CHAPITRE VIII.

M. Richard Lebègue.—Mes amis travaillent.

«Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de quoi sont accusés ces enfants?

—Tout porte à croire, monsieur Richard, qu'ils ont des accointances avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, ou du moins qu'ils les connaissent.

—Ou qu'ils les connaissent, répéta l'autre avec la fidélité d'un écho.

—Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires sont arrêtés.

—Que m'apprenez-vous là, monsieur Richard? Ils sont arrêtés!... En êtes-vous bien sûr?

—Mon père donne en ce moment l'ordre de les diriger sur Versailles, où ils seront jugés.

—Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, c'est une charge de moins pour ces enfants.

—A qui vous allez rendre la liberté, n'est-ce pas?

—Je le voudrais, monsieur Richard, puisque cela paraît vous faire plaisir, mais je ne le puis. Vous les voyez ici en flagrant délit de vagabondage, et M. le maire, votre papa, me blâmerait si je ne les ramassais pas.

—Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?...

—Votre protection ne saurait leur suffire; si c'était M. Lebègue, votre papa, qui les prît sous la sienne, à la bonne heure!... Mais il ne le ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous vous disons au revoir.

—Mon père va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu.

—Oui, dit à son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que M. Lebègue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine, à moi, de songer qu'ils vont partir comme cela.»

En ce moment, M. Lebègue entrait; mes amis, malgré leur trouble, comprirent que c'était un personnage tout-puissant aux Granges, car à sa vue, la servante avait délicatement ramené le coin droit de son tablier sur la hanche gauche, et M. Robert s'était levé; quant aux gendarmes, ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre un pouce de leur dignité. Intérieurement ils se disaient: M. Lebègue, qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil général, qui a le sous-préfet dans sa manche gauche, le préfet dans sa manche droite, sans compter le député, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement, verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente tenue et sont parfaitement à leur affaire, et alors, en sa qualité de père de ses administrés, il ne pourra se dispenser de faire nommer lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localité plus importante que Villeneuve-le-Roi.

«Et vos incendiaires, mon père, sont-ils déjà sur la route de Versailles? demanda Richard.

—Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honnêtes ouvriers qui, cette nuit, étaient encore à Paris. Contrarié de la méprise dont ils ont été victimes, je les ai fait remettre immédiatement en liberté.»

Cette nouvelle surprit péniblement Richard, ainsi que Victoire et M. Robert. Quant à mes amis, ils en furent atterrés.

M. Lebègue, était, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup de gens l'appelaient M. Lebègue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui écrivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse, à M. le vicomte du Coudray. Il était prouvé qu'à la dernière croisade, un vicomte du Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins qu'il s'était trouvé, après la bataille, momentanément paralysé des deux bras. Ce héros, de retour en France, épousa une haute et puissante dame, et il s'en suivit une longue lignée de vicomtes, de barons et de chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu'à la Révolution apparaître de temps à autre, au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, pour tâcher de recueillir, en obtenant quelque emploi à la cour et à l'armée, une faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir été acquis à eux et à leurs descendants, jusqu'à la fin des siècles et même au delà, par le bras solide et le sabre bien affilé de leur ancêtre, Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent à la Révolution, mais le grand-père de M. Lebègue ayant épousé une demoiselle Ducoudray, dont le père était procureur au Châtelet de Paris, des amis persuadèrent à ce brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom. Des parchemins furent trouvés, et il se fâcha plus d'une fois pour faire consentir son fils à porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa constamment. Le père de Richard n'était pas non plus d'un caractère à s'affubler d'une vicomté si peu certaine; mais le monde est plein d'officieux et de flatteurs toujours prêts à spéculer sur la vanité des gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebègue n'était pas la dupe de ces gens-là; il savait fort bien que s'il n'avait été qu'un pauvre diable, personne n'eût songé à lui persuader qu'il était le descendant de Pierre du Coudray.

Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point à tromper les autres. On va peut-être dire que je risque, en vous parlant ainsi, de dessécher votre coeur. Entendons-nous: je serais désolée de détruire les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est véritablement noble, grand, généreux, élevé. Eh bien! ces illusions-là, ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des réalités. Pour votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments élevés, les passions généreuses, et soyez vous-mêmes susceptibles de grandeur d'âme et de dévouement; c'est un sûr moyen de n'être jamais désillusionné. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais nécessité de croire qu'un flatteur est un homme sincère ou qu'on soit un héros, parce qu'il se pourrait qu'on eût parmi ses ancêtres un individu qui ait cassé la tête à vingt-trois Sarrasins en un seul jour; à prendre enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le juste?

Réfléchissez à cela, et dites ce que vous en pensez.

Quant à M. Lebègue, disons, pour finir, que c'était un brave et digne homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun préfet dans sa manche, et ne jouissait auprès de l'administration que du crédit qu'obtient ordinairement un homme distingué et dépourvu d'ambition qui veut se rendre utile à ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens lui-même, quoique sa fortune fût assez considérable pour lui procurer une oisiveté opulente. Mais il n'aimait point le vide et le désoeuvrement que traîne inévitablement avec elle la vie oisive et purement mondaine.

D'un autre côté, il s'était dit qu'il pouvait rendre quelques services à ses semblables et à son pays en utilisant sa grande fortune à expérimenter les nouvelles découvertes en agriculture, et à les faire adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'améliorer le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise ceux qui font le bien avec intelligence: à ce métier, M. Lebègue n'avait point diminué ses revenus; il ne les avait pas augmentés non plus, par exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues de spéculer.

Maintenant, revenons à César et à Aimée. M. Lebègue fut frappé de leur désespoir.

«Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants?» demanda-t-il.

Le gendarme expliqua leur affaire.

«Qu'ils se rassurent, dit M. Lebègue, ils ne seront pas arrêtés comme incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis le feu,—on a des preuves—et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui ressemble à ce petit garçon et à cette petite fille.

—A la bonne heure! s'écria Richard.

—Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrêter, et si personne ne les réclame, on les enverra dans quelque maison de correction.

—Il paraît, dit Richard, qu'ils étaient venus pour demander à M. Robert de les occuper.

—C'est une excellente note pour eux.

—Pensez-vous, mon père, qu'ils soient capables de travailler?

—Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent à cette époque de l'année rendre dans les champs les mêmes services que les autres enfants de leur âge.

—Alors, mon père, si vous leur donniez de l'ouvrage?

—C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.

—Mais si je vous priais de leur en créer.

—Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois enfants pauvres qui ne sont pas occupés, et auxquels garder ceux-ci serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile à des enfants qui ne veulent pas se faire connaître.

César, se doutant bien que c'était là le M. Lebègue dont avaient parlé les paysans d'Orly, se décida à raconter ce qui leur était arrivé, à lui et à sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne cacha point l'effroi que leur avait causé la perspective d'être ramenés chez Joseph par les gendarmes.

M. Lebègue prit enfin le parti de garder les deux enfants à la ferme. Il devait voir Mme de Senneçay le surlendemain, et comptait s'entendre avec elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert fut chargé de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant immédiatement le petit cheval gris pommelé qui l'attendait dans la cour,—et qui était un arabe pur-sang,—se rendit à Orly, pour demander à Florentin et à Florentine, avec qui il avait joué plus d'une fois chez Mme de Senneçay, ce qu'ils savaient de ses protégés.

Les gendarmes, n'ayant plus rien à faire aux Granges, jugèrent convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vidé une seconde fois leurs verres et salué militairement, en gendarmes bien appris, M. Lebègue, M. Richard et leur compagnie.

A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que César et Aimée en ont fini avec leur vie de misère, et qu'ils vont mener désormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la protection de Richard et de son père. Mais, il ne faut pas nous le dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque toujours la Providence, qui a des vues opposées aux nôtres, déjoue nos combinaisons les mieux établies, et empêche nos projets les plus chers de se réaliser.

Victoire se chargea de César et d'Aimée pour le reste de la journée. La bonne fille était enchantée d'avoir ces deux enfants qui la suivaient partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du ménage. Le soir, elle les fit coucher dans une chambre, à côté de la sienne, et le lendemain, dès cinq heures, elle les réveillait pour leur faire prendre tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, où tout le monde est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte rosée, on dut attendre jusqu'à huit heures pour se rendre aux champs. Il s'agissait d'énieller les jeunes blés. C'était un travail charmant et des plus simples; à l'aide d'une toute petite bêche, qui n'a pas plus de cinq à six centimètres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse ensuite pour s'assurer qu'elle est bien détruite. Aux granges, il fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le préférez, à M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantité de plantes qu'il lui rapportait.

César et Aimée, à laquelle Victoire avait donné un grand chapeau de paille à cause du soleil, qui, à la mi-avril, est déjà très-chaud, partirent donc à huit heures en compagnie de six enfants de leur âge que dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientôt au courant de ce travail élémentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrèrent avec ardeur. Ce n'était pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient ordinairement qu'à leur aise; mais cependant la matinée se passa bien. A midi, ils revinrent à la maison pour dîner. M. Lebègue leur fit compliment, et Richard, qui se trouvait là, leur remit une petite pièce de cinq francs à compte sur leur travail. Hélas! c'était trop de bonheur à la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se faisait fort bien à ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que Matamore le voyait maintenant d'un très-bon oeil et lui faisait un petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge. L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, où il regardait ses maîtres travailler, et des champs à la ferme, où il avait entrepris de se rendre utile en empêchant les poules de venir picoter le petit blé qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'était adjugé Balthasar n'était pas une sinécure; il fallait, pour le remplir consciencieusement, dépenser beaucoup d'instinct et une surveillance de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou courir tout haletant au grand soleil, le récompensait et l'encourageait en lui donnant de temps à autre une tasse de lait.

Les choses durèrent ainsi deux jours; le troisième au matin, rien encore ne faisait prévoir qu'elles dussent changer. Seulement, à midi, les enfants apprirent de Victoire que M. Robert était absent pour une partie de la journée et que M. Lebègue et Richard montaient en voiture pour se rendre chez Mme de Senneçay. Nos amis savaient que c'était pour eux que M. Lebègue s'absentait; néanmoins leur coeur se serra en apprenant qu'ils allaient rester toute une après-midi sans voir leurs protecteurs. Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, dès le premier jour, leur avaient montré de la mauvaise humeur. On leur en voulait parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre côté, on les regardait comme des intrus qui étaient venus faire du tort aux enfants du village. Jusqu'alors on s'était contenté de leur montrer les dents parce qu'on craignait M. Lebègue et M. Robert; mais aussitôt qu'on sut ces messieurs absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis à quitter les Granges le jour même. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux, il y avait quatre garçons; ces quatre s'étaient renforcés de deux autres qui étaient venus censément en amateurs, parce qu'ils trouvaient que c'était une heureuse manière d'employer leur congé du jeudi. C'était ce qu'ils disaient du moins, mais la vérité est que les autres les avaient été chercher. A une heure, au lieu de se mettre à l'ouvrage, on resta sur la route à jouer aux billes. César et Aimée, suivis des deux vieilles femmes, travaillèrent comme de coutume. Les gamins voulurent les forcer à jouer avec eux; mes amis résistèrent; une bataille s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six contre deux, et frappèrent comme des lâches qui se sentent en force. Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil calme et, disons-le, presque content; ces créatures bornées, croyant que les habitants du village, seuls, avaient droit à la bienfaisance de M. Lebègue, voyaient avec humeur ces étrangers qui la partageaient avec eux. Balthasar, qui était accouru au secours de ses maîtres, mordait à belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin blessé se retourna et appuya si cruellement son pied, grossièrement chaussé d'un sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broyée. Le pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. César le prit dans ses bras, et laissant sur la place sa bêche et son panier, s'enfuit à toutes jambes avec Aimée qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner aux Granges, mais les autres s'arrangèrent de manière à leur couper le chemin. Les pauvres enfants se sauvèrent comme ils purent à travers champs pendant plus d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin ils eussent perdu leurs ennemis de vue.

Le soir, Victoire témoigna une grande surprise en ne les voyant point rentrer. «Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes. Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler assidûment, ils ont planté là le panier et la bêche, et se sont enfuis avec leur chien.

—Il y a quelque chose là-dessous, dit la bonne Victoire tout attristée; mais si vous ne dites pas la vérité, M. Lebègue saura bien la découvrir.

—M. Lebègue? Il verra combien il a eu tort de s'intéresser à des enfants qu'il ne connaissait point, à des étrangers, à des vagabonds qu'il n'aurait pas même dû garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?»

Quand M. Robert rentra, tout le monde à la ferme était couché depuis longtemps; il était trop tard pour envoyer à la recherche de mes malheureux amis. M. Lebègue revint aux Granges le lendemain soir seulement. Le samedi, dès le matin, il envoya des courriers dans toutes les directions pour savoir ce qu'étaient devenus les enfants; mais on ne les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.