CHAPITRE VII.

L’Auteur quite Lagado & arrive à Maldonada. Aucun Vaisseau n’étant prêt à faire voile, il fait un Tour à Glubbdubdribb. Reception que lui fit le Gouverneur.

LE Continent, dont ce Royaume est une partie, s’étend, autant qu’il me paroit, à l’Est vers les parties inconnues de l’Amerique, au West vers Californie, & au Nord vers la Mer Pacifique, qui n’est qu’à cent cinquante Miles de Lagado, où il y a un bon Port, & dont les habitans font un grand commerce avec ceux de l’Isle de Luggnagg, située au Nord-West environ au 29. Degré de Latitude Septentrionale, & au 140. Degré de Longitude. Cette Isle est au Sud-Est du Japon, à la distance d’une centaine de lieuës. Il y a une étroite Alliance entre l’Empereur du Japon & le Roi de Luggnagg, ce qui fait qu’il y a souvent occasion de passer d’une de ces Isles à l’autre. Cette Raison me détermina à prendre ma route par là pour m’en revenir en Europe. Je louai deux Mules pour porter mon petit Bagage, & un Guide pour me montrer le Chemin. Je pris congé de mon genereux Protecteur qui m’avoit temoigné tant d’amitiez, & reçus encore de lui un present assez considerable à mon depart.

Il ne m’arriva rien pendant mon Voyage qui merite d’être raporté. Quand j’arrivai au port de Maldonada, il n’y avoit point de Vaisseau pret à faire voile pour Luggnagg, & on m’assura qu’il faudroit atendre même quelques semaines avant qu’il y en eut. Cette Ville est environ de la grandeur de Portsmouth. Je fis bien tôt quelques connoissances, dont je reçus beaucoup d’honnêtetez. Un Gentilhomme fort distingué me dit que, puis qu’il se passeroit tout au moins un mois avant que j’eusse ocasion de partir pour Luggnagg, je devrois aller voir la petite Isle de Glubbdubdribb, qui étoit au Sud-West de Maldonada, à la distance d’environ cinq lieuës. Il s’ofrit à m’acompagner avec un de ses Amis, & me promit d’avoir soin de tout ce qui seroit necessaire pour nôtre petit Voyage.

Glubbdubdribb, autant qu’on peut rendre ce terme en nôtre Langue, signifie l’Isle des Sorciers. Cette Isle n’a que le tiers de la largeur de celle de Wight, & est extraordinairement fertile: Elle est gouvernée par le Chef d’une certaine Tribu qui n’est composée que de Magiciens.

Ces Magiciens ne contractent jamais de Mariages qu’avec des personnes de leur Tribu; & c’est le plus Ancien de leur Race qui est leur Prince ou leur Gouverneur. Ce Prince est logé dans un Magnifique Palais, derriére lequel il y a un Parc de trois mille Acres q’étendue, & environné d’un Mur de pierre de taille de vingt pieds de hauteur. Dans ce Parc il y a diferens enclos pour du Bled, des Herbes, ou du Bétail.

Le Gouverneur & sa Famille sont servis par des Domestiques fort extraordinaires. Par son habileté dans la Magie, il a le pouvoir de rapeller à la vie ceux qu’il veut, & le droit de s’en faire servir pendant vingt quatre heures, mais pas plus long tems; de plus, il ne lui est pas permis d’évoquer deux fois de suite la même personne, a moins qu’il n’y ait l’espace de trois mois entre deux, ou qu’il n’y soit porté par quelques rasions de la derniére importance.

Quand nous eumes mis pied à terre dans l’Isle, ce que nous fimes environ à onze heures du matin, un des Messieurs qui m’acompagnoient, alla chez le Gouverneur, & lui demanda si un Etranger pouvoit avoir l’honneur de faire la Reverence à son Altesse. Ce Prince lui acorda d’abord sa demande, & nous entrames tous trois dans le Palais entre deux Rangs de Gardes, armez à l’Antique, & qui avoient dans leur Physionomie je ne sçai quoi qui me faisoit trembler. Nous passames par plusieurs Apartemens entre des Domestiques, qui ne ressembloient pas mal aux Gardes, & qui comme eux étoient rangez en Haye des deux cotez, jusqu’à ce que nous fussions parvenus à la Chambre de presence, ou, apres trois profondes Reverences, & quelques Questions generales, il nous fut permis de nous asseoir sur trois Chaises, placées tout près du plus bas degré du Throne de son Altesse. Ce Prince entendoit la Langue de Balnibarbi, quoi qu’elle fut diferente de celles qu’on parle dans son Isle. Il me pria de lui raconter une partie de mes Voyages, & pour me faire voir qu’il vouloit me traiter sans Ceremonie, il renvoia ceux de sa suite d’un seul signe de Tête, qu’il n’eut pas plutot fait, qu’à mon grand étonnement tous s’évanoüirent en l’Air, comme les Objets que nous avons vus en songe disparoissent quand nous nous reveillons tout d’un coup. Je fus quelque tems vant que de pouvoir me remettre de ma Frayeur: mais comme le Gouverneur m’assura que je n’avois rien à craindre, & que je remarquois d’un autre coté que mes deux Compagnons ne paroissoient avoir aucune peur, (ce qui venoit de ce que ce Spectacle ne leur étoit pas nouveau) je commençai à prendre courage, & fis à son Altesse une Histoire abregée de mes diverses Avantures, non sans hesiter quelques fois & sans jetter les yeux de tems en tems sur les places que ces Spectres Domestiques venoient de quiter.

J’eus l’honneur de diner avec le Gouverneur, & nous fumes servis à Table par des Fantomes diferens de ceux que j’avois déjà vus. Je remarquai que ma peur alors étoit beaucoup moindre que celle du Matin.

Nous passames là toute la Journée, mais je suppliai le Prince de vouloir m’excuser, si je n’acceptois pas l’offre qu’il me faisoit de loger dans son Palais. Mes deux Amis & moi, allames coucher en Ville, & retournames au Palais du Gouverneur, pour obeïr à l’ordre obligeant qu’il nous en avoit donné.

Nous passames de cette maniére dix jours dans cette Isle, étant la plus grande partie du jour chez le Gouverneur, & la nuit dans nôtre Logement. Je me familiarisai bientôt tellement avec les Esprits, que je n’en avois plus peur du tout, ou s’il me restoit encore quelque impression de Frayeur, ma Curiosité m’en ôtoit aussi tôt le sentiment. Son Altesse m’ordonna un jour d’évoquer tel mort que je voudrois de tous ceux qui avoient subi la Loi du trepas depuis le commencement du Monde jusqu’au moment qu’il me parloir, & de leur commander de répondre aux Questions que je leur proposerois; à condition néanmoins que mes Questions ne rouleroient que sur des choses passées de leur tems: Qu’au reste je pouvois être sûr d’une chose, c’est qu’ils ne me diroient rien que de vrai, l’Art de mentir n’étant d’aucun usage dans l’autre monde.

Je fis d’humbles remercimens à son Altesse pour une si grande Faveur. Nous étions dans une Chambre dont la vuë donnoit sur le Parc. Et comme mon premier desir fut de voir quelque chose de pompeux & de magnifique, je souhaitai de voir Alexandre le Grand, à la Téte de son Armée immediatement après la Bataille d’Arbelles: à peine le Gouverneur eut-il prononcé quelques mots, que nous aperçumes ce Conquerant sous la Fenêtre où nous étions, & son Armée un peu plus loin. Alexandre eut ordre de se rendre dans nôtre Apartement: Je n’entendis pas autrement bien son Grec. Il m’assura sur son Honneur qu’il n’avoit pas été empoisonné, mais qu’il étoit mort d’une Fievre violente causée par les Debauches excessives qu’il avoit faites en vin.

Après lui je vis Hannibal passant les Alpes, qui me protesta, qu’il n’avoit pas une seule goute de Vinaigre dans son Camp.

Je vis Cesar & Pompée à la Tête de leurs Troupes, & prets à se livrer Bataille. Je souhaitai que le Senat de Rome put paroitre devant moi dans une grande Chambre, & une Assemblée un peu plus Moderne en oposition dans une autre. La premiére de ces Compagnies ne me parut composée que de Heros & de Demi-Dieux; au lieu que l’autre ne ressembloit qu’à une Troupe de Gueux, de Bandits, & de Breteurs. Le Gouverneur à ma demande fit signe à César & à Brutus de s’avancer vers moi. La vuë de Brutus m’inspira une profonde veneration, & je n’eus pas de peine à remarquer en lui la vertu la plus consommée, une fermeté d’Ame, une intrepidité au dessus de toute expression, & le plus ardent Amour pour sa Patrie. J’observai avec un sensible plaisir que ces deux grands Hommes paroissoient être Amis, & Cesar m’avoüa avec une noble ingenuité, que la gloire de l’avoir tué surpassoit celle qu’il s’étoit aquise pendant tout le cours de sa vie. J’eus l’honneur d’entretenir assez long-tems Brutus; & il me fut dit que Junius, Socrate, Epaminondas, Caton le jeune, Thomas Morus & lui, étoient toujours ensemble: Sextumvirat auquel tous les Ages du Monde ne sçauroient ajouter un septiéme.

Mes Lecteurs s’ennuyeroient certainement, si je leur raportois les Noms de toutes les personnes, que le Desir de voir, pour ainsi dire, le Monde dans chaque point de sa Durée, me fit évoquer. Je m’atachai principalement à considerer les Destructeurs des Tyrans & des Usurpateurs, & ceux qui avoient rendu des Nations à la Liberté; ces sortes de Spectacles me causoient une joye si sensible que ce seroit tenter l’impossible que de vouloir l’exprimer.

CHAPITRE VIII.

Detail curieux touchant la Ville de Glubbdubdribb. Quelques Corrections de l’Histoire Ancienne & Moderne.

AYant envie de voir les Anciens qui s’étoient rendus fameux par leur Esprit ou par leur Savoir, je leur destinai un jour tout entier. Je demandai que Homere & Aristote parussent à la Tête de tous leurs Commentateurs; mais ceux-ci étoient en si grand nombre, que plusieurs Centaines restérent dans la Cour & dans les Apartemens exterieurs du Palais. Je connus & distinguai ces deux Heros à la premiére vuë, non seulement de la multitude, mais aussi l’un de l’autre. Homere étoit le plus grand & le mieux fait des deux, se tenoit fort droit pour son Age, & avoit les yeux les plus vifs que j’aye jamais vus. Aristote se baissoit extrêmement, & s’apuyoit sur un Baton. Il avoit le visage maigre, les cheveux longs, & la voix creuse. Je m’aperçus d’abord, qu’aucun d’eux n’avoit jamais vu le reste de la Compagnie, ni même n’en avoit entendu parler. Et un Esprit, que je ne nommerai point, me dit à l’oreille, que dans l’autre monde ces Commentateurs se tenoient toujours le plus loin qu’il leur étoit possible de ces grands Hommes dont ils avoient vainement tenté d’éclaircir les Ecrits, & cela par la Honte & par le Remord qu’ils avoient de leur avoir fait dire mille Contradictions & mille Absurditez, auxquelles ils n’avoient jamais pensé. Je presentai Didyme & Eustathius à Homere, qui à ma priére les reçut mieux que peut être ils ne meritoient; car il trouva d’abord qu’aucun d’eux n’avoit le genie qu’il faut pour entrer dans celui d’un Poëte. Mais Aristote perdit entiérement patience, quand après lui avoir marqué les Obligations qu’il avoit à Scot & à Ramus, je lui presentai ces Savans, & il me demanda si ses autres Commentateurs étoient aussi Fous que ceux-ci.

Je priai alors le Gouverneur d’évoquer Descartes & Gassendi, qui en ma presence expliquérent leurs Systèmes à Aristote. Ce Philosophe avoüa ingenuement qu’il s’étoit très souvent trompé, parce que à l’égard de plusieurs choses il ne s’étoit apuyé que sur de simples Conjectures; & declara que le Vuide d’Epicure, dont Gassendi étoit le Restaurateur, & les Tourbillons de Descartes, étoient également fondez. Il predit que l’Attraction, qui se voit aujourd’huy tant de Defenseurs, retomberoit quelque jour dans le Mepris dont on vient de la tirer. Les nouveaux Systèmes sur la Nature, ne sont, ajouta t-il, que de nouvelles modes, qui varieront de tems en tems; & mêmes ceux qu’on pretend demontrer Mathematiquement, n’auront pas un Regne aussi long que la presomption de leurs Partisans semble leur promettre.

J’employai cinq jours à converser avec plusieurs autres Savans de l’Antiquité. Je vis la plus grande partie des premiers Empereurs Romains. Le Gouverneur evoqua à ma Sollicitation les Cuisiniers de Heliogabale pour nous faire à diner, mais ils ne nous donnérent que peu de preuves de leur habileté, faute de Materiaux. Un Cuisinier d’Agesilaus nous fit une soupe à la Lacedemonienne, mais je n’eus pas le courage d’en avaler une seconde cuillerée.

Mes deux Compagnons de Voyage furent obligez pour quelques Affaires, qui demandoient leur presence, de s’en retourner chez eux dans trois jours, que j’employai à voir quelques Morts modernes, qui avoient joué le Role le plus brillant depuis deux ou trois siecles, soit dans ma Patrie, soit dans d’autres pays de l’Europe. Comme j’avois toujours été grand Admirateur de tout ce qu’on apelle Anciennes & Illustres Familles, je supliai le Gouverneur d’évoquer une douzaine ou deux de Rois avec leurs Ancêtres rangez en ordre depuis huit ou neuf generations. Mais je fus horriblement trompé dans mon Atente. Car au lieu d’une longue suite de Diademes, je vis dans une Famille deux Joueurs de violon, trois Courtisans fort bien mis, & un Prelat Italien. Dans une autre un Barbier, un Abbé & deux Cardinaux. J’ay trop de veneration pour les Têtes couronnées, pour insister d’avantage sur un sujet si mortifiant. Mais pour ce qui regarde les Marquis, les Comtes & les Ducs, je ne suis pas si scrupuleux. Et j’avoüerai que ce ne fut pas sans plaisir que je me vis en état de distinguer la route que certaines Qualitez de l’Ame & du Corps avoient suivie pour entrer dans telle ou telle Famille. Je pouvois voir clairement d’où telle Maison tiroit un Menton pointu, & pourquoi telle autre ne produisoit que des Coquins depuis deux generations, & que des Fous depuis quatre. Quelles étoient les causes qui justifioient le mot que Polydore Virgile à dit d’une certaine Maison de par le Monde, Nec Vir fortis, nec Fœmina casta. Comment la Cruauté, la Fourberie, & la Lacheté, devenoient des marques caracteristiques, par lesquelles de certaines Familles étoient autant reconnoissables que par leur Cotte d’armes.

Tout ce que je voiois me dégoutoit fort de l’Histoire Moderne. Car ayant examiné & interrogé avec atention tous ceux qui depuis un siecle avoient occupé les plus eminentes places dans les Cours des Princes, je trouvai que de miserables Ecrivains en avoient effrontément imposé au Monde, en atribuant plus d’une fois, les plus grands Exploits de guerre à des Laches, les plus sages Conseils à des Imbecilles, la plus noble Sincerité à des Flateurs, une vertu Romaine aux Traitres de leur patrie, de la pieté à des Athées, & de la veracité à des Delateurs. Que plusieurs Hommes du Merite le plus pur & le plus distingué avoient été condamnez à mort ou envoyez en Exil par sentence de quelques Juges corrompus ou intimidez par un Premier Ministre: Que des Femmes d’intrigue ou prostituées, des Maqueraux, des Parasites & des Bouffons, decidoient souvent les Affaires des Cours, des Conseils, & des plus Augustes Senats. J’avois déjà assez mauvaise Opinion de la sagesse & de l’integrité des Hommes, mais ce fut bien autre chose quand je fus informé des motifs auxquels les plus grandes Entreprises & les plus étonnantes Revolutions doivent leur Origine, aussi bien que des meprisables Accidens auxquels elles sont obligées de leur succès.

J’eus ocasion en même tems de me convaincre de l’Audace & de l’Ignorance de ces Ecrivains d’Anecdotes, qui dans leurs Histoires secretes empoisonnent presque tous les Roys; repétent mot pour mot un Discours qu’un Prince à tenu en secret à son Premier Ministre; ont copie authentique des plus secretes Instructions des Ambassadeurs, & cependant ont le malheur de se tromper toujours. Un General confessa en ma presence qu’un jour il n’avoit gagné la Victoire qu’à force de fautes & de poltronnerie: & un Amiral, que pour n’avoir pas eu d’assez étroites liaisons avec les Ennemis, il avoit batu leur Flote dans le tems qu’il ne songeoit qu’à leur livrer la sienne. Trois Rois m’ont protesté n’avoir pendant tout le cours de leurs Regnes jamais fait de bien à un seul Homme de merite, à moins qu’ils ne l’ayent fait sans le savoir, étant abusez par quelque Ministre en qui ils se confioient. Ils ajouterent, que s’ils avoient à revivre, ils tiendroient encore la même conduite; & ils me prouvérent avec beaucoup de Force, que la corruption étoit un des plus fermes soutiens du Trone, parce que la vertu donne aux Hommes une certaine inflexibilité, qui est la chose du Monde la plus incommode pour ceux qui gouvernent.

J’eus la curiosité d’aprendre en détail, par quels moyens de certains Hommes s’étoient élevez à de grands Titres d’Honneur, & avoient aquis d’immenses Richesses; & ma curiosité n’eut pas pour Objets des siecles fort reculez; quoique d’un autre côté, elle ne regardat ni mon pays, ni mes Compatriotes, (verité dont je prie mes Lecteurs d’être bien persuadez. ) Plusieurs personnes qui étoient dans le cas dont il s’agit, ayant été évoquées, il ne fut pas besoin d’un grand examen pour decouvrir des Infamies dont le souvenir me fait encore fremir d’horreur. Le Parjure, l’Opression, la Fraude, la Subornation, & le Maquerelage, étoient les moyens les plus honêtes dont ils s’etoient servis; & comme cela étoit aussi fort juste, je trouvai que ces petites infirmitez étoient fort excusables. Mais quand quelques uns avouérent qu’ils ne devoient leur grandeur & leur opulence qu’aux Crimes les plus afreux; les uns à la Prostitution de leurs Femmes & de leurs Filles, d’autres aux Trahisons qu’ils avoient faites à leur Prince ou à leur Patrie, d’autres enfin à leur Habileté à empoisonner leurs Ennemis ou à perdre des Innocens: J’espere qu’on ne me saura pas mauvais gré de ce que ces sortes de Découvertes me firent beaucoup rabatre de cette profonde veneration que j’ai naturellement pour des personnes d’un Rang éminent, & qui est un Tribut que des gens de ma sorte doivent leur payer. J’avois souvent lu que de certains services importans avoient été rendus à des Princes ou à des Etats; cela me fit naitre la Curiosité de voir ceux à qui ces Etats & ces Princes en avoient l’obligation. Apres une exacte recherche, il me fut dit que leurs Noms ne se trouvoient en aucun Registre, en en exceptant pourtant un petit nombre que l’Histoire a representez comme des Infames & des Traitres. A l’égard des autres, je n’en avois jamais entendu parler. Ils parurent tous les yeux baissez, & fort pauvrement habillez, la plûpart d’entr’eux, à ce qu’ils me dirent, étant morts dans la misère, ou ayant porté leurs Têtes sur un Echafaut.

Parmi les premiers je vis un Vieillard dont l’Histoire a quelque chose de singulier. Il avoit à ses côtez un jeune Homme d’environ dix-huit ans. Il me dit qu’il avoit été pendant plusieurs années Commandant d’un Vaisseau, & que dans le Combat Naval d’Actium, il avoit eu le bonheur de couler à fond trois des principaux Vaisseaux Ennemis, & d’entreprendre un quatriéme, ce qui avoit été la seule cause de la fuite d’Antoine & de la Victoire qui en fut une suite; que le jeune Homme que je voyois à ses côtez, & qui étoit son Fils unique, avoit été tué pendant l’Action. Il ajouta, que la Guerre étant finie, il s’en alla à Rome, pour solliciter un plus grand Vaisseau, dont le Commandant avoit été tué, mais que sans avoir egard à ses pretentions, le Vaisseau qu’il demandoit, fut donné à un Homme qui n’avoit jamais vu la Mer, & dont tout le merite consistoit à être Fils de Libertina, Femme de Chambre d’une des Maitresses d’Auguste. Pendant qu’il s’en retournoit à son Bord, il fut accusé de negligence à l’égard de son devoir, & son Vaisseau fut donné au Page favori de Publicola le Vice-Amiral; sur quoi il se retira à une petite Ferme, fort éloignée de Rome, dans laquelle il finit ses jours. J’eus tant d’envie de savoir la verité de cette Histoire, que je demandai qu’Agrippa qui avoit été Amiral dans ce Combat, fut evoqué. Il vint, & me certifia tout le Recit, avec cette diference pourtant qu’il donna de bien plus grands Eloges au Capitaine, qui par sa modestie n’avoit nullement rendu justice à son propre Merite.

Je fus étrangement surpris de trouver que la Corruption eut fait de si rapides progrès dans cet Empire, & cela par le Luxe qui n’y étoit entré que fort tard, ce qui fit que je fus moins étonné devoir arriver de pareilles Avantures dans d’autres pays, où les vices de tous les genres ont regné depuis bien plus long tems.

Comme chacun de ceux qui étoient évoquez avoit parfaitement la même Figure sous laquelle ils avoient paru dans le Monde, ce ne fut qu’avec le plus sensible Déplaisir que je remarquai jusqu’à quel point la Race Angloise étoit degenerée depuis un siecle, & quels changemens avoit produit parmi nous la plus infame de toutes les Maladies.

Pour faire diversion à un spectacle si mortifiant, je marquai souhaiter devoir quelques uns de ces Anglois de la vieille Roche, si fameux autrefois pour la simplicité de leurs Mœurs, pour leur exacte Observation des Loix de la Justice, leur sage Amour pour la Liberté, leur Valeur, & leur atachement inviolable pour leur Patrie. Ce ne fut pas sans émotion que je comparai les Vivans aux Morts, & que je vis des Ayeux vertueux déshonorez par de Petit-Fils, qui en vendant leurs voix à la Faveur ou à l’Esperance, se sont souillez de tous les vices qu’il est possible d’aquerir dans une Cour.

CHAPITRE IX.

L’Auteur revient à Maldonada, & fait voile pour le Royaume de Luggnagg. Il y est mis en prison, & ensuite envoyé à la Cour. Maniére dont il y est admis. Extrême Clemence du Roi envers ses sujets.

LE jour de nôtre départ étant venu, je pris congé de son Altesse le Gouverneur de Glubbdubdribb, & revins avec mes deux Compagnons à Maldonada, où, après avoir atendu quinze jours, nous trouvames un Vaisseau prêt à faire voile pour Luggnagg. Mes deux Amis, & quelques autres Messieurs, eurent la generosité de me fournit toutes les provisions dont j’avois besoin, & de me mener à Bord. Mon Voyage fut d’un mois. Nous fumes acceuillis en chemin d’une violente Tempête, & obligez de prendre cours vers le West pour profiter d’un Vent alizé qui soufle dans ces parages. Le 21. d’Avril 1711. nous entrames dans la Riviére de Clumegnig, sur laquelle il y a une Ville qui porte le même Nom. Nous jettames l’Ancre à une lieuë de cette Ville, & fimes des signaux pour qu’on nous envoyât un Pilote. Il en vint deux à nôtre Bord en moins d’une demie heure; qui nous conduisirent entre plusieurs Ecueils, qui rendent le passage fort dangereux, dans un large Bassin, où toute une Flote est entiérement à l’abri des plus furieuses Tempêtes.

Quelques uns de nos Matelots, soit par malice, soit par inadvertence, informérent les Pilotes que j’étois un Etranger & de plus grand Voyageur, ce que ceux-ci redirent à un Officier de la Douane, qui m’examina à la rigueur quand j’eus mis pied à terre. Cet Officier me parla la Langue de Balnibarbi, que presque tous les Habitans de cette Ville entendent à cause du grand Commerce qu’il y a entr’eux & les Habitans de ce Royaume. Je lui fis un Recit succint, que je rendis le plus vraisemblable qu’il me fut possible; mais je jugeai à propos de ne pas déclarer ma Patrie & de me dire Hollandois, parce que mon Dessein étoit d’aller au Japon, & que je savois que les Hollandois sont le seul Peuple de l’Europe qui y soit admis. Dans cette vuë je dis à l’Officier qu’ayant fait naufrage sur les Côtes de Balnibarbi, j’avois été reçu dans Laputa, ou l’Isle volante (dont il avoit plus d’une fois entendu parler) & que j’étois à présent dans l’intention de me rendre au Japon, où j’esperois de trouver quelque Vaisseau sur lequel je pourois m’en retourner dans mon Païs. L’Officier me dit qu’il faloit que je restasse Prisonnier jusqu’à ce qu’il eut reçu à mon sujet des ordres de la Cour; qu’il alloit y écrire sur champ, & qu’il se flattoit d’avoir réponse dans une quinzaine de jours. On me donna un Apartement assez honnête pour une prison, avec une Sentinelle à ma porte; j’avois pourtant la liberté de me promener dans un assez grand Jardin, & fus traité avec beaucoup d’Humanité, étant entretenu pendant tout le tems au dépens du Roi. Un motif de curiosité porta plusieurs personnes à m’inviter chez elles, parce qu’il leur avoit été raporté que je venois de plusieurs Païs fort éloignez, & dont quelques-uns même leur étoient entiérement inconnus.

Je louai un jeune Homme qui s’embarqua avec moi pour me servir d’Interprête; il étoit natif de Luggnagg, mais avoit passé quelques années à Maldonada, & entendoit parfaitement bien l’une & l’autre Langue. Par son moyen je fus en état de lier conversation avec ceux qui vinrent me voir; mais cette conversation ne consistoit qu’en Demandes de leur part, & qu’en Reponses de la mienne.

La Dépêche que nous attendions de la Cour, arriva vers le tems que nous esperions. Elle contenoit un ordre de me conduire moi & ma suite à Traldragdubb ou Trildrogdrib, car j’ai entendu prononcer ce mot en deux maniéres, avec une Escorte de dix Chevaux. Toute ma suite consistoit dans le Garçon qui me servoit d’Interprête, que je persuadai de se mettre à mon service, & ce ne fut qu’à force de priéres qu’on accorda à chacun de nous une Mule pour faire plus commodément le Voyage. Un Messager eut ordre de nous devancer de quelques jours, pour annoncer notre approche au Roi, & pour prier Sa Majesté de marquer le jour & l’heure que nous pourions avoir l’Honneur de lécher la poussiére qui est devant le marchepied de ses pieds. C’est-là le stile de la Cour, & j’éprouvai que cette phrase n’étoit rien moins que figurée. Car ayant été admis deux jours après mon arrivée, je reçus ordre de me trainer sur le ventre, & de lécher le plancher à mesure que j’avançois; mais à cause que j’étois Etranger, on avoit eu soin de la netoyer si bien que la poussiére ne put me faire aucun mal. Cependant, c’étoit là une Faveur particuliére, qui ne s’accordoit qu’à des personnes du premier Rang, quand le Roi leur faisoit la grace de les admettre en sa présence. Ce n’est pas tout: quelquefois on repand tout exprès de la poussiere sur le plancher, & c’est ce qui arrive lorsque celui, qui doit être admis, a de puissans Ennemis à la Cour. J’ai vu moi-même un grand Seigneur dont la bouche en étoit si pleine, que quand il se fut traine jusqu’à l’endroit qu’il faloit, il lui fut impossible de prononcer un seul mot. Le pis est qu’il n’y a aucun Remède à cet inconvenient, parce que c’est un Crime capital à ceux qui sont admis à l’Audience de cracher ou de s’essuyer la Bouche en présence de Sa Majesté. Il y a encore à cette Cour une autre coutume, que je ne saurois tout à fait aprouver. Quand le Roi a dessein de faire mourir quelque grand Seigneur d’une mort douce & qui aye quelque chose d’obligeant, il ordonne qu’on repande sur le plancher une certaine poudre empoisonnée, qui étant léchée tuë infailliblement son Homme en vingt-quatre heures: Mais pour rendre justice à l’extrême Clemence de Sa Majesté, & au tendre soin qu’il a pour la vie de ses Sujets (en quoi il seroit à souhaiter que les Monarques de l’Europe voulussent bien l’imiter) il faut que je dise, que quand quelque Seigneur a eu l’honneur mortel de lécher un peu de cette poudre, dont je viens de parler, le Roi donne les ordres les plus précis que le plancher soit bien lavé; que si ses Domestiques n’exécutent pas exactement ses ordres; ils s’exposent à la colère & à l’indignation de ce Prince. Je lui ai entendu moi-même commander qu’on fouëtat un Page, dont ç’avoit été le tour d’avertir ceux qui devoient nettoyer le plancher après une Exécution, mais qui avoit negligé de le faire par malice: Négligence, qui fut cause qu’un jeune Seigneur de grande espérance, ayant été admis à l’Audience, fut malheureusement empoisonné, quoique dans ce tems-là, le Roi n’eut pas dessein de le faire mourir. Mais ce Prince fut si bon que de remettre au Page, le petit chatiment auquel il l’avoit condamné, sur la promesse qu’il fit que cela ne lui arriveroit plus, à moins que d’en avoir un ordre formel.

J’espere qu’un trait si singulier de Clemence engagera le Lecteur à me pardonner cette digression.

Quand je me fus trainé jusqu’à la distance de quatre verges du Trône, je me levai doucement sur mes genoux, & puis, après avoir sept fois frapé la Terre de mon Front, je prononçai les mots suivans, tels que je les avois apris la nuit d’auparavant, Ickpling Glofftrobb squutserumm blhiop Mlashnalt, zwin, tnodbalkguffh slhiophad Gurdlubh Asth. C’est-là le Compliment que les Loix prescrivent à tous ceux qui ont l’Honneur de saluer le Roi. On pourroit le rendre par ces mots François; Puisse Votre Majesté Céleste vivre plus long-tems que le Soleil, onze Lunes & demie. Le Roi me fit une courte Reponse, à laquelle, quoique je n’en comprisse pas le sens, je repliquai pas ces mots qu’on m’avoit fait aprendre par cœur; Fluft drin Yalerick Dwuldom prastrad mirpush, ce qui veut dire, Ma Langue est dans la Bouche de mon Ami, par où je voulois marquer que je souhaitois qu’il fut permis à mon Interprête d’entrer. Le Roi le voulut bien, & ce fut par le moyen de cet Interprête que je répondis aux Questions que Sa Majesté me fit pendant l’espace d’une bonne heure. Je parlois la Langue de Balnibarbi, & mon Interprête exprimoit ce que je venois de dire en celle de Luggnagg. Le Roi prit beaucoup de plaisir à cette espèce de conversation, & ordonna à son Bliffmarklub, ou grand Chambellan d’avoir soin que mon Interprête & moi fussions logez à la Cour, & qu’il ne nous manquat rien.

Je m’arrêtai trois mois dans ce Païs, & cela par complaisance pour le Roi, qui paroissoit souhaiter que j’y fisse un plus long séjour, & qui me fit les ofres les plus honorables pour m’y retenir. Mais je crus qu’il seroit plus conforme aux règles de la prudence & de la justice, de passer le reste de mes jours avec ma Femme & mes Enfans.

CHAPITRE X.

Eloge des Luggnaggiens. Description particuliére des Struldbruggs, avec plusieurs Conversations entre l’Auteur & quelques persornnes de la premiére Distinction sur ce sujet.

LEs Luggnaggiens sont le Peuple du Monde le plus poli & le plus généreux, & quoi qu’ils ne soient pas tout à fait exempts de cet orgueil qu’on remarque dans presque toutes les Nations de l’Orient, ils ne laissent pas d’être généralement parlant fort honnêtes à l’égard des Etrangers. J’avois le bonheur d’être sur un grand pied de familiarité avec plusieurs Seigneurs de la Cour, & ayant toujours mon Interprête avec moi, nos Entretiens n’étoient pas désagréables.

Un jour dans une Compagnie fort nombreuse, une personne de Qualité me demanda si j’avois vu quelqu’un de leurs Struldbruggs ou Immortels. Je dis que non, & marquai souhaiter de savoir en quel sens ce titre pouvoit être apliqué à une Créature mortelle. Ce Seigneur me répondit, que quelquefois, quoi que rarement, il naissoit parmi eux des Enfans qui avoient une tache rougeatre & d’une figure circulaire sur le front, directement au dessus de la paupiére gauche, ce qui étoit une infaillible marque d’immortalité. Il ajouta, que la tache étoit d’abord fort petite, mais qu’elle devenoit plus grande à mesure que l’Enfant croissoit, & changeoit aussi de couleur: que depuis l’âge de douze ans jusqu’à celui de vingt-cinq, elle étoit verte, après cela d’un bleu foncé, & à quarante cinq ans noire comme du Charbon; après quoi elle ne soufroit plus aucun changement. Ces sortes de Naissances, poursuivit-il, sont si rares, que je ne crois pas qu’il y ait plus d’onze cent Struldbruggs de l’un & l’autre sexe dans tout le Royaume. Que ces productions n’étoient pas particuliéres à de certaines Familles, mais un pur effet du Hazard, & que les Enfans des Struldbruggs étoient sujets à la Loi du trépas ni plus ni moins que les autres Mortels. J’avouë que ce Recit me causa un plaisir inexprimable: Et comme celui qui me le faisoit entendoit la Langue de Balnibarbi, que je parlois fort bien, je ne pus m’empêcher de faire des Exclamations peut-être un peu extravagantes. Je m’écriai comme ravi hors de moi-même; Heureux Peuple où chaque Enfant a eu du moins la possibilité d’être Immortel! Nation heureuse, devant les yeux de qui sont étalez tant de vivans exemples de l’Antique vertu, & qui renferme dans son sein des Maitres prêts à l’instruire dans la sagesse de tous les siecles! Mais mille & mille fois plus heureux encore ces admirables Struldbruggs, qui naissent exempts du plus afreux de tous les maux, & dont les ames ne sont pas continuellement agitées par l’horrible frayeur de la mort! Je fis paroitre quelque étonnement de n’avoir vu à la Cour aucun de ces Illustres Personnages: une tache noire au front étant quelque chose de trop remarquable pour que je ne m’en fusse pas aperçu d’abord; & m’imaginant d’ailleurs qu’il étoit impossible que Sa Majesté, qui étoit un Prince fort judicieux, n’en eut choisi un bon nombre pour lui servir de Conseillers. Mais, poursuivis-je, peut être que ces Venerables Sages ne veulent pas respirer un air aussi corrompu que celui de la Cour; ou bien, qu’on n’a pas assez de déference pour leurs Avis, comme on voit parmi nous de jeunes Gens trop vifs & trop peu dociles pour se laisser conduire par les Conseils de quelques prudens Vieillards. Que quoi qu’il en fut à ces égards, puisque le Roi me permettoit quelquefois de le saluer, j’étois resolu de lui déclarer librement & au long mon sentiment à la premiére occasion, par le secours de mon Interprête; & que soit qu’il en profitat ou non, j’étois dans le dessein d’accepter l’ofre que Sa Majesté m’avoit faite plus d’une fois, & de passer le reste de mes jours dans son Païs, pour devenir plus sage & meilleur par le commerce de ses Etres superieurs, dont il venoit de me parler, si tant y a qu’ils daignassent m’admettre parmi eux. Le Gentilhomme à qui j’adressai ce Discours, parce que (comme je l’ai déja remarqué) il parloit la Langue de Balnibarbi, me dit avec cette sorte de souris, qu’arrache la pitié qu’on a pour l’ignorance, qu’il étoit charmé qu’il y eut quelque chose qui fut capable de me retenir parmi eux, & qu’il me prioit de lui permettre d’expliquer à la compagnie ce que je venois de dire. Il le fit, & ces Messieurs causérent quelque tems ensemble dans leur Langue, sans que j’entendisse un seul mot de tout ce qu’ils dirent, ni que je pusse remarquer par leur air quelle impression mon Discours avoit faite sur eux. Après un silence de quelques instans, le même Seigneur me dit que ses Amis & les miens (ce furent ses termes) étoient charmez des Réflexions judicieuses que j’avois faites sur les Avantages d’une vie Immortelle, & qu’ils souhaitoient que je leur déclarasse d’une manière un peu détaillée, quel plan de vie je me serois fait, si j’avois eu le bonheur de naitre Struldbrugg.

Je répondis qu’il n’étoit guères dificile d’être éloquent sur un si beau & si riche sujet, particuliérement à moi, qui m’étois souvent amusé à songer ce que je ferois, si j’étois Roi, Général, ou Grand Seigneur: Qu’à l’égard du cas proposé, j’avois réflêchi plus d’une fois sur la maniére dont je passerois mon tems, si j’étois sûr de ne pas mourir.

Que si j’avois eu le bonheur de naitre Struldbrugg, dès que j’aurois connu l’excès de ma Félicité, je me serois d’abord servi de toutes sortes de moyens pour aquerir des Richesses. Qu’à force d’Adresse & d’Aplication j’aurois pu en moins de deux Siécles devenir un des plus riches Particuliers du Royaume. En second lieu, que dès ma plus tendre jeunesse, j’aurois tâché de me perfectionner dans toutes sortes de Sciences, afin de surpasser un jour tous les Hommes du monde en Habileté & en Savoir. Enfin, que je mettrois soigneusement par écrit chaque Evenement considérable, de la verité duquel je serois informé: Que je tracerois sans aucune ombre de partialité les Caractéres des Princes & des plus fameux Ministres d’Etat, qui se succederoient les uns aux autres: Que je marquerois exactement les diférens changemens qui arriveroient dans les Coutumes, le Langage, les Modes, & les Divertissemens de mon Païs. Et que par ces moyens j’esperois de devenir un Trésor vivant de Connoissances & de Sagesse, aussi bien que l’Oracle de ma Nation.

Dès que j’aurois atteint l’âge de soixante ans, leur dis-je en poursuivant mon Discours, je ne songerois plus à me marier, mais pratiquerois les Loix de l’Hospitalité, quoiqu’avec retenue.

Je m’occuperois à former l’Esprit & le Cœur de quelques jeunes Gens de grande esperance, en les convainquant par mes Observations & par de nombreux Exemples, de l’utilité & de l’excellence de la vertu. Mais je choisirois pour mes Compagnons perpetuels d’autres Immortels comme moi, parmi lesquels il y auroit une douzaine des plus Anciens, dont je ferois mes Amis particuliers. Si quelques-uns de ceux-ci ne se trouvoient pas dans un état opulent, je les logerois dans ma Maison, & en aurois toujours quelques-uns à ma Table, à laquelle je n’admettrois qu’un très-petit nombre de vous autres mortels, que je regarderois du même œil dont un homme considère la succession annuelle des Tulippes & des Oeillets de son Jardin: les Fleurs qu’il voit le divertissent pendant quelques instans, mais ne lui font point regretter celles de l’année passée.

Mes Compagnons Immortels & moi, nous nous communiquerions les uns aux autres nos Observations, & ferions des Remarques sur les diférentes maniéres dont la corruption se glisse dans le Monde, afin d’en préserver les Hommes par de sages Leçons, & par l’Ascendant de nôtre Exemple; Remedes qui selon toutes les aparences empêcheroient cette dépravation de la Nature humaine, dont on s’est plaint avec tant de Raison dans tous les âges.

Ajoutez à cela le plaisir de voir les plus étonnantes Revolutions d’Etat: d’anciennes Citez tombant en ruïnes: d’obscurs Villages devenant des Capitales d’Empires: de fameuses Riviéres changées en petits Ruisseaux: l’Ocean laissant un Païs à sec, pour en couvrir un autre de ses ondes: les Sciences établissant leur Siége dans de certains Pays, & quelques Siécles après paroissant les avoir quitez pour jamais. Je pourois alors me promettre de voir le jour où l’on auroit trouvé la Longitude, le Mouvement Perpetuel, & la Medecine Universelle, aussi bien que plusieurs autres belles Inventions.

Quelles magnifiques Découvertes ne ferions nous point en Astronomie, en survivant à nos Prédictions les plus reculées, & en observant les Retours periodiques des Cometes, & tout ce qui a du raport au mouvement du Soleil, de la Lune & des Etoiles.

Ce ne fut-là que l’Exorde. Mon amour pour la vie rendit la suite de mon Discours bien plus longue. Quand j’eus fait, & que ce que je venois de dire eut été expliqué comme auparavant au reste de la Compagnie, ils parlérent quelque tems entr’eux, & me parurent un peu rire à mes Dépens. A la fin le même Gentilhomme, qui m’avoit servi d’Interprête, dit qu’il étoit chargé de la part de ces autres Messieurs de me redresser sur quelques Erreurs dans lesquelles l’imbécilité ordinaire de la Nature humaine m’avoit fait tomber. Que cette Race de Strulbdruggs étoit particuliére à leur Païs, puisqu’il ne s’en trouvoit point ni dans le Royaume de Balnibarbi, ni dans l’Empire du Japon, où il avoit eu l’honneur d’être Ambassadeur de la part de Sa Majesté, & qu’il avoit trouvé les Naturels de l’un & de l’autre de ces Pays aussi incrédules sur le Chapitre des Strulbdruggs que je l’avois paru moi-même. Que dans les deux Empires susdits, dans lesquels il avoit fait un assez long séjour, le desir de vivre long-tems étoit un desir général. Que quiconque y avoit un pied dans le Tombeau, retenoit l’autre le plus qui lui étoit possible. Que le plus vieux y esperoit de vivre encore un jour, & regardoit la mort comme le plus affreux de tous les maux; mais que dans l’Isle de Luggnagg le desir de vivre n’étoit pas si ardent, parce qu’on y avoit l’exemple des Strulbdruggs continuellement devant les yeux.

Que le plan de vie que j’avois fait étoit déraisonnable & injuste, parce qu’il supposoit une éternité de Jeunesse, de Santé, & de Vigueur, que personne ne sauroit avoir la Folie de se promettre, quelque extravaguant qu’on soit en fait de souhaits. Que par conséquent, la Question n’étoit pas de savoir si un Homme voudroit être toujours jeune & toujours heureux, mais comment il passeroit une vie sans fin, sujette aux incommoditez qui sont l’appanage ordinaire de la vieillesse. Car, ajoutoit-il, quoique peu d’Hommes voulussent avouër qu’ils souhaiteroient d’être Immortels même à de si dures conditions, j’ai pourtant remarqué dans les Empires de Balnibarbi & du Japon, que chacun cherche à renvoyer la mort quelque tard qu’elle vienne, & je n’ai presque point vu d’Exemples d’Hommes qui mourussent volontairement, à moins que d’y avoir été portez par d’excessives Douleurs. Et j’en apelle à vôtre conscience, me dit-il, si vous n’avez remarqué la même chose dans les païs où vous avez voyagé.

Après cette Preface, il entra dans un Detail fort circonstancié touchant les Strulbdruggs. Il dit qu’ils agissoient comme les autres Hommes jusqu’à l’age de trente ans, après quoi on remarquoit en eux une espèce de Melancolie qui augmentoit de jour en jour jusqu’à ce qu’ils eussent quatre vingts ans. Qu’il savoit cela par leur propre Confession: parce que, comme chaque siecle ne produit que deux ou trois de cette Espece, ce nombre ne suffit pas pour faire quelque Observation generale. Quand ils ont passé les quatre vingt ans, ce qui pour les autres habitans de ce pays, est le dernier Terme auquel ils puissent ateindre, ils sont non seulement sujets à toutes les Folies & à toutes les Infirmitez des autres Vieillards, mais aussi à de certains Defauts qui naissent de la terrible certitude de leur Immortalité. Ils sont non seulement Vains, Opiniatres, Avares, de mauvaise Humeur, & Babillards, mais aussi entiérement incapables d’Amitié. Envie & Desirs impuissants sont leurs passions ordinaires. Mais les objets contre lesquels leur Envie se dechaine principalement, sont les vices des Jeunes, & la mort des Vieux. En reflechissant sur ceux là, ils se trouvent exclus même de la possibilité de gouter jamais aucun plaisir, & quand ils voyent un Convoi funebre, ils se plaignent que d’autres sont entrez dans un Port, où eux mêmes ne pouront jamais arriver. Ils ne se souviennent de rien que de ce qu’ils ont remarqué & apris dans leur Jeunesse, & cela même est encore fort defectueux. Et pour ce qui regarde la Certitude ou les particularitez de quelques Faits, on peut faire plus de fond sur les Traditions communes, que sur leurs meilleurs Memoires. Les moins miserables de ces Vieillards éternels sont ceux qui ont le bonheur de radoter, & de perdre absolument la Memoire; parce que, n’ayant pas un grand nombre de mauvaises Qualitez, qui rendent les autres haissables, on est plus porté à avoir pitié d’eux & à les secourir.

Si un Strulbdrugg épouse une personne immortelle comme lui, le Mariage ne subsiste que jusqu’à ce que le plus jeune des deux ait ateint l’age de quatre vingt ans. Car nos Loix trouvent qu’il est juste que celui, qui, sans qu’il ait merité ce malheur par sa faute, est condamné à rester toujours sur la Terre, ne soit pas rendu doublement malheureux par une Femme éternelle.

Dès qu’ils ont quatre vingt Ans, la Loi les considère comme morts; leurs Heritiers s’emparent de leurs Biens, excepté une petite portion qu’on reserve pour leur Entretien, & les Pauvres d’entr’eux sont entretenus à la Charge du Public. Après ce periode ils sont tenus pour incapables de s’aquiter d’aucune Charge, & on ne les admet pour Temoins dans aucune Cause, soit Civile, soit Criminelle.

A quatre vingt & dix Ans ils perdent leurs Dents & leurs Cheveux, ne trouvent plus de gout à rien, mais mangent & boivent sans apetit & sans plaisir: Les Maladies auxquelles ils sont sujets allant leur train ordinaire sans croitre ni diminuer. En parlant ils oublient les Noms les plus ordinaires des Choses, aussi bien que celui des personnes, quand même ce seroient leurs plus intimes Amis, ou leurs plus proches Parens. Pour la même raison ils ne sçauroient jamais s’occuper à lire, parce que leur Memoire est si peu ferme que le commencement d’une Phrase est toujours effacé de leur souvenir quand ils en lisent la fin: Malheur qui les prive du seul Divertissement dont ils seroient capables.

Le Langage étant fort sujet au Changement, les Strulbdruggs d’un siecle n’entendent pas ceux d’un autre, & sont, lorsqu’ils ont passé deux cent ans, incapables de lier Conversation avec leurs Voisins les Mortels, ce qui leur donne le desavantage d’être comme Etrangers dans leur propre Païs.

Tel fut, autant qu’il m’en peut souvenir, le Recit qu’il me fit touchant les Strulbdruggs. J’en vis dans la suite cinq ou six de diferens Ages, mais dont le plus jeune n’étoit vieux que de deux siecles; J’eus même le plaisir de passer quelques Heures avec deux ou trois d’entr’eux; mais quoi qu’on leur eut dit que j’etois un grand Voyageur, qui avois vu la plus grande partie de la Terre, ils n’eurent pas la moindre curiosité de me faire quelques Questions, & se contentérent de me demander un Slums Kudask, ou marque de souvenir, ce qui est une maniére honête de demander l’Aumone, sans que la Loi, qui le defend, soit ouvertement violée.

Tout le Monde les hait & les meprise; & la Naissance d’un d’eux est mis au nombre des funestes presages. La meilleure maniére de savoir leur Age est de leur demander de quel Roi ou de quel grand Personnage ils se souviennent, & après cela de consulter l’Histoire, car il est certain que quand ils avoient quatre vingt Ans, le dernier Prince dont ils avoient conservé le souvenir n’avoit pas encore commencé son Regne.

Leur vuë est de tous les Spectacles le plus mortifiant, & les Femmes parmi eux sont encore plus horribles que les Hommes. Par dessus les Diformitez ordinaires à un age avancé, ils ont je ne sçai quelle Laideur particuliére encore, qui s’augmente avec les Années, & qu’il est impossible de decrire. Et à cet egard je puis me vanter, que parmi une demie douzaine de Strulbdruggs je distinguai d’abord le plus vieux, quoi qu’il n’y eut pas plus de deux siecles de diference.

Le Lecteur croira facilement que ce que je venois d’entendre, diminua de beaucoup l’Envie que j’avois de vivre toujours. J’eus honte des visions extravagantes dans lesquelles j’avois donné, & fus persuadé que le Tyran le plus cruel auroit peine à inventer un genre de mort par lequel je refusasse de passer pour finir une pareille vie. On conta au Roi tout ce qui s’étoit passé sur ce sujet entre moi & mes Amis. Ce Prince me fit l’honneur de me railler là dessus, me demandant si je ne voulois pas transporter dans mon païs une paire de Strulbdruggs, pour armer mes Compatriotes contre la Frayeur de la Mort; mais il semble que cela soit defendu par les Loix fondamentales du Royaume: car sans cela j’aurois été charmé de faire la Depense de les transporter. Je fus obligé d’avouer que les Loix de ce Royaume touchant les Strulbdruggs, étoient apuyées sur de très solides Raisons, & telles, que tout autre pays seroit obligé de les adopter, s’il avoit de pareils Hommes dans son sein. Autrement, comme l’Avarice est une passion en quelque sorte essentielle à la Vieillesse, ces Immortels deviendroient avec le Tems possesseurs de tous les Biens de la Nation, & s’empareroient de toute l’Autorité: d’où il arriveroit que manquant de Talens pour faire un bon usage du pouvoir qu’ils auroient entre les Mains, le Gouvernement, dont ils seroient les soutiens, crouleroit bientôt sur ses Fondemens.

CHAPITRE XI.

L’Auteur quite Luggnagg & va au Japon: d’où il se rend sur un Vaisseau Hollandois à Amsterdam, & d’Amsterdam en Angleterre.

J’Ay cru que ce Recit touchant les Strulbdruggs ne seroit pas desagreable au Lecteur, ne me souvenant pas d’avoir jamais lu quelque chose de pareil dans aucun Livre de Voyages qui me soit tombé entre les mains. Que si ce Trait Historique n’est pas si nouveau pour mes Lecteurs que je me le suis imaginé, je tirerai mon Apologie de la necessité où se trouvent des Voyageurs, qui font la Description du même Pays, de raconter les mêmes particularitez, sans qu’on puisse pour cela les accuser de s’être copiez les uns les autres.

Il y a un commerce perpetuel entre les Habitans de ce Royaume & ceux du Japon, & il est très aparent que les Auteurs Japonois auroient pu me donner quelques lumiéres sur le Chapitre des Strulbdruggs; mais je fis si peu de sejour dans cet Empire, & j’en savois si peù la Langue, qu’il me fut impossible de demander ou de recevoir à cet égard quelques Eclaircissemens. Mais j’espére que la Lecture de mon Livre donnera à quelque Hollandais la curiosité de faire sur ce sujet de plus amples informations.

Le Roi de Luggnagg m’ayant plusieurs fois pressé d’accepter quelque Emploi à sa Cour, & me trouvant inebranlable dans le Dessein de retourner dans mon païs, m’acorda la permission de partir, & me donna une Lettre de Recommandation ecrite de sa propre Main pour l’Empereur du Japon. Il me fit aussi present de quatre cent quarante & quatre grandes piéces d’or (cette Nation aimant fort les nombres pairs) & d’un Diamant que je vendis en Angleterre pour onze cent guinées.

Le sixiéme de May 1709, je pris congé solemnellement de sa Majesté & de tous mes Amis. Ce Prince eut la bonté d’ordonner qu’un Detachement de sa Garde me conduisit à Glanguenstald, qui est un Port de mer situé au Sud-West de l’Isle. Six jours après mon Arrivée, il y eut un Vaisseau prêt à faire voile pour le Japon, & nous fimes ce Trajet en quinze jours. Nous primes Terre à une petite Ville Maritime nommée Xamoschi, & située au Sud-Eft du Japon. Je montrai d’abord aux Officiers de la Doüane la Lettre du Roi de Luggnagg pour sa Majesté Imperiale.

Ils connoissoient parfaitement bien le Cachet de ce Prince, qui étoit de la largeur de la paume de ma main. Ce cachet representoit un Roi levant de terre un Gueux estropié. Les Magistrats de la Ville ayant été informez que j’avois une Lettre pour l’Empereur, me reçurent comme un Ministre public, eurent soin de me pourvoir de Domestiques pour me servir, & de Voitures pour transporter mon Bagage à Yedo, où je fus admis à l’Audience, & delivrai ma Lettre, qui fut ouverte avec grande Ceremonie, & expliquée à l’Empereur par un Interprête, qui me dit après cela de la part de sa Majesté, que si j’avois quelque Requête à presenter, je pouvois être sûr qu’elle me seroit ottoyée pour l’Amour du Roi de Luggnagg. Cet Interprête avoit été employé depuis long-tems dans les Afaires des Hollandois: il demêla facilement que j’étois Européen, & pour cette cause il exprima ce que l’Empereur venoit de dire en Hollandois, qu’il parloit parfaitement bien. Je repondis (conformément à la Resolution que j’en avois prise) que j’étois un Marchand Hollandois, qui avois fait Naufrage sur les Côtes d’un païs fort éloigné, d’où je m’étois rendu en partie par Mer & en partie par Terre à Luggnagg, & de là au Japon, où je savois que ceux de mon pays envoyoient souvent des Vaisseaux, sur un desquels j’avois esperé de m’en retourner en Europe: Que pour cet efet je supliois très humblement sa Majesté de donner ordre que je fusse conduit & escorté jusqu’à Nangesac: A cette Faveur je priai que pour l’Amour de mon Patron le Roi de Luggnagg, l’Empereur voulut bien en ajouter une autre, qui étoit de me dispenser de la Ceremonie imposée à mes Compatriotes de fouler aux pieds la Croix, parce que c’étoit mon Infortune, & non pas l’intention de faire quelque Commerce qui m’avoit conduit dans son Pays. Quand cette derniére Demande eut été expliquée à l’Empereur, il parut un peu surpris, & dit, qu’il croyoit que j’étois le premier de mes Compatriotes qui eut jamais fait quelque Dificulté sur ce point, & qu’il commençoit à douter que je fusse un Hollandois; mais qu’il me soupçonnoit plutôt d’être un CHRETIEN. Que cependant à cause des Raisons que j’avois aleguées, mais principalement par amitié pour le Roi de Luggnagg, il se préteroit à la singularité de mon humeur, mais que l’Affaire devoit être adroitement menagée, & que ses Officiers auroient ordre de me laisser passer comme si c’étoit par inadvertance. Je rendis mille graces par la bouche de mon Interprête pour une Faveur si signalée, & quelques Troupes étant en ce tems là en marche vers Nangesac, l’Officier Commandant eut ordre de m’y conduire, avec quelques Instructions sur l’Affaire de la Croix.

Le 9. Juin 1709. J’arrivai à Nangesac, après un assez long & encore plus incommode Voyage. Je ne tardai guéres à faire connoissance avec quelques Matelots Hollandois d’un Vaisseau nommé Anthoine, de 450. Tonneaux. J’avois vécu assez longtems en Hollande, poursuivant mes Etudes à Leide, & je parlois assez bien Flamand. Les Matelots furent bien tôt informez d’où je venois en dernier lieu, ils eurent la curiosité de me demander l’Histoire de ma vie & le détail de mes Voyages. Je leur fis un Recit abregé, probable & peu sincére. Je connoissois plusieurs personnes en Hollande, & il ne me fut pas dificile d’inventer des Noms suposez pour mes Parens, que je dis être de pauvres gens de la Province de Gueldres. J’aurois volontiers donné au Capitaine (un certain Theodore van Grult) tout ce qu’il m’auroit demandé pour me transporter en Hollande; mais quand il eut apris que j’étois Chirurgien, il se contenta de la moitié de la somme ordinaire, à condition que je le servirois dans ma profession durant le Voyage. Avant que de nous embarquer, quelques uns de l’Equipage me demandérent souvent si j’avois acompli la Ceremonie dont j’ay parlé? J’esquivai la Question par des Reponses vagues, disant que j’avois fait tout ce que l’Empereur avoit exigé de moi. Cependant, un méchant Coquin de Matelot s’adressant à un Officier, & me désignant du doigt, dit que je n’avois pas encore foulé aux pieds le Crucifix: mais l’Officier qui avoit reçu ordre qu’on ne me fit point de peine, donna à ce Maraut une volée de coups de Bâton, après quoi je ne fus plus exposé à des Questions de ce genre.

Il ne m’arriva rien pendant ce Voiage qui vaille la peine d’être raconté. Nous eumes le vent en poupe jusqu’au Cap de Bonne Esperance, où nous nous pourvumes d’Eau douce. Le 16. d’Avril nous arrivâmes sains & saufs à Amsterdam, n’ayant perdu que trois Hommes qui étoient morts de Maladie, & un quatriéme qui étoit tombé du grand Mât dans la Mer, près des Côtes de Guinée. Après m’être arrêté quelques jours à Amsterdam, je m’embarquai pour l’Angleterre sur un petit Vaisseau qui apartenoit à cette Ville. Le 10. d’Avril 1710, nous arrivames aux Dunes. Le lendemain je mis pied à Terre, & eus le plaisir de revoir ma Patrie après une absence de cinq Ans & six mois. J’arrivai chez moi le même jour, & trouvai ma Femme & mes Enfans en parfaite santé.

Fin de la Troisiéme Partie.

VOYAGES

DU CAPITAINE

LEMUEL GULLIVER,

EN

DIVERS PAYS ELOIGNEZ.

TOME SECOND.

Seconde Partie.

Contenant le Voyage au Pays des Houyhnhnms.

A LA HAYE,

Chez P. GOSSE & J. NEAULME.

MDCCXXVII.

VOYAGES.

PART. IV.

Voyage au pays des HOUYHNHNMS.

CHAPITRE I.

L’Auteur entreprend un Voyage en Qualité de Capitaine d’un Vaisseau. Ses gens conspirent contre lui, le tiennent pendant quelque tems renfermé dans sa Cabane, & le mettent à Terre dans un Pays inconnu. Il avance dans le Pays. Description d’un Etrange Animal nommé Yahoo. L’Auteur rencontre deux Houyhnhnms.

JE passai environ cinq Mois dans ma Maison avec ma Femme & mes Enfans, & aurois été fort heureux si j’avois su sentir mon Bonheur. Je laissai ma Femme enceinte, & acceptai une offre fort avantageuse qui me fut faite d’être Capitaine du Hazardeux, Vaisseau Marchand de 350. Tonneaux: Car j’entendois fort bien la Navigation, & étant las de l’Emploi de Chirurgien sur Mer, (Emploi néanmoins auquel je ne renonçois pas si absolument que je ne fusse prêt à l’exercer en tems & lieu) j’engageai en cette qualité un certain Robert Purefoy, jeune Homme assez Habile dans sa Profession. Nous partimes de Portsmouth le second d’Aoust 1710, le quatorziéme nous rencontrâmes le Capitaine Pocock qui aloit à la Baye de Campêche pour y couper du Bois du même nom. Le 16. nous fumes separez de lui par une Tempête; j’apris à mon Retour que son Vaisseau avoit coulé à fond, & que de tout l’Equipage il n’y avoit qu’un seul Mousse qui se fut sauvé. C’étoit un honête Homme & un fort bon Marinier, mais un peu trop positif dans ses sentimens, ce qui fut la cause de sa perte, comme ce l’a été de celle de plusieurs autres. Car s’il avoit suivi mon Avis, il seroit peut être à present comme moi sain & sauf au milieu de sa Famille.

Des Fievres chaudes m’emportérent tant de monde, que je fus obligé de toucher aux Barbades pour y faire de nouvelles Recrues. Mais je ne tardai guéres à me repentir du choix que je fis, ceux que je pris à mon Bord ayant presque tous été Boucaniers. Tout l’Equipage de mon Vaisseau consistoit en vingt-cinq Hommes, & mes ordres portoient que je trafiquerois avec les Indiens de la Mer du Sud, & que je tacherois de faire quelques nouvelles Decouvertes. Ces Boucaniers debauchérent le reste de mes gens, & tous ensemble formérent le Dessein de se rendre Maitres du Vaisseau; Dessein qu’ils exécutérent un beau Matin en se jettant tout d’un coup dans ma Cabane, & en me liant pieds & mains, avec menace de me jetter dans la Mer si je faisois la moindre Resistance. Je leur dis que je me reconnoissois leur prisonnier, & que je leur promettois la plus entiére soumission. Ils exigérent de moi que je confirmasse cette promesse par serment; après quoi ils me deliérent, à un de mes Bras près qu’ils atachérent avec une Chaine à mon Lit, & placérent une sentinelle avec un Fusil chargé à ma porte, avec ordre de tirer sur moi, dès que je ferois le moindre éfort pour me détacher. Ils m’envoyerent à manger & à boire, & se chargérent du Gouvernement du Vaisseau. Leur Dessein étoit de pirater sur les Espagnols, ce qu’ils ne pouvoient faire à moins que d’être plus forts de Monde. Mais avant que de rien entreprendre, ils étoient dans l’intention de vendre les Marchandises qui étoient dans le Vaisseau, & puis d’aler à Madagascar pour y faire des Recrues, quelques uns d’eux étant morts depuis qu’ils m’obligeoient à garder la Chambre. Cette espèce de prison dura quelques semaines, pendant lesquelles ils firent commerce avec les Indiens, sans que je sçusse quel Cours ils prenoient, étant étroitement gardé dans ma Cabane, & atendant à tout moment qu’ils executeroient la menace de me tuer, qu’ils me faisoient reguliérement huit ou dix fois par jour.

Le 9. May 1711, un certain Jaques Welch vint me trouver, & dit qu’il avoit ordre du Capitaine de me mettre à Terre. Je tachai de le fléchir par mes priéres, mais je n’en pus venir à bout; il poussa même la Cruauté jusqu’à refuser de me dire seulement le Nom de leur nouveau Capitaine. Quand il eut fait sa Commission, lui & ses Compagnons me forcèrent à descendre dans la Chaloupe, en me permettant de mettre mon meilleur Habit, & de prendre avec moi un petit paquet de Linge, mais point d’Armes excepté mon Epée: ils eurent même la politesse de ne pas visiter mes poches, dans lesquelles j’avois mis tout mon Argent, & quelques autres Bagatelles. Ils firent environ une lieuë à force de Rames, & puis me mirent sur le Rivage. Je les conjurai de me dire dans quel pays j’étois: Ils me protestérent tous qu’ils le savoient aussi peu que moi, mais me dirent que le Capitaine (comme ils l’apelloient) avoit resolu, après s’être défait des Marchandises, de me mettre à Terre sur la premiére Côte que nous decouvririons. En prononçant ces mots, ils s’éloignérent de moi, me disant en guise d’Adieu, que si je ne voulois pas être surpris par la Marée, je ferois fort bien de ne pas rester long-tems dans l’endroit où j’étois.

Dans cette afreuse situation je gagnai le haut du Rivage, où je m’assis pour me reposer un peu, & pour reflêchir sur le parti que je devois prendre. Après une mûre Deliberation, je pris la Resolution d’avancer dans le païs, de me rendre aux premiers Sauvages que je rencontrerois, & de racheter ma vie en leur donnant quelques Bracelets, quelques Bagues de cuivre, & quelques Verroteries; Bagatelles dont on se pourvoit dans ces sortes de Voyages, & dont j’avois par bonheur quelques unes sur moi. Je vis sur ma Route un grand nombre d’Arbres, qui me parurent être des productions de la Nature, parce que je ne remarquois aucun ordre dans leur Arrangement; plusieurs Prez, & quelques Champs d’Avoine. Je marchai avec beaucoup de circonspection, craignant qu’on ne me tirât quelque Flêche par derriére ou de côté. Je tombai dans un grand Chemin, où je vis plusieurs Traces d’Hommes, quelques unes de Vaches, mais un nombre bien plus considerable de celles de Chevaux. Enfin j’aperçus diferens Animaux dans un Champ, & un ou deux de la même sorte assis dans des Arbres. Ils étoient d’une Figure fort vilaine & tout à fait extraordinaire. J’en eus un peu peur, & pour les mieux considerer, je me cachai derriére un Buisson.

Quelques uns d’eux s’étant aprochez de la place où j’étois, j’eus ocasion de les voir distinctement. Leurs Têtes & leurs Poitrines étoient couvertes de Cheveux: ils avoient des Barbes pareilles à celles des Boucs, & leur corps étoit generalement parlant couleur de peau de Bufle. Je les voyois grimper sur de hauts Arbres avec autant d’Agileté qu’auroit pu faire un Ecureuil; car ils avoient de fortes pates qui se terminoient en pointes crochues. Ils sautoient fort loin & couroient d’une prodigieuse vitesse. Les Femelles étoient plus petites que les Males: leurs Mammelles pendoient entre leurs pieds de devant, & touchoient presque à terre quand elles marchoient. Les Cheveux de ces Animaux, tant de l’un que de l’autre sexe, étoient de diferentes couleurs: les uns les avoient bruns, d’autres roux, d’autres noirs, & d’autres enfin jaunes. Tout compté, je ne me souviens pas d’avoir vu dans aucun de mes Voyages des Animaux plus desagréables, ni contre lesquels j’aye senti une plus forte Antipathie. N’ayant donc que trop satisfait ma curiosité, je poursuivis mon chemin, espérant qu’il me conduiroit à la Cabane de quelqu’Indien. A peine eus-je fait quelques pas, que je rencontrai nez à nez une de ces Creatures dont je viens de parler. Le vilain Monstre ne m’eut pas plutôt aperçu, qu’il fit plusieurs grimaces, dans lesquelles je crus deméler son Etonnement; puis s’aprochant de moi, il leva sa pate de devant, sans que je susse si c’étoit par Mechanceté ou par simple Curiosité. Mais de peur d’Equivoque, je mis Flamberge au vent, & lui donnai un coup du plat de mon Epée, car je ne voulois pas le blesser, de peur que cette Action violente, commise à l’égard d’un Animal qui pouvoit leur apartenir, n’irritât les Habitans contre moi. Cependant le coup que j’avois donné à cette Bête fut assez douloureux, pour qu’elle prit la fuite, en jettant des cris, qui atirérent hors du champ voisin une quarantaine d’Animaux de la même sorte, dont je fus regardé d’assez mauvais œil. De peur d’insulte néanmoins je me mis le dos contre un Arbre, & fis le Moulinet avec mon Epée, quoi qu’à dire le vrai je ne fusse rien moins qu’à mon Aise.

Au milieu de cet embaras, quel ne fut pas mon Etonnement, quand je vis ces Animaux se sauver à toutes Jambes, & me laisser librement poursuivre ma Route, sans qu’il me fut possible de comprendre la cause d’un changement si soudain? Mais ayant tourné la Tête à gauche, j’aperçus un Cheval qui se promenoit au petit pas dans le Champ; & c’étoit ce Cheval, qu’ils avoient aperçu avant moi, qui, à ce que j’apris depuis, étoit la cause de leur Fuite. Le Cheval me parut un peu effrayé en me voyant, mais se remettant d’abord de sa crainte, il considera mon Visage avec de manifestes marques d’etonnement: il regarda avec atention mes mains & mes pieds, & fit plusieurs fois le tour de mon corps. Je voulois continuer mon Chemin, mais il me le barra en s’y mettant en travers, quoique d’ailleurs il n’eut pas l’Air menaçant, & qu’il ne me parut pas avoir Dessein de me faire la moindre violence. Nous fumes l’un & l’autre pendant quelques minutes dans cette situation; à la fin je pris la hardiesse d’étendre la main sur son Cou, dans le dessein de le flater, en me servant de cette sorte de siflement & de mots; qui sont en usage parmi les Maquignons, quand ils veulent manier un Cheval étranger. Mais cet Animal parut recevoir mes Caresses avec Dedain, car il branla la tête, fronça le sourcil, & écarta doucement ma Main avec son pied droit de devant. Après quoi il hennit trois ou quatre fois, mais d’une maniére si extraordinaire que je crus que c’étoit une espéce de Langage, qui lui étoit particulier, qu’il parloit.

Sur ces entrefaites arrive un second Cheval, qui s’aproche de l’autre d’un Air degagé & honête, lui hennit quelques sons, qui me parurent Articulez, & en reçoit une Reponse du même genre. Ils s’éloignérent tous deux de quelques pas, comme s’ils avoient voulu conferer ensemble, se promenant l’un à côté de l’autre, en avant & en arriére, tout de même que des personnes qui délibérent sur quelque Afaire importante, mais tournant souvent les yeux vers moi, comme pour empêcher que je ne m’échapasse. Je ne sçaurois exprimer la surprise où je fus en voyant faire de pareilles choses à des Bêtes brutes, & je conclus que si les Habitans du païs étoient douez d’un Dégré de raison proportionné à cette superiorité ordinaire que les Hommes ont sur les Chevaux, il faloit necessairement qu’ils fussent le plus sage Peuple de la Terre. Cette pensée m’encouragea à poursuivre ma Route, & me fit naitre le Dessein de ne me point arrêter que je n’eusse trouvé quelque Maison ou quelque Village, ou du moins quelqu’un des Naturels du pays. Je m’esquivois déjà tout doucement, quand le premier des deux Chevaux, qui étoit un gris-pommelé, remarquant ma fuite, se mit a hennir après moi d’un Ton si absolu, que je m’imaginai entendre ce qu’il vouloit

dire; sur quoi je retournai sur mes pas & vins vers lui, pour atendre ses ordres. Mais je dissimulai ma crainte le mieux qu’il me fut possible: car, sans que j’en jure, le Lecteur croira aisément que l’incertitude où j’étois comment cette Avanture finiroit, me mettoit un peu en peine.

Les deux Chevaux s’aprochérent de moi, regardant avec beaucoup d’atention mon Visage & mes mains. Le Cheval gris toucha mon Chapeau de tous côtez avec la Corne de son pied droit de devant, & le decompensa tellement, que je fus obligé de l’oter pour le rajuster; Action qui me parut jetter ce Cheval aussi bien que son Compagnon (qui étoit un Baybrun) dans un Etonnement inexprimable; Celui-ci toucha le pan de mon Habit, & trouvant qu’il ne faisoit pas partie de mon corps, donna encore de nouvelles marques de sa surprise. Ils étoient l’un & l’autre fort embarrassez de mes Souliers & de mes Bas, qu’ils avoient fort atentivement examinez, se hennissant l’un à l’autre, & faisant diferens gestes, qui ne ressembloient pas mal à ceux que fait un Philosophe qui tâche d’expliquer quelque Phenomène nouveau & dificile.

En un mot, toutes les maniéres de ces Animaux me parurent si sages & si marquées au coin de l’intelligence, que je conclus qu’il faloit necessairement qu’ils fussent des Magiciens, qui s’étoient ainsi metamorphosez eux mêmes, & qui voyant un Etranger, avoient formé le Dessein de se divertir de moi; ou qui peut être étoient réellement étonnez à la vuë d’un Homme si diferent en Habit & en Figure des Habitans d’un pays si éloigné. Ce beau & solide Raisonnement me fit prendre la Hardiesse de leur adresser le Discours suivant.

Messieurs, si vous êtes des Enchanteurs, comme il y a grande aparence, vous entendez toutes sortes de Langues, c’est pourquoi je prens la liberté de dire à Vos Seigneuries, que je suis un malheureux Anglois, que ses infortunes ont amené sur vos Côtes, & je conjure un de vous deux de me permettre de le monter comme s’il étoit réellement Cheval, & de me porter à quelque Maison ou à quelque Village. Et vous n’obligerez pas un Ingrat, car je vous ferai present de ce Couteau & de ce Bracelet (que je pris hors de ma poche en prononçant ces derniers mots. ) Les deux Créatures gardérent un profond silence pendant que je parlois, & parurent m’écouter avec beaucoup d’atention; & quand j’eus fait, ils se hennirent plusieurs fois l’un à l’autre, ni plus ni moins que s’ils étoient engagez dans une serieuse conversation. Je remarquai que leur Langage exprimoit fort bien les passions, & que les mots en pouvoient plus aisément être reduits en Alphabet que ceux des Chinois.

Je leur ouïs plusieurs fois prononcer le mot de Yahoo; & quoi qu’il me fut impossible de deviner ce qu’il signifioit, j’essaiai neanmoins, pendant que ces deux Messieurs étoient en conversation, de le prononcer à mon Tour. Dès que je remarquai qu’ils se taisoient, je dis à haute voix Yahoo, imitant en même tems, le plus qu’il m’étoit possible le Hennissement d’un Cheval; ce qui ne les surprit pas mediocrement tous deux, & le gris repeta trois fois le même mot, comme s’il avoit voulu m’aprendre le veritable Accent, en quoi je l’imitai de mon mieux, & trouvai que chaque fois je prononçois moins mal, quoique je fusse encore fort loin du point de perfection. Ensuite le Baybrun essaya ma Capacité à l’égard d’un second mot dont la prononciation étoit bien plus dificile: je veux dire celui de Houyhnhnm. Je ne reussis pas si bien dans ce mot que dans l’autre; mais après deux ou trois Essays, cela alla mieux: & mes deux Maitres me parurent extrêmement étonnez de l’habileté de leur Disciple.

Après quelques autres Discours, qui à ce que je conjecturai, me regardoient, les deux Amis prirent congé l’un de l’autre; le Cheval gris me fit signe de marcher devant lui, en quoi je jugeai à propos de lui obéïr, jusqu’à ce que j’eusse trouvé un meilleur Guide. Quand je marchois trop lentement, il me crioit Hhuun, Hhuun; Je devinai sa pensée, & lui donnai à entendre que j’étois las, & qu’il ne m’étoit pas possible d’aller plus loin; surquoi il eut la bonté de s’arrêter un peu pour me donner le tems de me reposer.

CHAPITRE II.

Un Houyhnhnm conduit l’Auteur à sa Maison. Description de cette Maison. Maniére dont l’Auteur y est reçu Nourriture des Houyhnhnms. L’Auteur pourvu d’Alimens après avoir craint d’en manquer. Maniére dont il se nourrissoit dans ce Païs.

NOus avions fait environ trois miles, quand nous arrivâmes à un long Bâtiment fait de Bois de charpente; le Toit en étoit assez bas & couvert de paille. Je commençai alors à prendre courage, & tirai de ma poche quelques unes de ces Babioles, que les Voyageurs portent d’ordinaire avec eux, pour en faire à peu de Fraix de magnifiques presens aux Indiens de l’Amerique; je tirai de ma poche, dis je, quelques unes de ces Babioles, dans l’esperance de me concilier par là l’Affection de ceux de la Maison. Le Cheval me fit signe d’entrer le premier. Je le fis & me trouvai dans une Ecurie fort propre, où il ne manquoit ni Ratelier ni Mangeoire. Il y avoit trois Chevaux & deux Jumens, dont aucun ne mangeoit, mais dont quelques uns étoient assis sur leurs Jarrets, ce qui m’étonna beaucoup: Mais ce qui augmenta encore mon Etonnement, fut que je vis le reste occupé à faire le même Ouvrage que nos Palfreniers font dans nos Ecuries. Ce spectacle me confirma dans ma premiére opinion, qu’un peuple capable de civiliser des Brutes jusques à ce point, devoit être le plus sage & le plus habile Peuple de la Terre. Le gris pommelé entra alors, & prevint le mauvais Traitement que les autres auroient pu me faire. Il leur hennit à diferentes reprises d’un ton d’Autorité, & reçut chaque fois Reponse.

Par dessus cette maniére d’Apartement où nous étions, il y en avoit encore trois autres de plein pied, dans lesquels on entroit par trois portes, vis à vis les unes des autres. Nous nous rendimes par le second Apartement à la porte du troisiéme, où le Cheval gris entra seul, me faisant signe de l’atendre. J’obeïs, & preparai en atendant mes presens pour le Maitre & pour la Maitresse de la Maison. Ces presens consistoient en deux Couteaux, trois Bracelets de perles fausses, une petite Lunette d’aproche, & un Colier de verre. Le Cheval hennit trois ou quatre fois, & je m’atendois à quelque Reponse prononcée par une voix Humaine, mais un hennissement aussi articulé, quoi que plus grêle que le sien, fut toute la Reponse qu’il reçut. J’allai m’imaginer que cette Maison apartenoit à quelque personne de la premiére Distinction, puisque j’essuyois tant de Ceremonies avant que d’être admis: Car il me paroissoit entiérement incroyable qu’un Homme de qualité ne fut servi que par des Chevaux.

Je craignis pendant un instant que mes malheurs & mes soufrances ne m’eussent fait perdre l’esprit: je regardai tout autour de moi dans la Chambre où j’avois été laissé seul, & je la trouvai comme la premiére, quoi qu’un peu plus propre. Je me frotai plusieurs fois les yeux, mais ils furent conssamment frapez des mêmes objets. Je me pinçai les Bras & les Côtez pour me reveiller, dans l’esperance que ce qui venoit de m’arriver ne fut qu’un Songe. Après quoi je fus obligé d’atribuer à la Magie tout ce que je voyois. Mais je fus interrompu dans ces Reflexions par l’Arrivée du Cheval gris, qui me fit signe de le suivre dans le Troisiéme Apartement, où je vis une fort jolie Cavalle, avec deux Poulains, assis sur des Nattes de paille, très bien faites & de la derniére propreté.

Dès que la Cavalle m’eut vu, elle se leva de sa Natte, s’aprocha de moi, & m’examina depuis les pieds jusqu’à la Téte: Examen qui finit par un regard de mepris; Après quoi elle se tourna vers le Cheval, & j’ouïs que l’un & l’autre repetoient souvent le mot de Yahoo; mot dont je ne comprenois pas alors la signification, quoique ce fut le premier que j’eusse apris à prononcer; mais je ne tardai guères à en savoir le sens, & j’achetai cette connoissance par la plus cruelle de toutes les Mortifications: Car le Cheval me faisant signe de la Tête, & repetant le mot Hhuun, Hhuun, comme il avoit fait sur la Route, ce qui vouloit dire (comme je l’ai déjà expliqué) que je devois le suivre, me conduisit dans une maniére de Cour, où il y avoit un autre Batiment à quelque distance de la Maison. Nous entrâmes dans ce Batiment, & je vis trois de ces detestables Créatures que j’avois rencontré immediatement après mon Arrivée, qui se nourrissoient de Racines & de la Chair de quelques Animaux, que j’apris dans la suite avoir été des Anes, des Chiens, des Vaches mortes de Maladies. Ils étoient tous atachez par le cou avec de fortes Cordes à une Poutre, & tenoient leur Manger entre les grifes de leurs pieds de devant.

Le Maitre Cheval commanda à un de ses Domestiques, qui étoit un Cheval alezan, de detacher le plus grand de ces Animaux & de le mener à la basse Cour. J’y fus conduit aussi, & cela dans le dessein de nous comparer ensemble, ce que le Maitre & le Valet firent ayec beaucoup d’atention, repetant l’un & l’autre le mot de Yahoo plusieurs fois. Je ne sçaurois exprimer l’Horreur & l’Epouvante dont je fus saisi, quand je remarquai que cette Abominable Bête avoit une Figure Humaine. Elle avoit à la verité le Visage plus large, le nez plus écrasé, les Levres plus grosses, & la Bouche plus fenduë, que ne les ont d’ordinaire les Européens. Mais ces sortes de Diformitez se remarquent chez la plûpart des Nations Sauvages. Les pieds de devant du Yahoo ne diferoient en rien de mes mains, excepté que les Ongles en étoient plus longs, & qu’ils étoient plus velus & plus bruns. Il y avoit la même conformité & la même diference entre nos pieds: mais les Chevaux ne s’en aperçurent pas, parce que les miens étoient couverts de mes Bas & de mes souliers.

La seule dificulté qui arrêtoit les deux Chevaux, étoit de voir que le reste de mon corps ne ressembloit en rien à celui d’un Yahoo; disparité dont j’avois l’obligation toute entiére à mes Habits, qui étoient une chose entiérement nouvelle pour eux: l’Alezan m’ofrit une Racine, qu’il tenoit entre la Corne de son pied & son pâturon; je la pris, & l’ayant sentie, je la lui rendis le plus civilement qu’il m’étoit possible. Il tira du Chenil du Yahoo un morceau de je ne sçai quelle viande, qui sentoit si mauvais, que j’en detournai la Tête en faisant une de ces grimaces dans lesquelles il entre du dedain & du degout; ce qu’il n’eut pas plutot aperçu qu’il le jetta au Yahoo, par qui elle fut devorée avec avidité. Il me montra ensuite un monceau de Foin, & un Picotin plein d’Avoine; mais je branlai la tête pour marquer que ni l’une ni l’autre de ces choses ne pouvoient me servir de nourriture. Et pour dire le vray, je commençai alors à craindre de mourir de Faim, si je ne rencontrois personne de mon espèce: Car pour ce qui regarde ces vilains Yahoos, il faut avoüer que nonobstant la tendre Amitié que je portois alors à la Nature Humaine, je n’ai jamais vu d’Etre qui me deplut davantage à tous égards; & ce qu’il y a de singulier, est, que quoi qu’on s’acoutume à toutes sortes d’Animaux, les Yahoos seuls m’ont toujours paru plus haissables à mesure que je les ai connus davantage. Le Maitre Cheval demêla mon Aversion pour ces Bêtes sur mon visage, & pour m’obliger renvoya le Yahoo dans son Chenil. Après cela il aprocha la corne de son pied de devant de sa Bouche, ce qui ne me causa pas une mediocre surprise, quoi qu’il le fit d’une maniére fort aisée, & avec un mouvement qui me parut parfaitement Naturel, A ce premier signe il en ajouta d’autres pour me prier. de lui donner à connoitre ce que je souhaitois de manger; mais il me fut impossible de lui faire une Reponse qu’il put comprendre. Pendant que nous étions tous deux dans cet embaras, je vis une Vache passant tout près de nous. Sur quoi je la montrai au doigt, & marquai l’envie que j’avois de la traire. Le Maitre Cheval m’entendit, car il ordonna à une Cavalle, qui étoit une des servantes du Logis, d’ouvrir une Chambre où il y avoit plusieurs Vaisseaux de Terre & de Bois remplis de Lait. Elle m’en donna un bon godet tout plein, que j’avalai tout d’un Trait, & avec un plaisir inexprimable.

Vers le midi, je vis arriver chez nous une sorte de Voiture trainée par quatre Yahoos. Il y avoit dans cette Voiture un vieux Cheval qui paroissoit être de Qualité. En descendant il mit d’abord à terre ses pieds de derriere, ayant quelque Accident à son pied gauche de devant. Il venoit diner avec nôtre Cheval, qui le reçut avec de grandes démonstrations d’Amitié. Ils mangérent dans le plus bel Apartement, & eurent pour second service de l’Avoine bouillie dans du Lait. Leurs mangeoires étoient placées en rond dans le milieu de la Chambre, & divisées en Compartimens égaux, devant lesquels ils étoient tous assis, chacun d’eux ayant une Botte de paille qui lui servoit de Chaise ou de Tapis. Le Ratelier étoit divisé de la même maniére que les Mangeoires, ce qui taisoit que chaque Cheval & chaque Jument mangeoient leur propre Foin & leur Composition d’Avoine & de Lait, avec beaucoup de Décence & de Régularité. Le Cheval gris m’ordonna de me tenir près de lui, & causa long-tems avec son Ami sur mon chapitre, à ce que je conjecturai par les nombreux Regards dont l’Etranger m’honora, & par la frequente Repetition du mot de Yahoo.

Quand on eut achevé de diner, le Maitre Cheval me prit en particulier, & en partie par signes, & en partie par mots, me fit connoitre l’inquiétude ou il étoit de ce que je n’avois rien à manger. Hlunnk dans leur Langue signifie de l’Avoine. Je prononçai ce terme deux ou trois fois; car quoique je n’en eusse pas voulu d’abord, je trouvai, après y avoir pensé, que j’en pouvois faire une espèce de Pain, qui mêlé avec du Lait pouroit me servir de Nourriture, jusqu’à ce que je trouvasse l’occasion de me sauver dans quelque pays habité par des Hommes. Le Cheval ordonna sur le champ à une Jument blanche de m’aporter une bonne Quantité d’Avoine dans une maniére de baquet. Je chaufai cette Avoine devant le Feu le mieux qu’il me fut possible & j’en frotai les grains, jusqu’à ce que la Cosse, que je tâchai en suite d’en separer, en fut ôtée; Après cela je les ecrasai entre deux pierres, ce qui en fit un espèce de pâte, qui mêlée avec de l’eau, & séchée au Feu, me tint lieu de pain. Ce Pain me parut d’abord assez insipide, quoi qu’il y ait bien des endroits en Europe ou l’on en mange de pareil, mais je m’y acoutumai peu à peu; d’ailleurs, comme ce n’étoit pas mon premier Essay de Frugalité, ce ne fut pas aussi la premiére Experience par laquelle je me convainquis que la Nature se contente de peu. Et c’est quelque chose de remarquable, que je n’ai pas été Malade un seul instant pendant tout le tems que j’ai passé dans cette Isle. A la verité, j’ay quelque fois taché d’atraper un Lapin ou quelque Oiseau avec des Lacets faits de Cheveux de Yahoos, & j’ai souvent cherché des Herbes bonnes pour la santé, que je faisois bouillir ou que je mangeois en salade, & fait de tems en tems un peu de Beurre, dont je beuvois ensuite le petit Lait. Les premiers jours de mon Arrivée je fus un peu en peine de n’avoir point de sel; mais insensiblement j’ai apris à m’en passer, & j’ose dire que le frequent usage que nous en faisons dans nos Repas est une corruption de goût, qui doit son origine à la qualité qu’a le sel de provoquer à boire ceux là mêmes qui ne boiroient que trop sans cela. Car nous ne voyons aucun Animal, excepté l’Homme, qui en mêle dans ses Repas: Et pour ce qui me regarde, quand j’eus quité ce païs, il se passa un Tems assez considerable avant que je pusse m’y raccoutumer.

Mais en voila assez sur le sujet de mes Alimens; sujet sur lequel la plûpart des Voyageurs entrent dans un Detail aussi étendu, que si leurs Lecteurs y étoient personnellement interessez. Cependant, il étoit necessaire que j’en disse un mot, de peur qu’on ne s’imaginât qu’il étoit impossible, que pendant l’Espace de trois ans je pusse trouver de la Nourriture dans un tel Pays & parmi de tels Habitans.

Quand le soir fut venu, le Maitre Cheval ordonna où je coucherois. Ma Chambre fut une petite Ecurie, éloignée de six Verges de la Maison, & separée de l’Etable des Yahoos. Je me couchai là sur un peu de paille, dont j’avois eu soin de faire une maniére de Lit. Mes Habits me servirent de couvertures, & je puis dire que je dormis parfaitement bien. Mais peu de tems après, je fus mieux accommodé, comme j’en informerai le Lecteur en son lieu, c’est à dire, quand je lui ferai le détail de ma maniére de vivre.