereur des Français.
Les détails dans lesquels nous avons cru nécessaire d'entrer sur les circonstances où le généreux intérêt de Mme Récamier trouva à s'exercer, nous ont fait devancer le temps; il faut revenir à l'époque du retour de M. de Chateaubriand à Paris, après son ambassade à Berlin.
Un nouveau changement de ministère amenait définitivement les royalistes au pouvoir.
Une ordonnance du 15 décembre 1821 donnait à M. de Villèle les finances, l'intérieur à M. de Corbière, la justice à M. de Peyronnet, les affaires étrangères à M. Mathieu de Montmorency.
M. de Chateaubriand, nommé, dans le courant de janvier, ambassadeur à Londres en remplacement du duc Decazes, partit pour son poste le 2 avril 1822.
Ici commence une nouvelle série de ses lettres.
LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Mardi matin, 2 avril.
«Vous trouverez ce mot à votre réveil, comme de coutume. Vous verrez que rien ne changera, si vous ne changez pas.
«Je monte en voiture à l'instant: il est huit heures et demie.
«À bientôt; j'écrirai de Calais.»