CHAPITRE V.
Fuite de mes amis.
Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués, ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir.
Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire. Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable lorsqu'il sort de son trou pour la première fois.
«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?
—La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore, entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.
—Il n'y a donc pas de maisons?
—Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas, Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là?
—Oui, bien sûr....
—Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux, un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée, on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris d'effroi.... puis....
—Puis?
—Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts que je fais m'éveillent....
—Toujours au même endroit?
—Toujours.»
Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs.
«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre gémir de la sorte!
—Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis donc, Aimée, si tout cela était arrivé?...
—On le dirait....
—Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés!
—C'est Joseph qui dit cela.
—Qu'en penses-tu, toi, Aimée?
—Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»
C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly. Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux: devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé. Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur. L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de gaz.
Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.
Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?... Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la campagne?
Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et, instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre, et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles. Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.