LIVRE III
Ici commence une phase nouvelle de la vie de Mme Récamier, et se placent quelques années d'une existence aussi animée que brillante. Elle revenait à Paris après une absence de trois ans, n'ayant rien perdu de l'éclat et, pour ainsi dire, de la fleur de sa beauté. La joie sans mélange que lui causait ce retour la rendait radieuse; elle joignait à ce prestige toujours si puissant l'auréole de la persécution et du dévouement; et si dans une société ordonnée où les rangs s'étaient de plus en plus marqués, elle n'eut plus, comme dans sa première jeunesse et au sortir de la révolution, des triomphes de foule et des succès de place publique, l'élite de la société européenne lui décerna l'empire incontesté de la mode et de la beauté.
C'est le moment où j'ai vu Mme Récamier mener le plus la vie du monde avec tout ce que cette vie offre de séduction, d'agrément et de bruit.
La situation financière de M. Récamier n'était pas sans doute ce qu'elle avait été avant la catastrophe qui l'avait frappé; néanmoins, tout en poursuivant la liquidation de sa première maison, il avait renoué beaucoup d'affaires, et la confiance d'aucun de ses anciens correspondants ne lui avait fait défaut. Mme Récamier était d'ailleurs en possession de la fortune de sa mère qui s'élevait à quatre cent mille francs. Elle avait des chevaux, objet pour elle de première nécessité, attendu qu'elle ne savait pas marcher à pied dans la rue; elle reprit une loge à l'Opéra, et recevait ce jour-là après le spectacle.
Mme Récamier retrouvait à Paris, avec tous les succès du monde, toutes les jouissances de l'amitié. Mme de Staël y avait attendu le retour de son amie; Mathieu de Montmorency, comblé de joie par le rétablissement de la monarchie et de la maison de Bourbon objet de son culte et de ses regrets, était attaché comme chevalier d'honneur à Mme la duchesse d'Angoulême, ce type auguste du malheur et de la bonté; il devait à ce retour des princes légitimes le bonheur de revoir à Paris les deux amies qui lui étaient le plus chères.
La même circonstance ramenait en France une autre femme, amie d'enfance de Mme Récamier, dont la proscription et l'exil l'avaient séparée depuis dix ans: Mme Moreau, veuve de l'illustre et malheureux général, rentrée en France avec la fille, dont après son procès, Moreau, par sa lettre de Chiclane, lui annonçait la naissance. Après la mort du général Moreau, frappé hélas! d'un boulet français dans les rangs de l'armée russe, l'empereur Alexandre avait accordé à sa veuve une pension de cent mille francs. Au retour des Bourbons en France, Louis XVIII, voulant donner un témoignage de son respect pour la mémoire du général républicain, fit offrir à Mme Moreau le titre de duchesse; elle le refusa et ne voulut accepter que la dignité qui aurait appartenu au guerrier, s'il eût été vivant. On lui conféra donc le titre de maréchale de France. C'est, je crois, la seule fois que ce titre ait été donné à une femme.
On voyait alors à la fois, dans le salon de Mme Récamier, trois générations de Montmorency-Laval: le vieux duc encore vivant, Adrien de Montmorency, prince de Laval, son fils, et Henri de Montmorency son petit-fils, aimable, bon et loyal jeune homme qui faisait son entrée dans le monde, et qui eût noblement porté un grand nom si la mort n'eût tranché trop tôt le fil de sa vie. Présenté à Mme Récamier, il ne tarda pas à éprouver pour elle un sentiment d'admiration passionnée. Adrien de Montmorency disait avec grâce, en badinant sur cette impression à laquelle n'échappait aucune des générations de sa race: «Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»
Le marquis de Boisgelin venait très-habituellement chez Mme Récamier, ainsi que sa fille Mme de Béranger dont le mari avait péri dans la campagne de Russie; elle devint, peu de temps après, Mme Alexis de Noailles. On y voyait aussi la marquise de Catellan, la même qui dans un mouvement généreux était venue rejoindre à Châlons une amie frappée par l'exil; la marquise d'Aguesseau et sa fille Mme Octave de Ségur; Mme de Boigne et son père le marquis d'Osmond qui fut nommé ambassadeur de France à Turin; la duchesse des Cars, sa fille, la charmante marquise de Podenas et le frère de celle-ci, Sigismond de Nadaillac; MM. de Chauvelin, de Broglie, Armand et Paul de Bourgoing. Au milieu de tous les noms de l'ancienne monarchie, restés fidèles à la maison de Bourbon ou ayant servi l'empire, ceux qui dataient de la révolution se trouvaient en assez grand nombre: au premier rang, la princesse royale de Suède, Mme Bernadotte, qui était revenue habiter Paris après avoir fait un essai du climat de son futur royaume, dont sa santé n'avait pu supporter la rigueur. Elle portait en France le titre de comtesse de Gothland; Mme Récamier avait pour elle une véritable amitié; c'était une personne bonne, sûre, modeste, uniquement sensible aux affections domestiques, que la nature n'avait point faite pour le rang suprême: car elle n'avait aucune ambition, et détestait la gêne et l'étiquette. J'aurai plus d'une fois occasion de parler d'elle. Nommons encore Sébastiani; la maréchale Marmont, duchesse de Raguse; Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angély; j'en passe beaucoup d'autres.
En aucun temps, sous aucun régime, je n'ai vu Mme Récamier cesser de rechercher avec empressement les vaincus de toutes les opinions: aussi son salon a-t-il toujours été un terrain neutre sur lequel les hommes des nuances les plus opposées se sont rencontrés pacifiquement.
La société fut extrêmement animée toute cette année à Paris. Le sentiment national souffrait sans doute de la présence des étrangers dans la capitale de la France, mais on se consolait, en pensant que nos troupes avaient bivouaqué dans les palais de tous les rois du continent. D'ailleurs, la lassitude de la guerre, de la conscription et du régime impérial était telle, il faut bien le dire, que la chute de ce pouvoir illimité donnait au pays entier le sentiment de la délivrance. Le prestige de nos armes était encore alors si grand pour les étrangers vainqueurs, qu'ils semblaient étonnés eux-mêmes de leur victoire, et, dans l'attitude de leurs soldats comme dans celle de leurs souverains, il y avait, vis-à-vis de la nation française, une nuance très-sensible de déférence et de respect; elle disparut à la seconde invasion. Nous gardions encore en 1814 toutes les conquêtes des arts; nous les perdîmes après les Cent-Jours.
Ce fut chez Mme de Staël que Mme Récamier rencontra, pour la première fois, le duc de Wellington.
Ici je retrouve, non point un fragment achevé du manuscrit de Mme Récamier, mais un sommaire de ce qu'elle voulait écrire sur ses rapports avec le général anglais. Je crois devoir l'insérer, sauf à compléter par quelques explications les circonstances indiquées dans ces notes.
LE DUC DE WELLINGTON.
SOMMAIRE.
«Enthousiasme de Mme de Staël pour le duc de Wellington.—Je le vois chez elle pour la première fois.—Conversation pendant le dîner.—Une visite qu'il me fait le lendemain. Mme de Staël le rencontre chez moi. Conversation sur lui après son départ.—Les visites de lord Wellington se multiplient.—Son opinion sur la popularité. Je le présente à la reine Hortense.—Soirée chez la duchesse de Luynes. Conversation avec le duc de Wellington devant une glace sans tain.—M. de Talleyrand et la duchesse de Courlande. Empressement de M. de Talleyrand pour moi. Éloignement que j'ai toujours eu pour lui. Mme de Boigne m'arrête au moment où je sortais suivie du duc de Wellington.—Continuation de ses visites. Mme de Staël désire que je prenne de l'influence sur lui. Il m'écrit de petits billets insignifiants qui se ressemblent tous.—Je lui prête les lettres de Mlle de Lespinasse qui venaient de paraître. Son opinion sur ces lettres.—Il quitte Paris.—Je le revois après la bataille de Waterloo. Il arrive chez moi le lendemain de son retour. Je ne l'attendais pas: trouble que me cause cette visite.—Il revient le soir et trouve ma porte fermée. Je refuse aussi de le recevoir le lendemain.—Il écrit à Mme de Staël pour se plaindre de moi. Je ne le revois plus.—Sa situation et ses succès dans la société de Paris. On le dit très-occupé d'une jeune Anglaise, femme d'un de ses aides de camp.—Retour de Mme de Staël à Paris. Dîner chez la reine de Suède avec elle et le duc de Wellington que je revois alors. Sa froideur pour moi, son occupation de la jeune Anglaise. Je suis placée à dîner entre lui et le duc de Broglie. Il est maussade au commencement du dîner, mais il s'anime et finit par être très-aimable. Je m'aperçois de la contrariété qu'éprouve la jeune Anglaise placée en face de nous. Je cesse de causer avec lui et m'occupe uniquement du duc de Broglie.—Je ne vois plus le duc de Wellington que très-rarement. Il me fait une visite à l'Abbaye-aux-Bois à son dernier voyage à Paris.»
Mme Récamier avait été certainement flattée de l'hommage que lord Wellington lui rendait; mais toute la gloire militaire et toute l'importance politique du noble duc ne le lui faisaient trouver ni animé, ni amusant, et, quoi qu'en pût dire Mme de Staël, elle ne chercha point à exercer un empire que le général anglais eût sans doute facilement subi.
Lorsqu'au lendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington se présenta chez Mme Récamier, elle convient elle-même que cette visite inattendue la troubla. Ce trouble était l'effet d'un sentiment patriotique d'autant plus honorable que la personne qui l'éprouvait, proscrite par Bonaparte, était en droit de se réjouir de la défaite de celui qui avait été son persécuteur. Le duc de Wellington se méprit sur l'émotion de Mme Récamier; il crut qu'elle était causée par l'enthousiasme, et c'est alors qu'il lui dit, en parlant de Napoléon: «Je l'ai bien battu.»
Ce propos, dans la bouche d'un homme tel que lord Wellington, révolta Mme Récamier, et elle lui fit fermer sa porte. Les fanfaronnades n'étaient point, il faut le reconnaître, dans l'humeur et dans les habitudes du duc de Wellington; mais à ce moment de sa carrière, il n'échappa pas à l'enivrement du succès. On peut se rappeler qu'après la bataille de Waterloo, il se fit ouvrir à l'Opéra la loge royale dans laquelle il aurait, avec ses aides de camp, assisté au spectacle, si les murmures du parterre indigné ne l'eussent averti de l'inconvenance qu'il commettait.
Je trouve parmi les billets, qualifiés, à bon droit, d'insignifiants, du vainqueur de Waterloo, celui-ci où il est en effet question des lettres de Mlle de Lespinasse:
Paris, le 20 octobre 1814.
«J'étais tout hier à la chasse, Madame, et je n'ai reçu votre billet et les livres qu'à la nuit, quand c'était trop tard pour vous répondre. J'espérais que mon jugement serait guidé par le vôtre dans ma lecture des lettres de Mlle Espinasse, et je désespère de pouvoir le former moi-même. Je vous suis bien obligé pour la pamphlete de Mme de Staël.
«Votre très-obéissant et fidel serviteur
«WELLINGTON».
Le style et l'orthographe ne prouvent pas dans ce héros une grande habitude de la langue française: quant à ce qu'il appelle la pamphlete de Mme de Staël, ce ne peut être que son ouvrage sur l'Allemagne qui parut en effet en 1814.
Ce fut pendant les premiers mois de la Restauration, que Mme Récamier, d'après le désir que lui avait exprimé la reine Hortense d'être mise en rapport avec le généralissime de l'armée anglaise, lui présenta le duc de Wellington. L'impératrice Joséphine, non plus que sa fille, n'avait point quitté Paris après la chute de Napoléon; elle reçut même l'empereur Alexandre à la Malmaison. Elle était morte le 27 mai 1814 avant le retour de Mme Récamier à Paris. Quant à la reine Hortense, elle avait accepté du roi Louis XVIII l'érection en duché de sa terre de Saint-Leu, et elle en portait le titre. Mme Récamier avait connu la duchesse de Saint-Leu avant son élévation au trône; c'était une personne inoffensive, bonne et généreuse pour ceux qui l'entouraient, dont les goûts étaient aimables, les manières élégantes, et qui eut toujours plus d'ambition qu'elle n'en avoua. Dans le courant de ce même été, la duchesse de Saint-Leu désira réunir chez elle à la campagne Mme de Staël, Mme Récamier et le prince Auguste de Prusse.
J'ai sous les yeux le billet par lequel Mme de Staël s'entend avec son amie sur ce projet. Le voici:
«La reine de Hollande nous invite à déjeuner pour demain, chère amie; voulez-vous que nous y allions tête à tête? Mais il faudrait partir à dix heures.—Je serai chez vous ce soir à onze heures. Au reste, je pense que peut-être un autre jour vous conviendrait mieux, parce qu'elle nous inviterait à dîner, ce qui serait plus commode.
«À ce soir. Je vous ai attendue hier jusqu'à minuit.»
Ce fut en effet un dîner. Mme de Staël et Mme Récamier se rendirent ensemble à Saint-Leu, le prince Auguste les y rejoignit et on y trouva de plus M. de Latour-Maubourg, M. de Lascour et la duchesse de Frioul.
La duchesse de Saint-Leu proposa avant le dîner une promenade à ses hôtes en voiture découverte. Un point de vue de la vallée rappelant à Mme de Staël un paysage d'Italie, elle exprima avec sa vivacité accoutumée son admiration pour la nature et le soleil du midi. «Avez-vous donc été en Italie?» lui demanda la reine Hortense. «Et Corinne, Corinne!» s'écrièrent tout d'une voix les personnes présentes. La duchesse de Saint-Leu rougit en s'apercevant de sa distraction et la conversation prit un autre tour.
Après le dîner on fit de la musique: la reine chanta une romance qu'elle avait composée pour son frère Eugène. Puis on parla de l'empereur Napoléon. Mme de Staël interrogeait assez volontiers et parfois d'une façon intempestive. Elle adressa à la reine Hortense quelques questions de ce genre qui la déconcertèrent visiblement.
Mme de Staël, dont la santé était déjà fort ébranlée, alla passer l'automne à Coppet. Elle avait en 1811 contracté un mariage secret avec un jeune officier de vingt-sept ans, remarquablement beau, du caractère le plus noble, et qui (lorsqu'elle le connut à Genève) semblait mourant des suites de cinq blessures qu'il avait reçues. M. de Rocca, c'est le nom du jeune homme auquel elle s'était unie, l'avait accompagnée dans le long voyage que fit entreprendre à Mme de Staël le besoin d'échapper aux persécutions impériales, et lorsque la chute de Bonaparte lui permit de rentrer en France, elle y revint avec ses enfants et avec M. de Rocca; il se mourait de la poitrine. On ne pouvait voir sans attendrissement ce jeune homme qu'il fallait soutenir et presque porter dans les visites qu'il faisait avec Mme de Staël; il était pourtant destiné à lui survivre une année.
Depuis sa rentrée en France, Mme Récamier entretenait une correspondance suivie avec la reine de Naples (Caroline Murat). Au mois d'octobre de cette année 1814, les souverains qui formaient la Sainte-Alliance se réunirent en congrès à Vienne, pour y régler le sort du monde et y convenir des bases du nouvel équilibre de l'Europe. Murat n'était pas sans inquiétude sur les résolutions qui pourraient être prises au congrès relativement au royaume de Naples, et il désira, non sans raison, que dans cette réunion de souverains où ses droits à la couronne seraient attaqués, ces mêmes droits fussent exposés et défendus. La reine de Naples écrivit à Mme Récamier pour lui demander de la diriger dans le choix d'un publiciste qu'on chargerait de la rédaction d'un mémoire étendu, destiné à éclairer le congrès et à disposer les souverains en faveur du roi Joachim.
Cet écrivain de talent dont la reine de Naples réclamait les services, Mme Récamier le trouvait dans sa société la plus habituelle; parmi les personnes qu'elle voyait sans cesse: elle pensa tout de suite à Benjamin Constant et le proposa. Lorsqu'elle fut assurée que ce choix était accepté par la cour de Naples, elle indiqua à M. de Constant un rendez-vous, afin de lui expliquer ce qu'on demandait de lui, et de lui remettre les documents qui devaient le guider dans son travail.
Mme Récamier connaissait Benjamin Constant depuis plus de dix ans, et je trouve dans une lettre qu'il lui adressait le 18 février 1810 un passage qui exprime bien la nature du rapport qui existait entre eux avant la première restauration.
«Je suis venu passer quelque temps au milieu des neiges et de ma famille. Dans le temps où nous vivons on ne saurait trop s'enterrer. D'ailleurs tous mes voeux tendent au repos et les devoirs le donnent. Je travaille comme vous à devenir dévot, et je me crois plus avancé: il y a moins de gens qui aient intérêt à s'opposer à mes progrès dans ce genre.
«Dans les derniers temps de mon séjour à Paris, vous me traitiez bien en étranger. C'est mal, car je suis de vos amis le plus désintéressé peut-être, ce n'est pas un mérite, mais aussi celui qui aurait le plus vif désir de vous voir heureuse, et qui vous suit des yeux avec le plus d'émotion, quand vous planez, comme vous le faites encore, entre le ciel et la terre. Je crois que le ciel l'emportera, et n'ayant malheureusement rien à gagner à ce que vous soyez mondaine, je suis pour le ciel. Adieu, madame, mille voeux et mille hommages.
«BENJAMIN CONSTANT.»
Dans l'entretien que Mme Récamier assigna à Benjamin Constant et dont le trône de Murat était le sujet, elle eut envie de plaire et n'y réussit que trop.
Benjamin Constant était une créature très-mobile, très-inégale, chez laquelle une rare et brillante intelligence n'avait pas rendu les notions morales plus nettes ni plus puissantes. Les passions dans lesquelles il avait usé sa vie avaient beaucoup plus enflammé sa tête que touché son coeur, mais il y avait contracté le besoin et l'habitude des agitations; il les cherchait partout, même dans le jeu.
Après une conversation de deux heures, il sortit de chez Mme Récamier la tête follement montée. Tout l'hiver s'écoula pour Benjamin Constant dans le trouble de ce sentiment insensé, car il n'eut jamais la moindre espérance, et Mme Récamier, qui rendait une entière justice à la supériorité de son esprit, avait l'aversion de son scepticisme.
Les intérêts de Joachim et de Mme Murat, dont Mme Récamier s'occupait avec une active reconnaissance, exigeaient qu'elle conférât souvent avec l'écrivain chargé de faire valoir leur cause, et il est certain que Benjamin Constant se servait de ce prétexte pour obtenir de la voir plus souvent.
Lorsque la rédaction du mémoire fut terminée, le gouvernement napolitain fit offrir à Benjamin Constant vingt mille francs et une décoration; en même temps on lui proposait de se rendre à Vienne pour y défendre les intérêts et les droits qu'il avait exposés avec tant de talent, mais cette mission devait rester secrète. Benjamin Constant à son tour demandait, par l'entremise de Mme Récamier, à être envoyé avec un caractère ostensible. Cette prétention ne pouvait être admise, et voici la lettre par laquelle la reine de Naples expliquait les raisons de son refus.
LA REINE CAROLINE (MURAT) À MADAME RÉCAMIER.
«On ne peut faire tout ce que vous désirez pour l'auteur du manuscrit. Si je pouvais causer un quart d'heure avec vous, je vous en aurais bientôt convaincue. Mais si vous voulez y réfléchir seulement un instant, vous avez trop d'esprit, trop de sens, votre tête est trop parfaitement organisée pour ne pas sentir toute l'importance des raisons qui s'y opposent. D'abord le danger de mécontenter les ministres chargés de cette affaire; de plus, la nation tout entière qui regarderait comme un affront pour elle qu'un étranger fût chargé de ses intérêts; enfin jusqu'au roi de France qui pourrait dire qu'on offre un refuge, un asile, un point de ralliement à tout ce qui a été grand patriote, et en prendre prétexte pour tourmenter; et cela dans un moment où il nous faut absolument du calme.
«J'espère cependant que Benjamin Constant sera content des propositions[31] qui lui seront faites et qu'il ira là-bas, qu'il soutiendra nos intérêts, et que nous vous devrons l'attachement à notre cause d'un homme dont les talents nous seront très-utiles.»
Cependant Bonaparte avait quitté l'île d'Elbe, et la nouvelle de son débarquement à Cannes répandait la consternation dans Paris. J'ai encore le souvenir vif et présent du trouble que cet événement, qui remettait en question le sort de la France, causa parmi les amis de Mme Récamier, et de la matinée où Mme de Staël venant lui dire adieu et l'exhortant à partir comme elle, à ne point affronter leur commun persécuteur, rencontrait chez elle la maréchale Moreau qui, elle aussi, s'enfuyait en Angleterre, la duchesse de Mouchy, la duchesse de Raguse, etc., etc.
Dans l'émotion d'un pareil moment, la plupart de ces adieux se faisaient dans l'antichambre.
Il est certain, que pour tous ceux qui n'étaient point amis du despotisme militaire, la nouvelle du débarquement à Cannes fut reçue comme l'annonce d'un grand danger pour le pays et pour la liberté.
Benjamin Constant, dont les principes politiques avaient toujours été opposés au gouvernement despotique (son attitude dans le tribunat en témoigne assez; son beau livre de l'Esprit de conquête en témoigne plus encore), Benjamin Constant dont les amis les plus chers avaient été persécutés par Napoléon, devait voir avec aversion le retour de l'ordre de choses qu'il avait toujours combattu. Il fit paraître le 19 mars, dans le Journal des Débats, son fameux article, protestation éloquente du droit contre la force, dont la dernière phrase a été si souvent citée: «Parisiens! non, tel ne sera pas notre langage, tel ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible sous la monarchie, j'ai vu le roi se rallier à la nation. Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse.»
On a beaucoup dit, on a répété, on a imprimé que le désir de plaire à Mme Récamier avait été le seul motif qui fit écrire à Benjamin Constant cet article; on se trompe et on le calomnie.
Benjamin Constant avait été fidèle aux principes de sa vie entière en exprimant sa répugnance pour la tyrannie; ce qu'il faut regretter, c'est la faiblesse qui l'empêcha de quitter Paris, ou qui l'y fit revenir au bout de quelques heures. C'est en consentant à voir Napoléon, c'est en s'exposant à la séduction du génie par lequel il se laissa fasciner, c'est en se laissant nommer au conseil d'État pendant les cent jours, que Benjamin Constant donna la triste mesure de sa faiblesse.
«Depuis ce moment, a dit M. de Chateaubriand, Benjamin Constant porta au coeur une plaie secrète; il n'aborda plus avec assurance la pensée de la postérité; sa vie attristée et défleurie n'a pas peu contribué à sa mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures élevées ne sont point exemptes! Les faiblesses d'un homme supérieur sont ces victimes noires que l'antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.»
Seule peut-être de tous les exilés, Mme Récamier ne voulut point quitter Paris: elle ne croyait pas devoir se condamner elle-même à se séparer une seconde fois de son pays et de ses amis.
Elle reçut presque en même temps le billet qu'on va lire, et une lettre de Naples.
LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.
«23 mars 1815.
«J'espère que vous êtes tranquille, que vous ne quittez pas Paris où vous avez des amis, et que vous vous reposez sur moi du soin de vos intérêts. Je suis persuadée que je n'aurai même pas l'occasion de vous prouver combien je serais bien aise de vous être utile. C'est bien ce que je désire; mais dans toute circonstance, comptez sur moi et croyez que je serai heureuse de vous prouver les sentiments que je vous ai voués.
«HORTENSE.»
LA REINE DE NAPLES À Mme RÉCAMIER.
«Naples 1815, mars.
«Ma chère Juliette, voici encore une occasion de vous écrire particulièrement, quoique je sache que vous avez peu de temps, et que, brillante et recherchée, c'est faire crier tout Paris que de vous dérober quelques moments en vous forçant à lire et à répondre à mes longues lettres. J'ai besoin de compter à jamais sur votre amitié. Je désire aussi que votre petite Amélie se souvienne de moi; parlez-lui en quelquefois, afin que si jamais je la revois, je ne sois pas pour elle une étrangère.
«Je serais très-heureuse de posséder ici votre aimable amie[32]: à ce titre elle aura déjà droit à mon affection, et son esprit et son mérite lui assurent mon estime et ma considération. Pour vous, mon aimable Juliette, si quelques circonstances que je ne désire certainement pas, mais qui peuvent peut-être arriver, vous engageaient à voyager, venez ici, vous y trouverez dans tous les temps une amie bien sincère et bien affectionnée. On dit ici beaucoup de choses: mandez-moi ce qui est, parlez-moi longuement de tout. Nous sommes ici très-calmes, très-tranquilles, et il serait à désirer que tout le monde le fût autant.
«Je rouvre ma lettre. Je viens de recevoir des nouvelles bien alarmantes. On dit Paris tout en révolution, le roi perdu, etc., etc, enfin tout sens dessus dessous. N'oubliez pas que vous, votre famille, votre amie, avez ici des amis qui seront heureux de vous recevoir. Vous y trouverez amitié, service et protection. Dites à M. de Rohan qu'il sera reçu et traité ici avec sa famille, comme il l'a été quand il était seul.
«Nous sommes extrêmement tranquilles ici. L'état de la France et de tous les autres pays où sont rentrés les anciens souverains nous a fait grand bien. Le peuple nous aimait et nous aime franchement. Il a de plus les exemples des malheurs, des vengeances et des autres infortunes qu'entraîne un changement. Ils redoutent plus que jamais tout ce qui pourrait tendre à leur rendre Ferdinand. D'ailleurs, il faut le dire, les souverains actuels s'occupent du bien de leurs sujets; ils ont de bonnes troupes et un bon chef qu'il ne serait pas facile de déplacer; tout nous fait donc présager un avenir tranquille, et j'en suis d'autant plus heureuse, qu'il m'offre la certitude de pouvoir vous offrir un port assuré contre les orages de la vie. Il me serait doux de faire quelque chose qui puisse vous prouver, ainsi qu'à vos amis, l'étendue et la force de mon attachement.
«CAROLINE.»
Le succès fatal et passager qui, après le débarquement de Napoléon à Cannes, l'amena sans obstacle et presqu'en triomphe au palais des Tuileries, changea les dispositions de Murat. Il était depuis la paix avec son armée dans les Légations romaines, il en sortit pour faire une diversion en faveur de son beau-frère dont il embrassait de nouveau le parti. Sans cette résolution qui fut sa perte, il est bien présumable que Joachim serait resté roi de Naples comme Bernadotte est mort roi de Suède. Quoi qu'il en soit, les Autrichiens effrayés offrirent à Murat des conditions qu'il refusa; le baron de Frimont prit alors l'offensive, repoussa les troupes napolitaines et les mena tambour battant jusqu'à Macerata. Les Napolitains se débandèrent, Murat rentra seul et désespéré dans Naples. Le lendemain un bateau le mena vers l'île d'Ischia; rejoint en mer par quelques officiers de son état-major, il fit voile avec eux pour la France. Il abordait au Golfe Juan le 25 mai 1815, à dix heures du soir.
Napoléon, non-seulement ne voulut pas le voir et ne le laissa pas venir à Paris, mais il le relégua dans une maison de campagne auprès de Toulon en une sorte de captivité.
Après la bataille de Waterloo, et lorsque Napoléon eut pour la seconde fois perdu l'empire dans cette rapide et brillante aventure des cent jours qui coûta si cher à la France, Murat, passé d'abord en Corse avec des contrebandiers, y réunit quelques serviteurs et tenta avec eux un débarquement sur la côte de Naples. Jeté dans le golfe de Sainte-Euphémie par l'orage qui avait dispersé sa flottille le 8 octobre 1815, il essaya de soulever la population; mais trahi, entouré et pris, Murat fut conduit au château de Pizzo.
Une commission militaire le condamna à mort; et le 13 du même mois, cet homme d'une valeur héroïque terminait en soldat, et avec un noble courage, une destinée dont les circonstances extraordinaires semblent empruntées à quelque récit d'invention.
Mme Murat, qui était restée à Naples avec ses enfants lors du départ de son mari, montra une fermeté d'âme admirable. Les Autrichiens allaient paraître, on attendait la frégate qui ramenait de Sicile le roi Ferdinand; un intervalle entre les deux autorités pouvait livrer la ville à toutes les horreurs du désordre: la régente persista à y demeurer, et l'aspect du palais illuminé maintint le peuple dans le calme.
Au milieu de la nuit, Mme Murat rejoignit par une issue secrète la frégate qui devait l'emporter loin de ce beau royaume. Elle croisa dans le golfe le bâtiment qui portait Ferdinand.
Quelques années plus tard, Mme Récamier alla visiter à Trieste cette reine exilée dont le souvenir ne s'était point effacé de son coeur. Mais ne devançons pas les temps.
La Providence a infligé aux gens de notre génération le spectacle des plus tristes et des plus fréquentes révolutions. À chacun de ces changements nous avons été témoins de la violence des partis, de l'ardeur des réactions et de l'âpreté avec laquelle l'opinion triomphante cherche à flétrir les vaincus. Il n'en fut pas autrement en 1815, malgré la mansuétude et la magnanimité des princes de la maison de Bourbon.
Mme Récamier resta fidèle à la modération de son caractère; elle ne souffrit pas plus alors qu'elle ne le permit à aucune époque de nos troubles civils, que son salon eût une couleur exclusive. Royaliste, mais amie de la liberté, elle continua à recevoir tous ceux auxquels les portes de sa maison avaient été une fois ouvertes. Il lui arrivait alors ce qui arrive à tous les esprits impartiaux: chacune des opinions exagérées lui disait alternativement, en lui parlant du parti opposé, vos amis les libéraux ou vos amis les ultra.
Benjamin Constant lui écrivait le 19 juin 1815:
«Les nouvelles paraissent être affreuses pour nous, excellentes pour vos amis; d'après vos principes, c'est le cas d'une visite à la reine Hortense. C'est encore plus le cas d'être bonne pour moi, car je vais être dans une fâcheuse position, si tant est qu'une position soit mauvaise quand elle n'influe pas sur le coeur. Faites donc votre métier de noblesse et de générosité envers moi.»
Il est certain que la disgrâce et le malheur avaient pour Mme Récamier la même sorte d'attrait que la faveur et la fortune en ont d'ordinaire pour les âmes vulgaires, et chez elle cette disposition ne se démentit en aucune circonstance.
Avec les souverains alliés, revenus pour la seconde fois dans notre pauvre pays, était arrivée à Paris une femme qui jouissait à cette époque d'une faveur marquée auprès de l'empereur Alexandre. La baronne de Krüdner, dont la jeunesse avait été très-romanesque, mais qui n'était plus alors dominée que par un mysticisme aussi exalté que sincère, s'était trouvée à une époque antérieure en relation avec Mme Récamier; elle désira la revoir en 1815, et celle-ci, dont la curiosité n'était pas moindre, se rendit avec empressement à ce désir. Mme de Krüdner habitait un hôtel du faubourg Saint-Honoré, voisin de l'Élysée qu'occupait l'empereur de Russie. Chaque jour Alexandre, en traversant le jardin, se rendait incognito chez elle et échangeait avec elle des théories et des pensées où l'illuminisme religieux tenait plus de place encore que la politique; ces tête-à-tête se terminaient toujours par la prière.
Mme de Krüdner avait été fort jolie. Elle n'était plus jeune, mais elle conservait de l'élégance; la bonne grâce de sa personne la sauvait du ridicule que son rôle d'inspirée eût facilement pu lui donner. Sa bonté était réelle, sa charité et son désintéressement sans bornes.
Le crédit qu'on savait qu'elle exerçait sur l'esprit de l'empereur de Russie ajoutait à la curiosité qu'on avait de voir et d'entendre cette manière de prophétesse. Tous les soirs son salon s'ouvrait à la foule des adeptes, des curieux et des courtisans. Rien n'était plus singulier que ces réunions qui débutaient par la prière et s'achevaient dans le mouvement et les conversations mondaines.
L'action de Mme de Krüdner était conciliante et secourable. Elle prit en grande compassion Benjamin Constant qu'elle avait connu en Suisse et qu'elle retrouvait à Paris accablé sous le poids d'une réprobation universelle. Un soir, à l'une des réunions les plus nombreuses de ce bizarre sanctuaire, la prière était déjà commencée (c'était Mme de Krüdner qui habituellement l'improvisait et elle ne le faisait pas sans éloquence), tous les assistants étaient à genoux, Benjamin Constant comme les autres. Le bruit d'une personne qui survenait lui fait lever la tête, et il reconnaît Mme la duchesse de Bourbon accompagnée de sa suite. Les regards de la princesse tombent sur le publiciste, et le voilà qui, par embarras de l'attitude et du lieu où il est surpris, inquiet de l'impression que la duchesse de Bourbon ne pouvait manquer d'en recevoir, se prosterne bien davantage, de sorte que son front touchait quasi la terre; en même temps il se disait: À coup sur, la princesse doit penser et se dire: Que fait là cet hypocrite?
Benjamin Constant vint chez Mme Récamier en sortant de la réunion, et ce fut lui qui raconta très-gaîment son aventure. Un des défauts de ce rare esprit était de se moquer de tout et de lui-même.
Mme Récamier alla souvent chez Mme de Krüdner, et quelquefois son arrivée y donna des distractions à l'assemblée; Benjamin Constant fut chargé un jour de lui écrire ceci:
«Jeudi,
«Je m'acquitte avec un peu d'embarras d'une commission que Mme de Krüdner vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme, mais ne le rehaussez pas.»
Mme de Krüdner tenait beaucoup pourtant à la présence de Mme Récamier, et une autre fois elle lui adressait ce billet:
«1815. Mardi soir.
«Chère amie, comme il ne viendra peut-être personne ce soir à la prière, puisqu'il pleut, remettriez-vous à demain de venir? Je crois que cela vous arrangera aussi à cause du temps. J'aurai le bonheur, j'espère, cher ange, de vous embrasser demain et de causer avec vous.
«Agréez mes hommages.
«B. DE KRÜDNER.»
En quittant Paris, Mme de Krüdner se rendit en Suisse; elle écrivit de Berne à la femme dont elle avait toujours apprécié la grâce et la bonté. Je donne ici sa lettre. Le jargon mystique dans lequel elle est écrite, s'il a tous les caractères de la sincérité, est au moins piquant dans la bouche de l'auteur de Valérie:
«Berne, le 12 novembre 1815.
«Qu'il me tarde, chère et aimable amie, d'avoir de vos nouvelles, et que je suis occupée de vous et de votre bonheur qui ne sera assuré que quand vous serez entièrement à Dieu.
«C'est ce que je lui demande quand, prosternée devant le Dieu de miséricorde, je l'invoque pour vous; il a touché votre coeur par sa grâce; et ce coeur, que toutes les illusions et tous les biens de la terre n'ont pu satisfaire, a entendu l'appel. Non, vous ne balancerez pas, chère amie. Les troubles que vous éprouvez souvent, le néant du monde, le besoin de quelque chose de grand, d'immense et d'éternel qui venait tour à tour vous faire peur, vous réclamer et vous agiter, tout cela me disait que vous vous prononceriez tout à fait.
«Je vous exhorte à être fidèle à ces grands mouvements que vous éprouviez, à ne pas vous laisser distraire; une amertume affreuse serait la suite de cette infidélité à la grâce. Demandez, aux pieds de Christ, la foi de l'amour divin, demandez et vous obtiendrez, et une sainte terreur vous dira combien la vie est grande, et combien est immense cet amour du Sauveur qui mourut pour nous arracher à la juste punition du péché que chacun de nous a méritée. Ah! puissions-nous voir notre Dieu qui se fit homme pour mourir pour nous, puissions-nous le voir avec un coeur brisé, et pleurer au pied de cette croix de ne l'avoir pas aimé. Loin de nous rejeter, ses bras s'ouvriront pour nous recevoir; il nous pardonnera, et nous connaîtrons enfin cette paix que le monde ne donne pas.
«Que fait ce pauvre Benjamin? En quittant Paris, je lui écrivis encore quelques lignes et lui envoyai quelques mots pour vous, chère amie; les avez-vous reçus? Comment va-t-il? Ayez beaucoup de charité pour un malade bien à plaindre, et priez pour lui. Notre voyage a été heureux. Dieu merci. La Suisse me repose, elle est si belle et si calme au milieu des troubles de cette Europe si bouleversée. J'ai le bonheur d'être avec mon fils à Berne, et nous faisons les plus belles promenades du monde en nous disant des choses bien tendres, car nous nous aimons beaucoup. Dieu l'a tellement guidé et protégé, qu'il a fait les plus belles affaires et les plus difficiles pour les autres, à merveille. Il est rare d'avoir à son âge tout ce qui distingue et tout ce qui convient aux autres, dans une place qui n'était pas facile; enfin je n'ai qu'à remercier le Seigneur. Je ne désespère pas de vous voir au milieu des Alpes qui valent mieux que tous les salons du monde. Je suis charmée d'apprendre par Mme de Lezay que vous la voyez. C'est un ange, elle vous aime beaucoup et pourra vous être utile, car elle a fait de grands pas dans la plus grande des carrières.
«Écrivez-moi à Bâle, chère amie, tout simplement mon adresse, puis, à remettre chez M. Kellner. Dites-moi bien tout, pensez que je vous aime si tendrement. Voyez-vous M. Delbel[33]? c'est un homme bien excellent. Je désire beaucoup que Benjamin le voie. Je vous recommande ma pauvre Polonaise, Mme de Lezay la connaît. Ma fille et moi vous prions d'agréer nos tendres hommages.
«Toute à vous,
«B. DE KRÜDNER.
«Encore une fois, chère amie, je recommande à votre âme charitable notre pauvre B., c'est un devoir sacré.»
M. Ballanche, retenu à Lyon par les devoirs de se piété filiale et par les intérêts de son imprimerie, vint dans le courant de l'été passer quelques semaines à Paris. Son désir le plus vif, son aspiration de tous les moments tendaient à le fixer dans la ville habitée par Mme Récamier. Il fut présenté par elle à toutes les personnes qui formaient sa société. L'apparition de ce philosophe alors inconnu, de cet écrivain dont la renommée n'avait point encore publié le nom, et dont l'extérieur un peu étrange, l'absence d'empressement et le peu de facilité à se faire valoir ne révélaient pas d'abord la supériorité, causa au premier aspect une certaine surprise dans ce monde élégant, éclairé, mais frivole. Toutefois il y fut mis promptement à la place qui lui appartenait, et il repartit résolu de hâter la conclusion du traité par lequel, son père et lui ayant cédé leur imprimerie à M. Rusand, il serait libre de s'établir dans la capitale.
M. Ballanche écrivait à Mme Récamier qu'il venait de quitter:
«Lyon, ce 30 septembre 1815.
«Vous avez la bonté de m'interroger sur mes affaires particulières. Tout est convenu entre M. Rusand et nous. Il a été obligé de faire encore un voyage à Paris; et nous sommes obligés de gérer en son absence. À son retour, il nous restera à régler nos comptes, à clore nos inventaires, à faire mille petites choses qui entrent dans l'ensemble d'un établissement aussi compliqué. Mon père et ma soeur ne sont éloignés ni l'un ni l'autre de transporter ailleurs nos pénates, pourvu que nous soyons réunis; c'est tout ce qu'ils désirent. J'avoue néanmoins que je n'envisage pas sans quelque inquiétude un tel changement d'habitudes pour eux.
«Parmi les motifs que vous avez la bonté de me présenter pour fixer mon séjour à Paris, je n'admets point du tout les intérêts de ce que vous appelez mon talent. À cet égard je n'ai pas les mêmes raisons que je trouve pour Camille Jordan. Je ne suis point un écrivain politique. Je ne suis pas non plus un érudit ni un peintre de moeurs. Je connais la nature de mon talent: il n'a besoin en aucune façon du séjour de la capitale. Il existe tout entier dans mes affections et dans mes sentiments. Paris n'est pas plus nécessaire à mon talent qu'à moi-même. C'est vous, et non point Paris, qui m'êtes nécessaire.»
Il n'était point facile en effet à M. Ballanche de se transplanter. Les affaires, les intérêts de famille la santé de sa soeur, la crainte de troubler les habitudes de son vieux père qu'il aimait tendrement, ces mille liens l'enchaînèrent jusqu'en 1817. La tristesse, en attendant, avait envahi son âme et ses lettres expriment un profond découragement.
Il s'exprime ainsi:
«Le 22 janvier 1816.
«Je vous remercie bien du tendre intérêt que vous avez la bonté de me conserver. Vous me demandez compte de ma manière d'être actuelle. Je vis au jour le jour, je laisse mon avenir se faire tout seul. Ce n'est point par désintéressement de moi-même, c'est par nécessité. La santé de ma soeur s'est améliorée sensiblement, mais elle est dans un état de tristesse et de susceptibilité qui me fait une peine infinie. J'ai tout lieu de craindre que cette crise de tristesse et de dégoût du monde ne conduise ma pauvre soeur dans un cloître. Si ma soeur se retire au cloître, ma place est auprès de mon père, et mon père vient d'entrer dans sa soixante-neuvième année. Ainsi, comme vous voyez, je ne dépends plus de moi, je ne puis former aucun projet, mon avenir ne m'appartient plus.
«Je vous le jure dans toute la sincérité de mon âme, il ne reste en moi de sentiment vif que l'amitié que je vous ai vouée. J'ai besoin de savoir par vous, le plus souvent qu'il sera possible, que ce sentiment ne fera pas encore mon malheur. J'avoue que, toutes les fois que j'y pense, j'en éprouve une sorte de terreur dont je ne suis pas le maître. Il me vient souvent dans l'idée que vous croyez avoir de l'attachement pour moi, mais que vous n'en avez réellement pas. Cette pensée est un tourment ajouté à tous mes autres tourments. Vos lettres me font un bien infini, mais ce bien ne dure pas. Vous êtes si bonne, et vous avez une telle bienveillance pour les êtres souffrants, que je me range tout de suite dans la classe de ces êtres souffrants vers lesquels vous aimez à descendre. C'est par pitié et par condescendance que vous me témoignez de l'intérêt; ensuite vous vous faites illusion à vous-même, parce que les bons coeurs sont sujets à cette sorte de duperie. Pardon et mille fois pardon, mais vous avez sollicité ma confiance; et même, il faut bien que je vous le dise, pour être vrai jusqu'au bout: en commençant cette lettre, je n'ai pas eu le projet de vous écrire tant de choses.
«La vie est pleine d'amertumes; heureusement le temps coule, et les douleurs s'en vont avec lui.
«Faites-moi toujours part de vos projets, pour que je puisse au moins m'y associer par la pensée. Je trouverai bien le moyen de faire une petite course pour vous entrevoir, si je ne puis vous voir tout à mon aise; il n'y a plus pour moi que cet espoir: sans cela je ne sais ce que je deviendrais.»
M. Ballanche n'avait raison qu'à demi lorsqu'il disait de lui-même qu'il n'était point «un écrivain politique.» Sans doute il ne fut jamais un publiciste: la disposition de son génie qui lui faisait tout généraliser s'opposait à ce qu'il s'appliquât à la controverse d'un fait actuel ou à une discussion pratique; mais il fut animé toute sa vie du plus sincère patriotisme; il avait pour les hommes un amour immense, et la France à ses yeux ne cessa jamais de personnifier l'humanité. Il la considérait comme chargée par la Providence d'une mission de civilisation et de progrès. Les problèmes de l'ordre social étaient ceux dont sa pensée se préoccupait le plus habituellement, et dans ces années de luttes et de discussions qui suivirent la Restauration et ouvrirent une si large carrière au libre mouvement des intelligences, la nécessité de fonder les institutions et le repos de la France sur l'alliance du passé et de la société nouvelle était devenue pour lui une sorte de conviction religieuse: cette généreuse passion du bien public et ce désir de l'apaisement des partis inspira successivement à M. Ballanche son beau livre des Institutions sociales, le Vieillard et le Jeune Homme, et enfin l'Homme sans nom.
Au milieu de ces préoccupations générales et de ces tristesses particulières, M. Ballanche perdit son père le 20 octobre 1816.
Il annonçait en ces termes cette mort à Mme Récamier.
«Ce 31 octobre 1816.
«Il s'est déjà passé douze jours depuis ce cruel événement. Le coup a été terrible sans doute, mais le courage ne m'a point manqué. Le devoir qui m'était imposé de surveiller l'effet de la douleur sur ma pauvre soeur a fait que j'ai moins senti ma propre douleur. C'est comme un rêve pénible, et je commence à me réveiller. Nos amis ont été parfaits. Mon père était aimé et vénéré; on le lui a bien montré, ou plutôt on l'a bien montré à ses enfants. L'homme le plus modeste et le plus dépourvu d'ambition a eu le cercueil le plus entouré d'hommages. Il avait vécu comme un homme de bien, il est mort comme un juste. Il s'est connu jusqu'au dernier moment; ainsi pour lui, les portes de l'éternité se sont ouvertes en même temps que celles de la vie se fermaient. Il est entré dans l'autre monde en continuant de prier pour ses enfants qu'il laissait dans celui-ci. Sa mort n'a point été douloureuse, son âme s'est détachée paisiblement.
«Je ne voulais pas vous écrire cette triste nouvelle. J'avais chargé Dugas-Montbel de vous l'annoncer de vive voix. L'intérêt que vous avez la bonté de me porter me faisait craindre de vous frapper trop vivement.
«La maladie de mon père a duré cinquante jours. Pas un de ces jours n'a été sans inquiétude; dès le premier moment, je fus frappé par l'aspect de la mort. Je cherchais bien à me dissimuler à moi-même le danger qui m'était évident, mais j'y réussissais peu. Je n'ai eu réellement de l'espoir que dans les derniers jours, c'est-à-dire lorsque la mort habitait déjà en lui. Il y a comme un dernier épanouissement de la vie qui trompe les plus habiles.»
Après la mort de son père, M. Ballanche ne fut point libre encore de quitter Lyon; il passa plusieurs mois auprès de sa soeur, et ne suivit enfin le voeu de son coeur, en venant se fixer irrévocablement à Paris, qu'après avoir assuré autant qu'il était en lui, sinon le bonheur, au moins le repos de cette soeur. Il arriva à Paris dans le courant de l'été de 1817.
Mme de Staël avait passé l'hiver de 1816 en Italie. Elle était vivement inquiète de la santé de M. de Rocca, et avait été chercher pour lui un climat plus doux que celui de la France ou de la Suisse. Sa santé à elle-même déclinait visiblement.
Ce fut à Pise que s'accomplit le mariage de sa fille, Albertine de Staël, avec le duc de Broglie. Elle parlait de cet événement de famille avec une touchante émotion à l'amie dont le dévouement s'était toujours associé à ses joies et à ses douleurs, dans une lettre datée de Pise le 17 février 1816.
«Combien je suis touchée, chère et belle, de la lettre que mon fils m'a apportée, et plus encore de la lettre qui m'est arrivée ce matin! Ce qui rend impossible de ne pas vous aimer, c'est cette source d'amitié qui renaît toujours dans le désert, c'est-à-dire quand vos amis ont plus besoin de vous que de coutume. Mon fils et M. de Broglie sont arrivés, et c'est mardi prochain à midi que nous faisons la double cérémonie catholique et protestante en italien et en anglais.
«Le coeur me bat de la cérémonie: Albertine est heureuse, lui s'y attache tous les jours plus vivement, et moi j'ai pris une estime toujours croissante pour son caractère.
«Je vous écrirai mardi en sortant de la cérémonie. Et puis-je être émue, sans que votre image m'apparaisse? Adieu.»
Et dans une autre lettre écrite quelques jours plus tard:
«Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette; aucune émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, surtout avec la liturgie anglaise.
«Mais ce qui vaut mieux que des impressions, c'est qu'il n'est pas un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables. Son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne d'estime et de sentiment.»
Revenue à Paris à la fin de 1816, Mme de Staël effraya ses amis par le spectacle de son changement. Sa faiblesse était excessive; elle n'obtenait le sommeil et on ne calmait ses douleurs que par l'opium.
Mme Récamier, profondément inquiète pour la santé de son amie, n'était pas moins alarmée par l'état de maladie de sa cousine, Mme de Dalmassy. Elle n'eût consenti en pareille situation à s'éloigner ni de l'une ni de l'autre; cependant elle désirait donner à sa cousine le calme de la campagne et la vue d'un jardin, en conservant la possibilité de voir Mme de Staël tous les jours. C'est alors qu'on lui indiqua à Montrouge le pavillon de La Vallière, qui appartenait à M. Amaury Duval, de l'Académie des inscriptions, et dont le parc était encore presque intact; elle le loua pour la saison. On conservait peu d'espérance de sauver Mme de Staël, mais la mort la plus prévue surprend toujours.
Le 14 juillet vers midi, le duc de Laval (Adrien de Montmorency) et sa tante, la duchesse de Luynes, arrivèrent au pavillon de La Vallière. Cette visite, à une heure inaccoutumée, donna à Mme Récamier la pensée qu'un malheur l'avait frappée; en effet Mme de Staël avait cessé de vivre.
Le duc de Laval fit alors lire à l'amie qui voulait douter de son malheur le billet par lequel M. de Schlegel avait deux heures auparavant annoncé à M. Mathieu de Montmorency cette irréparable perte.
M. SCHLEGEL À M. DE MONTMORENCY.
«Monsieur, je suis chargé de vous apprendre une funeste nouvelle. Votre illustre et immortelle amie s'est endormie pour toujours ce matin à cinq heures. Si vous venez chez nous, vous verrez une maison remplie de deuil et de désolation.
«SCHLEGEL.»
Mathieu de Montmorency avait fait passer ce billet à son cousin Adrien et y avait ajouté ces mots:
«Reçu sur les neuf heures ce fatal 14 juillet. Cher ami! quelle nouvelle! Hier à onze heures j'ai quitté sa maison et sa pauvre fille; on espérait une nuit tranquille. Je suis bouleversé! J'ai absolument besoin de solitude, je ne veux voir que toi, et te parler de Mme Récamier.
«Viens et rapporte-moi cela.»
Je n'essaierai pas de peindre la douleur de Mme Récamier; dans ce coeur capable d'affections si profondes, la mort ne pouvait affaiblir la vivacité du dévouement; l'amie enlevée à sa tendresse devenait pour elle l'objet d'un culte. La mort la consacrait par une sorte d'apothéose, et la pensée de Mme Récamier ne cessait de s'attacher à tout ce qui pouvait faire vivre et perpétuer la mémoire qui lui était chère. C'est ainsi qu'elle inspira au prince Auguste de Prusse l'idée de consacrer par le tableau de Corinne, dont nous vous avons déjà parlé, une des créations de Mme de Staël.
Le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que Mme Récamier avait rencontré à Ems, étant venu à Paris en 1845, vint la chercher à l'Abbaye-au-Bois, et, ne l'ayant pas rencontrée, prêt à retourner en Allemagne, lui fit demander à lui adresser ses adieux. Le comte de Grave, attaché par le roi Louis-Philippe à la personne du prince pendant son séjour à Paris, écrivait, au nom de Son Altesse Royale, le billet suivant à Mme Récamier:
«Élysée-Bourbon, 21 mai 1845.
«Madame,
«S. A. R. le prince héréditaire de Saxe voudrait, avant de quitter Paris, vous faire ses adieux; vous voyez que le souvenir de vos bontés et de votre gracieuse réception à Ems a fait sur son esprit l'impression la plus durable. Le prince, qui assistera aujourd'hui à une séance de la chambre des pairs, compte profiter de ce bon voisinage pour se rendre chez vous vers cinq heures. Je m'empresse de vous en prévenir cette fois, en vous priant d'agréer avec votre bienveillance ordinaire, Madame, l'expression bien sincère de mon plus respectueux hommage.
«Le comte DE GRAVE.»
Les souvenirs du séjour de Mme de Staël à Weimar sont encore vivants dans la noble famille du grand-duc, et le jeune prince, fidèle aux traditions de sa maison, avait été heureux de connaître l'amie de la femme illustre à laquelle sa grand'mère avait inspiré une reconnaissance respectueuse. Il s'entretint avec Mme Récamier, comme il l'avait déjà fait à Ems, de ces souvenirs et voulut bien prendre avec elle un engagement qu'il a daigné tenir avec fidélité, celui d'envoyer à Mme Récamier, lorsqu'il serait rentré à Weimar, une copie de la correspondance de la grande-duchesse, sa grand'mère, la même qui fut l'amie de Schiller, de Goethe et de Herder, avec Mme de Staël.
Voici la lettre dont Son Altesse Royale accompagnait l'envoi de cette correspondance:
LE GRAND-DUC HÉRÉDITAIRE DE SAXE-WEIMAR À Mme RÉCAMIER.
«Weymar, ce 28 octobre 1846.
«Madame,
«Ce n'est pas sans une sorte d'inquiétude et d'embarras que je prends de nouveau la liberté de vous importuner d'une lettre accompagnant l'envoi de la correspondance de Mme de Staël. Il y a si longtemps que je vous ai annoncé ces papiers, que je ne trouve pas de paroles pour exprimer la confusion que me fait éprouver ce retard. Tout en espérant en votre indulgence, Madame, je me permettrai cependant de remarquer qu'outre le temps exigé pour une copie très-exacte, la personne chargée de ce travail, désirant le rendre aussi complet que possible, a tâché de ranger les lettres d'après leurs dates. Ce soin, très-nécessaire sans doute parce qu'elles étaient en désordre, nécessita des recherches étendues, et c'est ainsi que plusieurs mois s'écoulèrent. Je tenais enfin ces copies et j'allais vous les expédier, lorsqu'une indisposition survint et me retint. Comme tout le monde a sa dose d'égoïsme, je ne me fais pas de scrupule d'avouer franchement la mienne, en vous disant que je ne voulais ni ne pouvais me refuser le plaisir de vous écrire, Madame, en expédiant les lettres.
«J'éprouve une joie sincère en vous communiquant ces documents qui vous retraceront le souvenir d'une tendre amie et d'une des gloires de notre siècle. Quant à moi, à qui a été refusé le bonheur d'approcher ce génie immortel, j'ai parcouru ces papiers avec un respect que m'inspiraient à la fois ses traces et l'image de ma grand'mère chérie que je retrouvais sans cesse. Les lettres vous parleront de cette Allemagne que Mme de Staël a aimée et appréciée, elles vous parleront de Weimar aussi. Le contentement qu'elle exprime, et qu'elle paraît y avoir éprouvé, semble avoir été tout réciproque. Si la lecture des lettres de Mme de Staël, si votre premier séjour d'Allemagne, vous inspiraient le désir, Madame, de revoir ce pays, veuillez ne pas oublier que si à Weimar nous sommes fiers d'éprouver les sentiments que je viens d'exprimer, nous serions heureux de vous en offrir le témoignage. Laissez-moi penser, Madame, quoique bien peu connu de vous, que je puis cependant espérer que vous croirez à toute la joie que m'a causée la réception de votre lettre; laissez-moi du moins vous l'exprimer en y ajoutant l'assurance de ma plus profonde reconnaissance. Je ne puis terminer cette lettre sans vous prier de vouloir bien me rappeler au souvenir de M. de Chateaubriand, et d'accepter les compliments dont le chancelier de Müller m'a chargé pour vous. Mais surtout, Madame, je désirerais demander pour moi la continuation de vos bontés et de votre bienveillant intérêt qui m'a rendu si heureux et, j'ose dire, si fier.
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«CHARLES-ALEXANDRE,
«Grand-duc héréditaire de Saxe.»
Les regrets que la mort de Mme de Staël inspira à Mathieu de Montmorency ne furent ni moins profonds ni moins durables. J'en retrouve une trace touchante dans les papiers que la duchesse Mathieu de Montmorency, après la mort de son mari et dans le désespoir de cette perte, donna à Mme Récamier.
Je reproduis ici cette note, témoignage admirable de sollicitude religieuse et de fidélité aux affections.
NOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS DE M. DE MONTMORENCY.
«Au Val, 14 juillet 1823, 6e anniversaire de la mort de Mme de Staël; été où j'ai joui de toute la liberté que me donnaient ma sortie du ministère et le voyage de Madame.
«Elle écrivait de Suède à son amie intime qui est aussi la mienne, en parlant de moi:
«Il n'y a point d'absence pour les êtres religieux, parce qu'ils se
retrouvent dans le sentiment de la prière.»
«Elle a dit à sa fille:
«Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos fautes avec nos peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un malheur.»
«Elle a écrit dans son dernier ouvrage:
«La prière est la vie de l'âme…»
«Elle a écrit dans les Dix années d'exil, en parlant de moi:
«Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose croire aussi que dans ses prières il me répond.»
«Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait sans cesse l'Oraison dominicale pour se calmer; elle avait appris à goûter l'Imitation de Jésus-Christ.
«Mme Necker a dit dans son intéressante notice:
«Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le génie.»
C'est auprès du lit de douleur de Mme de Staël, et bien peu de mois avant la mort de cette femme illustre, que M. de Chateaubriand rencontra Mme Récamier; mais ce ne fut qu'en 1818, au retour des eaux d'Aix-La-Chapelle, où Mme Récamier avait retrouvé le prince Auguste de Prusse, que M. de Chateaubriand commença à venir assidûment chez elle.
L'admiration enthousiaste que lui inspirait le talent de l'écrivain, le prestige d'une gloire éclatante et pure, ajoutaient à la séduction que la grâce et la distinction des manières de M. de Chateaubriand ont constamment et partout exercée: il eut bientôt conquis la première place dans le coeur, ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages et les inégalités. M. Ballanche en vrai poëte, en homme que la Muse seule pouvait distraire ou consoler, voulait que Mme Récamier entreprît un travail littéraire. Il proposa une traduction de Pétrarque, et ce travail fut commencé.
Les fragments de cette traduction, qui occupa plusieurs soirées de l'été de 1819, se trouvent dans les papiers de Mme Récamier, écrits par elle-même pour la plupart et quelques-uns de la main de l'auteur de la Palingénésie sociale.
Quoiqu'il n'eût point quitté Paris, M. Ballanche écrivait à cette époque presque chaque matin à Mme Récamier, chez laquelle il dînait tous les jours, et près de laquelle s'écoulaient toutes ses soirées. Je donne ici quelques-uns des billets écrits à cette date; ils feront mieux pénétrer que tout ce que je pourrais dire dans l'intimité des personnages que j'essaie de peindre.
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«1818. Jeudi.
«Oui, j'espère encore pour vous de beaux jours, mais point de ceux que vous sembliez regretter, des jours de calme, de repos, de douces occupations. La poésie et la musique charmeront les loisirs que vous vous serez faits. La renommée apprendra à raconter de vous des choses nouvelles. Vous révélerez cette partie de vous-même qui jusqu'à présent est restée inconnue au monde. Peut-être aussi parviendrez-vous à faire trouver en moi des choses qui y sont enfouies. Avec quel bonheur j'accueillerais la pensée de léguer un nom à l'avenir, si c'était à vous que je le devrais! J'en suis certain, s'il y a quelque chef-d'oeuvre de caché dans le secret de mon âme, c'est vous seule qui pouvez faire qu'il se réalise. J'ai, comme vous, besoin de calme et de repos: j'ai besoin d'études tranquilles, de paisibles loisirs. C'est vous qui me procurerez tout cela. Votre présence si pleine de charme, les doux reflets de votre âme seront pour moi une inspiration puissante; vous êtes une poésie tout entière, vous êtes la poésie même. Votre destinée à vous est d'inspirer, la mienne est d'être inspiré. Une occupation vous fera du bien; votre imagination souffrante et rêveuse a besoin d'un aliment. Soignez votre santé, méfiez-vous de vos nerfs: vous êtes un ange qui s'est un peu fourvoyé en venant sur une terre d'agitation et de mensonge.
«Je vous écrirai tous les jours, vous me ferez un plaisir infini toutes les fois que vous pourrez me répondre. Je ne vous parlerai pas de moi, parce que vous connaissez tous mes sentiments, mais je vous parlerai beaucoup de vous, parce que je veux enfin vous faire connaître à vous-même, vous révéler les trésors que vous avez et que vous ignorez.»
LE MÊME
«Mercredi.
«Je ne puis assez vous engager à persister dans les bonnes dispositions où vous êtes relativement à un travail littéraire: seulement je voudrais que vous prissiez sur vous de lutter un peu plus contre les difficultés de Pétrarque. Les deux véritables monuments poétiques de l'Italie sont le Dante et Pétrarque. Je dis les deux véritables monuments, dans ce sens, qu'il y a à déchiffrer et à expliquer. Il y a là des choses à révéler et qui ne sont pas vues par tous. Avec la connaissance de la langue, on parvient à connaître l'Arioste, le Tasse, Métastase; cela ne suffit pas pour Pétrarque ni pour le Dante. On trouve dans ces deux poëtes, outre la langue italienne, une autre langue poétique dont l'intelligence est quelquefois refusée aux Italiens eux-mêmes. Le travail que je voudrais que vous fissiez pour Pétrarque a été fait pour le Dante, mais nul n'a osé encore lutter contre les difficultés du premier. Ce travail vous ferait un honneur infini. Je voudrais plus, je voudrais que vous-même vous fissiez le discours préliminaire. Je ne me réserverais qu'un travail d'éditeur, qui, tout modeste qu'il serait, ne laisserait pas de me faire un grand honneur, sans parler même de la portion de gloire qui résulterait pour moi d'une telle association avec vous. Non, vous ne vous connaissez pas; nul ne sait l'étendue de ses facultés avant d'en avoir usé.»