CHAPITRE VIII.

Zaka fut le premier objet que j'apperçus à mon retour. Sa vue me causa un extrême plaisir, parce que j'avois quelque chose de nouveau à lui annoncer; & c'étoit une volupté pour moi de la rendre attentive & de l'intéresser à ce que je lui disois. Mon absence l'avoit rendue inquiete; elle m'avoit cherché de tous côtés. Avec plus de vivacité qu'à l'ordinaire, elle me fit de tendres reproches & se plaignit du chagrin que je lui avois causé; chagrin précieux à mon cœur.

Je lui offris mes petits présens: ils lui furent aussi agréables que si je lui eusse donné les plus grandes richesses. Elle plaça la fleur dans ses cheveux noirs qui rouloient jusques sur son sein: elle prit le fruit qu'elle sépara avec ses belles dents, & m'en donna la moitié que je mangeai avec délices, car sa bouche y avoit touché.

Zaka fut curieuse de voir ce que j'avois vu; elle se promit un plaisir égal au mien: nous arrêtâmes que le jour suivant nous irions ensemble, par la route que j'avois découverte, visiter la belle plaine. Azeb s'étonna lorsque je lui fis naïvement le récit de mon voyage. Fidele à ses principes, il ne blâma point la hardiesse avec laquelle je m'étois exposé; mais décrivant un cercle avec son bras, il nous défendit de franchir les rochers qui bornoient notre enceinte.

Nous avions connu Azeb sous les rapports de bienfaiteur, d'homme attentif à nos besoins, mais non sous ceux de maître qui pût borner nos pas avec un geste de sa main. Nous conçûmes le projet de la désobéissance, au moment même qu'il nous intimoit son ordre, parce que cet ordre nous sembloit injuste; puisque nous avions la force d'escalader les rochers, pourquoi n'aurions-nous pas déployé en liberté nos facultés naissantes?

Nous nous dérobâmes avant l'aurore pour aller voir la belle plaine. J'aidois Zaka, je la guidois à travers les sentiers périlleux. Nous atteignîmes enfin le but de nos travaux, & nous fûmes magnifiquement récompensés de notre courage. Ma chere Zaka éprouva le même ravissement qui avoit pénétré mon ame. Que dis-je! la sensibilité de son cœur lui procura une joie plus vive encore. Que j'étois satisfait de la voir contente! Plus heureux que la veille, je regardois Zaka & la nature; mais la nature me sembloit moins belle, moins ravissante que Zaka. Nous nous assîmes près d'un petit ruisseau dont l'eau étoit transparente: Zaka s'y mira & elle rougit. A l'ombre d'un oranger nous badinâmes, nous nous jetâmes des fleurs: l'aimable vivacité de Zaka me fit faire mille folies. Les oiseaux chantoient au-dessus de nos têtes & formoient le plus tendre ramage. Nous y prêtames l'oreille, & leurs accents parlerent vivement à nos cœurs.

Pourquoi ne chantons-nous pas comme eux? dis-je à Zaka. Zaka ne répondit rien & soupiroit les yeux baissés. Le plus vif coloris animoit ses joues; ses mains que je serrois, trembloient dans les miennes; elle leva un instant les yeux, & un regard plus vif, plus perçant que l'éclair, acheva d'embraser tout mon être. Des larmes ruisseloient le long de ses joues enflammées & tomboient mouiller son sein palpitant. Je recueillis ses larmes brûlantes, & la pressant avec feu contre mon sein, je lui dis: Tu pleures, ma Zaka, tu pleures, & tu caches tes chagrins à Zidzem... Tu ne l'aimes point comme il t'aime; tu trembles, tu détournes les yeux... Dis, pourquoi veux-tu me fuir, moi qui ne suis bien qu'auprès de toi? Elle vouloit s'échapper, je la retins fortement dans mes bras... Que tu es injuste, Zidzem! Tu es aussi troublé, aussi inquiet que moi, & tu me demandes ce que tu ne veux pas me découvrir: tu me caches ton cœur, & depuis long-tems je cherche à t'expliquer les secrets du mien. Je ne veux rien avoir de caché pour toi. J'ai senti des mouvemens, mon cher Zidzem, des mouvemens inconnus que je ne puis t'exprimer moi-même: aide-moi à les définir. Je soupire lorsque tu es absent, & je soupire encore lorsque je suis près de toi. Ce n'est qu'avec une certaine honte timide que je te rends tes caresses. Pourquoi ne ressens-je pas la même chose auprès d'Azeb & de Caboul? Ah, Zidzem! tu es ma plus grande félicité: c'est tout ce que je puis te dire.

Je fus étonné, lorsque dans le tableau que Zaka fit de son cœur, je reconnus le mien. C'est ainsi que je suis, m'écriai-je avec transport; j'éprouve un pareil trouble; je t'aime comme tu m'aimes: mais je sens de plus que toi un feu secret & indomtable, dont je ne suis plus le maître. Il me dévore, il me consume, il me rend malheureux... Je demeurai muet, cherchant quelques expressions qui pussent mieux rendre ce que je voulois lui dire.

Zaka, rouge de pudeur & d'amour, gardoit le silence. Un attrait invincible entrelaça plus étroitement mes bras autour de son col; nos yeux se rencontrerent, nos levres en un instant s'unirent, & nos ames s'échapperent tout aussi rapidement sur le bord de nos levres; le feu de nos baisers confondit si bien les transports de nos cœurs, que nous n'avions plus besoin de mots pour les exprimer. Le teint de Zaka étoit animé des couleurs les plus vives: son sein palpitoit contre le mien; Zaka étoit l'innocence même, & ce fut elle qui m'éclaira. Le feu ardent dont j'étois consumé ne m'auroit point instruit aussi rapidement que le fit son amour: elle tomba égarée dans des plaisirs qu'elle ne connoissoit pas plus que moi, & que je devois à ses caresses. O moment d'ivresse & de volupté, vous ne sortirez jamais de mon cœur: je reverrai toujours la belle plaine, l'arbre qui nous prêta son ombrage, & la tendre Zaka, foible & abandonnée toute entiere aux transports impétueux de mon amour. Je lui devois tout, une émotion profonde, voluptueuse, & une nouvelle lumiere qui sembloient m'ennoblir à mes propres regards.