CHAPITRE XVI.
L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.
Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils rencontrèrent sur la place quelques anciens d'Arbonne qui se préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux, on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans cesse d'avenir.
Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre.
«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean? demandèrent-ils.
—Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous convient?...
—Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les fait pleurer.
—Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.»
Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.
«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?»
Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens, qui les regardaient avec une attention singulière.
«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face.
—Non.»
Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.
«C'est singulier tout cela.»
On continua de marcher.
«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et plus il me semble les avoir déjà vus.
—Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton petit-fils.
—C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre bout de la France, peut-être.»
On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan qui l'observait.
«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il; serais-tu malade?
—Non, répondit César, je vous remercie....»
Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de répondre.
«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée.... il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a six ans, père Jean?
—Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.
—N'importe! vous avez dû en entendre parler....
«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...
«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons, est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables. Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien; une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait. Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?... Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné, qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis de le voir en cet état.—«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut demander à Dieu de vous donner du courage.»
«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée, sanglante, les membres hachés!—Et elle vivait; le coeur n'avait pas été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!»
Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire. Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à Arbonne.
«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.
—Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans une position absolument semblable à la mienne.
—Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez revus depuis!
—Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer avec de petites gens comme nous....
—Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles?
—Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.
—Et vous n'en avez plus entendu parler?
—Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il était ruiné, et que les enfants....
—Que les enfants?...
—Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père Jean. Si M. Ledoux avait été ruiné, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux?
—Hum! fit Jean; on ne sait pas!...»
Le père Cyprien était visiblement inquiet. On touchait aux premières maisons d'Arbonne.
«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nièce. Mais voyez donc, père Jean, que de monde rassemblé devant la porte! Serait-il encore arrivé un malheur?...»
Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César et Aimée qui tenaient Balthasar. Le brave caniche s'était enfin échappé des mains de M. Sabin et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'où venait ce singulier chien.
«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la maîtresse de la maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en est tout honteux.
—Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le voilà!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant.
—Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui avait un chien de ce nom....»
César avait pris la main de Jean et était entré dans la maison. Surexcité outre mesure, il allait d'une pièce dans l'autre, montrant les meubles, ouvrant les portes....
«Rien n'est changé!» dit-il enfin.
Puis il s'évanouit.
«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que veut-il dire, votre garçon, père Jean?»
En ce moment une calèche et deux cavaliers s'arrêtaient devant la maison. C'étaient M. Richard et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay, accompagnée de Florentin et de Florentine.
Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit se répandit dans le village que les enfants de Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne. En moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, et les vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population enfin se trouva réunie devant la maison qui avait appartenu à la nièce du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins. C'était à qui les verrait le plus tôt et les embrasserait le premier. On se racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit de leur misère.
«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait Cyprien, et nous ne le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis cela!...»
Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebègue et Mme de Senneçay, qu'ils reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient venus pour réclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et Florentine. Seulement ils ne voulaient à aucun prix se séparer de Jean. Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea à leur écrire souvent, mais à condition qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneçay, ils viendraient voir leurs vieux oncles à Arbonne, et continueraient leur promenade jusque dans la forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux.
Le soir même, Lucifer et sa noble famille étaient reconnus pour les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore que simple gendarme, avait enfin la satisfaction de les arrêter. Balthasar ne devait plus rien avoir à craindre de Sabin désormais.
Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si César et Aimée avaient réellement la vocation de domestiques.... dans des maisons où il n'y a rien à faire? Non, rassurez-vous. M. Lebègue et Mme de Senneçay les ont fait élever à la ferme des Granges, où la bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixés près d'elle, leur a constamment donné les soins d'une mère. L'excellente fille, pour ne point se séparer d'eux, a renoncé à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent atteint leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, sont un peu devenus les vôtres, ont été à l'école avec Florentin et Florentine. Ensuite M. Lebègue et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay voulut achever elle-même l'éducation d'Aimée. Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé, la dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en général, mais plus encore, peut-être, chez celles qui sont destinées à mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes.
Dernièrement un double mariage avait lieu à Orly. C'était César qui épousait Florentine, et Aimée qui épousait Florentin. Les témoins des époux étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de l'autre le père Antoine et son ami Jean. On me disait hier que César et sa femme allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une immense propriété que M. Lebègue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit d'un millier d'hectares au moins; mais la tâche n'effraye ni César ni M. Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux.
Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à Orly auprès de leurs parents.
Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être quelques-uns qui se diront que nos héros n'ont point fait une assez grande fortune. Je ne m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il n'entre point dans le caractère de César et d'Aimée de chercher le bonheur dans la possession des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités voulues pour faire l'un et l'autre, un bon père et une bonne mère de famille ... Mais ils ne sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons point ce que la Providence leur réserve.
FIN.
TABLE.
Chapitres.
I. César, Aimée et son compagnon Balthasar
II. Où il est prouvé que la fortune nous arrive
parfois à l'improviste, sans être attendue, et
qu'elle s'en va non moins vite
III. Ce que pense le père Antoine sur la manière dont
on doit gagner sa vie
IV. César et Aimée devant l'église Saint Séverin
V. Fuite de mes amis
VI. Florentin et Florentine
VII. A la ferme des Granges
VIII. M. Richard Lebègue. Mes amis travaillent
IX. En flânant. Une nouvelle connaissance
X. Monsieur Sabin et sa noble famille.—Un
festin de Sardanapale
XI. Sabin à Essonne. Mes amis à Chantemerle
XII. Au château de Rochemoussue
XIII. Mes amis font une rencontre aussi heureuse que
inattendue
XIV. Mes amis chez le père Jean
XV. César et Aimée à la comédie
XVI. L'histoire que raconte le vieux Cyprien.
La fin de tout cela
FIN DE LA TABLE.