CHAPITRE VIII
DEUX PORTRAITS
PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME, en 1760.
M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit en mal; on prétend, car il ne peut en juger lui-même, que sa physionomie est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi il ne serait pas étonnant que l'impression qu'il en reçoit se peignît souvent sur son visage.
Sa conversation est très inégale, tantôt sérieuse, tantôt gaie, suivant l'état où son âme se trouve, assez souvent décousue, mais jamais fatigante ni pédantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il a donné à des études profondes la plus grande partie de sa vie; la dose d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il n'en montre, car il le laisserait voir, ne fût-ce que par l'impuissance absolue où il est de se contraindre sur quoi que ce puisse être. Tout le monde est donc à son aise avec lui sans qu'il y tâche; et on s'aperçoit bien qu'il n'y tâche pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gré. Il est d'ailleurs d'une gaieté qui va quelquefois jusqu'à l'enfance; et le contraste de cette gaieté d'écolier avec la réputation bien ou mal fondée qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il plaît assez généralement, quoiqu'il soit rarement occupé de plaire: il ne cherche qu'à s'amuser et à divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie.
Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit, au moins quelquefois, attaché à son avis; mais il est trop peu jaloux de subjuguer les autres pour être fort empressé de les amener à penser comme lui.
D'ailleurs, à l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux opinions; et sa maxime favorite est que presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut.
Le caractère principal de son esprit est la netteté et la justesse. Il a apporté dans l'étude de la haute géométrie quelque talent et beaucoup de facilité, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de très bonne heure. Cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les belles-lettres avec quelque succès: son style serré, clair et précis, ordinairement facile, sans prétention quoique châtié, quelquefois un peu sec, mais jamais de mauvais goût, a plus d'énergie que de chaleur, plus de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grâce.
Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingt-cinq ans, il n'est entré dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la langue, et peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à les mépriser: il n'est cependant jamais impoli, parce qu'il n'est ni grossier ni dur; mais il est quelquefois incivil par inattention ou par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y répond: ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux à qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractère est une franchise et une vérité souvent un peu brutes, mais jamais choquantes.
Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le maître, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est très doux, très aisé à vivre, plus complaisant même qu'il ne le paraît, et assez facile à gouverner, pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a l'intention, car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme, au point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui seraient agréables, lorsqu'il prévoit qu'elles pourraient être pour lui l'origine de quelque contrainte; ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis qu'il était esclave de sa liberté.
Quelques personnes le croient méchant, parce qu'il se moque sans scrupule des sots à prétention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal, c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la patience nécessaires pour aller au delà; et il serait au désespoir de penser que quelqu'un fût malheureux par lui, même parmi ceux qui ont cherché le plus à lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais procédés ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant constamment son amitié et sa confiance à ceux dont il a lieu de se plaindre.
L'expérience et l'exemple des autres lui ont appris en général qu'il faut se défier des hommes; mais son extrême franchise ne lui permet pas de se défier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on le trompe; et ce défaut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'être trop aisément susceptible des impressions qu'on veut lui donner.
Sans famille et sans liens d'aucune espèce, abandonné de très bonne heure à lui-même, accoutumé dès son enfance à un genre de vie obscur et étroit, mais libre; né, par bonheur pour lui, avec quelques talents et peu de passions, il a trouvé dans l'étude et dans sa gaieté naturelle une ressource contre le délaissement où il était; il s'est fait une sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit, et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à lui-même et à la nature, il ignore la bassesse, le manège, l'art si nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune: son mépris pour les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de l'afficher dans un de ses écrits; ce qui lui a fait, dans cette classe d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais il n'est que fier et indépendant, plus porté d'ailleurs à s'apprécier au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut.
Personne n'est moins jaloux des talents et des succès des autres, et n'y applaudit plus volontiers, pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni charlatanerie ni présomption choquante; car alors il devient sévère, caustique et peut-être quelquefois injuste.
Quoique sa vanité ne soit pas aussi excessive que bien des gens le croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est même très sensible, au premier moment, soit à ce qui la flatte, soit à ce qui la blesse; mais le second moment et la réflexion remettent bientôt son âme à sa place et lui font voir les éloges avec assez d'indifférence et les satires avec assez de mépris.
Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche à fonder son nom sur des monuments durables, doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez à ce qu'il fait et médiocrement à ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme sa conduite à ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en écrit guère et n'en fait point.
Personne ne porte plus loin que lui le désintéressement; mais comme il n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui coûtent si peu qu'on ne doit pas l'en louer; ce sont plutôt en lui des vices de moins que des vertus de plus.
Comme il y a très peu de personnes qu'il aime véritablement et que, d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable d'amitié: personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire.
Son âme, naturellement sensible, aime à s'ouvrir à tous les sentiments doux; c'est pour cela qu'il est tout à la fois très gai et très porté à la mélancolie; il se livre même à ce dernier sentiment avec une sorte de délices; et cette pente que son âme a naturellement à s'affliger, le rend assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques.
Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond de son âme; mais le réveil a été terrible; l'amour n'a presque fait que le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a causés l'ont dégoûté longtemps des hommes, de la vie et de l'étude même. Après avoir consumé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu, comme le sage, le néant des connaissances humaines; il a senti qu'elles ne pouvaient occuper son coeur et s'est écrié avec l'Aminte du Tasse: «J'ai perdu tout le temps que j'ai passé sans aimer.» Mais comme il ne prenait pas aisément de l'amour, il ne se persuadait pas aisément qu'on en eût pour lui; une résistance trop longue le rebutait, non par l'offense qu'elle faisait à son amour-propre, mais parce que la simplicité et la candeur de son âme ne lui permettaient pas de croire qu'une résistance soutenue ne fût qu'apparente. Son âme a besoin d'être remplie et non pas tourmentée; il ne lui faut que des émotions douces; les secousses l'usent et l'amortissent.