CHAPITRE XII.

Au château de Rochemoussue.

C'était vers les quatre heures de l'après-midi, on avait dépassé le village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On était déjà sur le domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ. César était troublé; il lui semblait connaître, mais vaguement, ces vastes prairies où paissaient en liberté les petites vaches bretonnes du prince. L'aspect général de la campagne était sévère; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'horizon était boisé.

«Reconnais-tu donc tout cela, César? demanda Aimée.

—Je ne sais pas,» répondit le jeune garçon.

Et ils continuèrent d'avancer.

Enfin au delà d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux massifs de haute futaie, se découvrit le château de Rochemoussue.

«Les prairies et les bois, dit César à Aimée, je croyais les reconnaître; mais ce château, je ne l'ai jamais vu.»

On n'était encore que dans la première quinzaine de mai, seulement le printemps était si beau cette année-là qu'on eût dit que le climat de l'Italie était devenu celui de la France.

«Voilà, dit Sabin à mes amis en leur montrant le château (une imposante construction édifiée dans le style du dix-septième siècle), voilà où désormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!»

On côtoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'étaient séparés de la route que par un large fossé. Nos aventuriers pouvaient tout à l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances vives, tendres ou riches de ces rhododendrons célèbres, de ces azalées merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des serres-chaudes où étaient cultivées des primeurs devenues des types dans le monde horticole, puis une melonnière unique au monde pour la saveur et la variété de ses espèces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis, dont les goûts étaient encore simples, c'était trois petits chalets, à toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, disséminés dans les jardins et sans doute destinés à loger les jardiniers.

«Que je voudrais demeurer là! disait Aimée.

—Peuh! faisait Sabin avec ce dédain des petites choses qui lui était particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres désagréments. Les lézards y font leur nid, c'est infesté de souris et les rats s'y promènent comme des gens qui sont chez eux.

—Du moment que les rats s'y promènent.... C'est égal, je voudrais bien avoir une petite maison comme cela.»

Sabin entra chez le concierge du château, et demanda M. Prosper, un valet de pied attaché au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi.

Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-même. Ils furent quelque peu déçus, mais ils se consolèrent promptement en voyant arriver M. Prosper qui était un fort beau garçon et représentait énormément avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes mollets et ses souliers à boucles.

Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps où le jeune domestique n'était encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots à voix basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitôt.

«Vous pouvez demeurer ici jusqu'à demain,» leur dit-il.

Alors tous trois entrèrent suivis de Balthasar que tant de grandeur n'embarrassait point.

Il était cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques étaient au château pénétra jusqu'au salon, et bientôt on vint chercher nos aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient, puisque l'occasion s'en présentait, donner le spectacle à leurs enfants.

Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mérite qui ne s'ignore pas; ce que voyant César et Aimée, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit tout le monde.

Le prince et la princesse, entourés de leurs enfants, étaient au jardin sous un immense platane qui les protégeait de son ombre, sans leur dérober la vue splendide de la vallée de la Seine qui se déroulait devant eux.

Sabin avait tant parlé du prince et de la princesse de Rochemoussue, il les avait tant exaltés que mes amis s'attendaient à voir des personnages de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres mortels, et ils ne laissaient pas que d'être troublés. Mais ils ne tardèrent point à se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient à tout le monde, et avaient été taillés sur le patron banal qu'ont fourni au genre humain tout entier Adam et Ève nos premiers parents. Ils paraissaient peut-être meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres; mais cela tenait évidemment aux qualités intérieures et toutes morales dont ils étaient doués, et à l'éducation qu'ils avaient reçue.

La princesse était une gracieuse petite femme à la physionomie douce et fine. Elle était jolie, mais elle avait dû l'être encore davantage, autrefois, dans le temps, lorsqu'elle était toute jeune; seulement, comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-là, ils la trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'émouvant comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son regard, si tendre et si pénétrant, semblait dire aux pauvres gens: «Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce qu'il vous faut!» Elle était vraiment l'incarnation de la bonté et de la charité.

Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien se mettre à la portée de tous, des riches comme des pauvres, à ces altières, hautaines et impertinentes créatures qu'on a si longtemps représentées comme les types les plus achevés de la noblesse. Mais à votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux?

Le prince était un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'eût jamais fait partie de l'armée. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit et juste, et sa parole, bien que brève, n'était jamais ni dure ni blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'eût d'autre objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple, lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient être expropriés faute d'argent pour payer le loyer d'une misérable chaumière, il ordonnait à son intendant de payer pour eux du même ton dont il eût ordonné de les fusiller. Si un obligé dans sa reconnaissance venait le trouver pour le remercier et protester de son dévouement, il lui disait: «Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-là.»

C'était un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand on pense combien il serait aisé aux princes d'avoir de gros défauts, on est bien près de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-là.

Dès qu'il eut appris l'arrivée au château de nos trois aventuriers, le prince avait dit, toujours sur le même ton: «Qu'on me les amène de suite!» et tout naturellement on s'était empressé d'obéir.

Nous devons, pour être juste, avouer qu'il imposait énormément à nos amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris épais, ses cheveux taillés en brosse et la mobilité de son oeil vif et clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excité par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son génie, reportaient-ils de préférence sur la princesse leur regard timide et curieux.

M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, étaient entourés de leurs enfants: un grand et beau garçon de dix-huit ans qu'on appelait Ludovic, une charmante fille de seize ans nommée Luce, une autre de dix, appelée Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez, que cinq ans et demi.

Tous les quatre prirent un plaisir très-vif au spectacle improvisé que leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave caniche fut bien récompensé par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur avait procuré, car ils le comblèrent de caresses et de bonbons, et ne dédaignèrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa toison peu soignée. Jamais Balthasar ne s'était trouvé à pareille fête, et il se montrait fort sensible à l'honneur qu'on lui faisait. Cependant il sut y répondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut, la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur habileté.

Vingt-cinq francs! c'était une somme fabuleuse dans le ménage des trois aventuriers. Sabin était comme fou de joie, et mes amis pensaient que leur fortune était faite. Tous trois, sur la recommandation de la princesse, se rendirent à l'office où le maître d'hôtel leur donna quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la faim, attendre le dîner, qui n'avait lieu qu'à huit heures pour les domestiques.

Après une collation comme ils ne soupçonnaient même pas qu'on en pût faire, ils montèrent, toujours accompagnés de M. Prosper, à leurs chambres respectives, situées sous les combles du château. Là, César et Aimée trouvèrent chacun un costume complet qui leur était donné par la princesse. Tout y était, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils s'empressèrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent à l'office où tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors coquettement serrée sur les hanches par une large ceinture de cuir, l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacés, son châle noué en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrière le bavolet duquel ses cheveux bien peignés et bien brossés frisaient en queue de canard. Sabin les examinait de la tête aux pieds, et, les prenant par la main, les faisait tourner à droite, tourner à gauche, et affectait de ne les point reconnaître. Cela les amusait, et ils riaient de bon coeur.

Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donné tant de belles choses, c'était parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un mot en leur faveur. Mais c'est égal, ils avaient remarqué qu'il était moins lié avec le prince qu'il n'avait toujours prétendu.

Après dîner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagnés des précepteurs et des institutrices, montèrent dans de belles voitures pour se rendre chez un autre prince du voisinage, où l'on devait danser et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des domestiques de se mettre à table. Ils étaient là plus de vingt!... C'était jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fêter tranquillement à ses dépens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait dressé un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux étincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le maître-d'hôtel d'un côté, et la femme de charge de l'autre, occupaient les places d'honneur; les autres convives venaient à la suite, chacun selon son âge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux extrémités étaient placés Sabin et le dernier des marmitons, puis César et Aimée.

Les hommes avaient quitté la livrée pour prendre l'habit noir, et les dames étaient en robes de soie. Cela présentait vraiment un joli coup d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantité, mais par la variété, et les convives, chose désolante, n'avaient pas plus de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince était célèbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans éducation, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticité. Il était incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de probité. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et du madère de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement dérobées dans la bagarre d'une grande soirée, complétèrent le festin. C'était peu!... mais tant de gens sont encore obligés de se contenter à moins!...

Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses maîtres; les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!

On disait princesse à la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler Montgeron tout court. «Mon cher Montgeron, lui disait-on, goûtez donc de ces conserves d'ananas.» Deux invités, qui servaient dans un château voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil. «Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous êtes ce soir tout à fait en beauté!»

Mais au dessert, grâce au cliquot du prince, le naturel reparut, les langues s'aiguisèrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner à penser que ce n'était pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic était myope, que Mlle Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le petit Maxime deviendrait épileptique. On sut aussi que M. le marquis de Breuil était un sot, un bellâtre qui se teignait les moustaches et les favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le vent un coq de clocher.

Puis on s'égaya aux dépens de la principauté de Rochemoussue, principauté de fraîche date, achetée à Rome par le père du prince actuel, un financier peu scrupuleux, qui était censé l'avoir obtenue en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucrée, puisque son grand-père avait tout bonnement gagné son immense fortune en faisant fabriquer des tissus à Mulhouse.

Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes de leur monde le plus intime étaient désignés par des surnoms: l'un, qui était fort et trapu, était appelé le taureau; l'autre, qui avait les jambes trop longues, le lévrier. Mais, plus généralement, le noms étaient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis Junon, Diane, Vénus, Proserpine, etc., etc.

A dix heures, on décida qu'il serait tout à fait charmant de finir la soirée par un bal et un peu de musique. Prosper jouait délicieusement du violon. Annette chantait agréablement, et Jean touchait passablement du piano. On monta au salon qui servait de salle d'étude aux enfants. M. Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la société par deux ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et chanta avec un brio renversant un morceau du Prophète, que Mlle Luce apprenait depuis quelque temps et dont elle n'était pas encore parvenue à vaincre toutes les difficultés. M. Prosper, un ténor élégant et joli garçon comme tous les ténors, après s'être un peu fait prier, consentit à chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et difficile: O Richard, ô mon roi!... que M. Ludovic répétait sans trop de succès depuis plus de six mois.... C'était tout bonnement divin!

On s'arracha à ces délices pour se livrer au plaisir de la danse. Les dames, ayant jugé à propos de changer de toilette, avaient emprunté à la garde-robe de leurs maîtresses des robes de tulle de la plus grande fraîcheur et sortant des ateliers d'une faiseuse célèbre. C'était simple, mais de bon goût. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!

César et Aimée, relégués dans un coin sur un canapé pendant que Sabin, faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de possédé, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi, tant leurs idées étaient confuses et embrouillées, que dans les maisons où il n'y a rien à faire ce sont les domestiques qui sont les maîtres.

Enfin cette société de singes se sépara et mes amis furent reconduits à leurs chambres, de jolies chambres meublées chacune d'un lit de fer, de deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'était du luxe, mais hélas! c'était aussi la première fois que les pauvres enfants couchaient dans des chambres différentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille pourvu qu'ils y fussent côte à côte, purent à peine fermer l'oeil sur ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfumés à l'iris. Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tête pleine du bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait. Sabin, plus habitué à supporter les plaisirs du monde, était monté à sa chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler à travers la cloison.