LES ASTRONOMES.

L’astronomie, comme les mathématiques, a compté presque constamment dans l’Académie d’utiles et illustres représentants, et les noms des Cassini, de Maraldi, de Lacaille, de Lemonnier, de Delisle, de Legentil, de Pingré, de Lalande et de Messier sont restés célèbres dans l’histoire de la science. Lalande, dont la justice était rigoureuse et sévère, a pu écrire en 1766: «La collection des mémoires de l’Académie des sciences renferme le plus riche trésor que nous ayons en fait d’astronomie; la découverte des satellites de Saturne, l’étude consciencieuse et prolongée de la grandeur et de la figure de la terre, l’application du pendule aux horloges, celle des lunettes aux quarts de cercles et des micromètres aux lunettes, des discussions continuelles et savantes sur la théorie du soleil et de la lune, leurs inégalités, les réfractions, l’obliquité de l’écliptique, la théorie des satellites de Jupiter, tout cela se trouve longuement développé et traité à bien des reprises dans cette collection dont l’analyse formerait, si on le voulait, un traité complet d’astronomie.»

Nous avons dit quelle a été, dès la création de l’Académie, l’ardeur et le succès de ses premiers membres dans la poursuite des travaux astronomiques. L’observatoire royal, construit pour l’Académie, était considéré comme une de ses dépendances, et la Connaissance des temps, constamment rédigée par ses membres, le fut depuis 1702 sous la direction même et au nom de la compagnie tout entière.

M. le président, dit le procès-verbal du 7 janvier 1702, a nommé cette année, pour travailler à la Connaissance des temps, le père Gouye, MM. Sauveur, Homberg et Lieutaud. Ce fut en réalité Lieutaud qui fit tous les calculs et qui en resta chargé jusqu’en 1729. Godin, Maraldi, Lalande et Jeaurat lui succédèrent successivement.

Lefèvre, à qui le privilége de la Connaissance des temps fut brutalement retiré au profit de l’Académie, était un calculateur habile, choisi par Picard et formé à son école. Simple tisserand à Lisieux, il avait appris seul assez d’astronomie pour calculer les éclipses et les annoncer exactement. Picard en fut informé, et lui fit obtenir avec une petite pension le droit de publier chaque année la connaissance des mouvements célestes. Lefèvre vint à Paris et renonça au métier de tisserand, jusqu’au jour où l’inconvenance de ses attaques contre de La Hire lui fit perdre à la fois son privilége et le titre d’académicien.

La ville de Paris, pendant le XVIIIe siècle, compta presque constamment huit à dix observatoires sérieusement organisés pour l’étude du ciel, et occupés par des observateurs exercés, appartenant presque tous à l’Académie. L’observatoire royal, que l’on nommait aussi observatoire de l’Académie des sciences, logeait habituellement trois ou quatre astronomes. Bernoulli, qui le visita en 1767, n’y vit que Cassini de Thury, Maraldi; leurs collaborateurs, Legentil et Chappe, étaient partis alors pour observer, l’un dans l’Inde, l’autre en Sibérie, le passage de Vénus sur le soleil. Le titre d’astronome du roi mettait Lemonnier, à la même époque, en possession d’excellents instruments transportés presque tous à sa terre, située en Bretagne. Il conservait cependant et utilisait parfois chez lui, rue Saint-Honoré, les instruments de l’expédition faite en Laponie avec Maupertuis et Clairaut. Lalande observait au Luxembourg; mais le mauvais état des bâtiments le força de se retirer au collége Mazarin, dans l’observatoire construit pour La Caille, et où l’abbé Marie, alors professeur du collége, lui offrit la plus large hospitalité.

L’École militaire possédait aussi un élégant observatoire, occupé en 1767 par l’académicien Jeaurat; celui de la marine, à l’hôtel de Cluny, était confié à Messier, et la confrérie de Sainte-Geneviève fournissait à son bibliothécaire, Pingré, tous les moyens d’étudier le ciel. Il était installé dans les bâtiments actuels du lycée Napoléon. A Colombes enfin, le riche marquis de Courtanvaux, académicien honoraire, avait installé un observatoire élégant et richement pourvu. Traitant les sciences comme un amusement, Courtanvaux les prenait et les quittait tour à tour, en variant constamment ses travaux, toujours intelligents et souvent utiles. Mais personne n’observait à Colombes, et le charmant observatoire, en témoignant du goût d’un grand seigneur pour la science, ne lui rendit jamais de véritables services.

Jacques Cassini et Cassini de Thury, directeurs héréditaires en quelque sorte de l’observatoire, portèrent avec honneur un nom illustre. L’achèvement, de la carte de France fut l’œuvre capitale de leur vie, mais leurs noms, honorablement cités pour d’autres travaux, doivent être associés à ceux de leurs cousins Dominique et Jacques Maraldi qui, attirés par eux à l’Observatoire, appartinrent tous deux aussi à l’Académie des sciences, où ils présentèrent, à défaut de théories profondes et nouvelles, un nombre immense d’observations exactes.

Lemonnier, appelé très-jeune encore à l’Académie, justifia par une vie laborieuse et utile cette marque de confiance qui, très-fréquente alors, fut presque toujours heureusement et dignement placée. Compagnon de Maupertuis et de Clairaut dans leur voyage en Laponie, il fut l’observateur le plus actif et le plus exercé sans doute de l’expédition.

«Obligé, dit Bailly, de choisir un état, La Caille choisit, ou plutôt on choisit pour lui l’état ecclésiastique, comme offrant plus de ressources.» L’intention épigrammatique de cette phrase est une concession aux idées du temps et de la société dont Bailly désirait les applaudissements, car l’abbé La Caille fut pendant toute sa vie un modèle de désintéressement, de probité et d’austère abnégation. Son père, autrefois dans l’aisance, ne lui avait légué que des dettes. La Caille les accepta, et grâce à des privations qui durèrent toute sa vie, n’eut besoin pour les acquitter que des modestes appointements de professeur de collége, honorable et faible salaire d’un travail assidu que la célébrité croissante de son nom ne lui fit jamais dédaigner. Cassini, sachant apprécier les premiers essais scientifiques de La Caille, le prit chez lui à l’Observatoire, pour en faire l’émule et le modèle de ses fils. La Caille devint bien vite un astronome consommé. Il fut chargé avec Maraldi neveu, de lever géométriquement le contour des côtes de France, puis avec Cassini de Thury, de déterminer la suite des points situés sur la méridienne de l’Observatoire de Paris. Le succès de ce double travail lui valut une chaire de mathématiques au collége Mazarin et la disposition d’un observatoire créé pour lui dans le collége même; l’Académie des sciences enfin, en le choisissant de préférence au jeune d’Alembert, combla ses espérances et sa modeste ambition. La Caille était alors âgé de vingt-huit ans; il ne vécut depuis que pour la science du ciel, dont ses travaux ont abordé et perfectionné successivement toutes les parties.

Bailly, fils d’un gardien des tableaux du roi, naquit au Louvre, à la porte, pour ainsi dire, de l’Académie. Instinctivement soumis à la règle et au devoir, il montra toujours un grand éloignement pour la vie légère et dissipée dont son entourage lui donnait plus d’un exemple. Son père, homme de plaisir plus que d’étude, était peu capable de le diriger et peu désireux d’en faire un savant. Bailly aborda seul les éléments des sciences et s’y avança assez loin pour mériter l’attention de La Caille, qu’un hasard heureux lui fit rencontrer. Non content de lui marquer sa voie, La Caille, à partir de ce jour, voulut le diriger et le suivre, et le rendant témoin de tous ses travaux, lui fit quelquefois l’honneur de l’y associer. Les premiers mémoires de Bailly, sans franchir l’application des méthodes connues, dont ils montrent seulement la pleine intelligence, lui ouvrirent, à vingt-sept ans, les portes de l’Académie.

Bailly sut prendre rang parmi ses confrères les plus illustres. L’œuvre capitale de cette période de sa vie est la théorie des satellites de Jupiter dans laquelle la géométrie la plus haute s’éclaire et s’appuie d’observations délicates ingénieusement discutées et interprétées. Mais les travaux de science pure devaient l’occuper de moins en moins. Très-désireux de s’élever et de jouer un rôle, Bailly, avec plus de science acquise que La Condamine et plus de talent que Maupertuis, mais avec moins d’éclat que Buffon, ambitionna comme eux la réputation d’écrivain. Encouragé d’abord par d’Alembert, il aspira longtemps, avant qu’elle fût vacante, à la place de secrétaire de l’Académie des sciences, et comme Condorcet, qui devait l’emporter sur lui, il voulut se créer des titres en composant plusieurs éloges, dans la plupart desquels la science n’a aucune part. Ceux de Charles V, de Molière et de Corneille lui valurent des accessits à l’Académie française et à celle de Rouen; il fut plus heureux à Berlin où son éloge de Leibnitz emporta le prix.

Un ouvrage de plus grande valeur, en donnant à Bailly l’occasion d’exercer et de déployer son style, le ramena vers ses premières études. L’Histoire de l’Astronomie forme en tout cinq volumes d’une science exacte et sérieuse, et d’une lecture agréable et facile. L’auteur trop souvent, à l’exemple et à l’imitation de son ami Buffon, cherche à relever la sécheresse des faits par quelques pages, écrites de génie où se montre une imagination un peu trop hardie. Après un succès brillant, mais peu durable, les idées de Bailly sur la science avancée d’un peuple ancien qui, disait spirituellement d’Alembert, nous aurait tout appris excepté son nom, ont été peu à peu abandonnées de tous. «Les tables indiennes, écrivait plus tard Laplace, supposent une astronomie assez avancée, mais tout porte à croire qu’elles ne sont pas d’une haute antiquité. Ici, je m’éloigne avec peine de l’opinion d’un illustre et malheureux ami dont la mort, éternel sujet de regrets, est une preuve affreuse de l’inconstance de la faveur populaire. Après avoir honoré sa vie par des travaux utiles aux sciences et à l’humanité, par ses vertus et par un noble caractère, il périt victime de la plus sanguinaire des tyrannies, opposant le calme et la dignité du juste aux outrages d’un peuple dont il avait été l’idole.»

Ces lignes de l’auteur de la Mécanique céleste sont pour la mémoire de Bailly le plus précieux des hommages. Nous n’avons pas à les expliquer en racontant l’éclat éphémère de son rôle honorable et trop court au début de la révolution, les ennuis, les tristesses qui l’ont suivi, ni à redire enfin après tant d’autres l’histoire de son assassinat juridique et la dignité calme de ses derniers moments au milieu des injures stoïquement supportées.

La famille de Lalande le destinait au barreau. Après de bonnes études faites à Grenoble, son père l’envoya demander à l’Université de Paris de plus fortes leçons sur la science du droit, mais le Collége royal l’attira tout d’abord; les leçons de Delisle et de Lemonnier lui révélèrent sa vocation; il fut reçu avocat, mais devint astronome. Favorisés en même temps par deux maîtres qui semblaient pour lui oublier leurs inimitiés, les débuts de Lalande furent brillants et faciles. Agé de vingt ans à peine, il fut chargé, grâce aux vives recommandations de Lemonnier, d’aller faire à Berlin, sur le méridien du cap de Bonne-Espérance, les observations que La Caille devait combiner aux siennes pour en déduire la parallaxe de la lune.

La cour de Frédéric était ouverte à tous les académiciens et leur jeune missionnaire fut traité comme eux. Dans un bal d’apparat, Lalande, qui ne savait pas danser, invita sans façon une princesse royale et brouilla toutes les figures. Malgré les vifs reproches de Maupertuis, il ne comprit jamais toute la gravité d’une faute où se révèle, au début de sa carrière, un des traits caractéristiques de son esprit; dans le danseur maladroit qui, à l’âge de vingt ans, bravait si tranquillement l’étiquette, on reconnaît assez bien, en effet, le vieil astronome qui devait, cinquante ans plus tard, faire annoncer dans la gazette l’heure à laquelle il montrerait sur le Pont-Neuf l’anneau de Saturne et les satellites de Jupiter.

L’activité de Lalande ne souffrait aucun repos et la prodigieuse diversité de ses travaux a étonné ses contemporains. Ses observations et ses calculs astronomiques, la rédaction de la Connaissance des temps, de nombreux articles du Journal des savants, un traité complet d’astronomie où se trouve résumé, dit-il, tout ce qui a été fait en astronomie depuis 2,500 ans, une bibliographie astronomique, véritable trésor d’érudition où Lalande, qui a lu tous les ouvrages anciens et modernes relatifs à la science du ciel, rapporte, très-librement quelquefois, l’impression qu’il en a gardée. Cent cinquante mémoires originaux publiés enfin dans le recueil de l’Académie des sciences, pourraient être le fruit complet d’une ardeur continuée pendant le cours d’une longue vie, mais Lalande avait besoin d’écrire comme quelques-uns ont besoin de parler; on le voit dans tous ses ouvrages interrompre fréquemment son discours pour converser en quelque sorte avec le lecteur, et Lemonnier s’est montré piquant, sans être injuste, en nommant son traité d’astronomie la Grande Gazette.

Lalande, dont la curiosité s’étendait à tout, a composé, je dirais presque improvisé, un traité sur les canaux, un voyage en Italie où il n’est nullement question d’astronomie, la description de sept arts différents, un discours sur la douceur, un autre sur l’esprit de justice, gloire et sûreté des empires, un troisième enfin sur les avantages de la royauté. Il a composé de nombreux éloges, entre autres celui du maréchal de Saxe. «C’est à peine, dit Delambre, si l’on pourrait citer un personnage célèbre dont Lalande n’ait pas écrit l’éloge.» Mais s’il aimait à louer les morts, il disait toute la vérité aux vivants. On l’a repris, non sans raison, d’avoir rempli la bibliographie astronomique de décisions trop rudes et trop formelles, telle que celle-ci adressée à un livre contemporain: «C’est une suite d’absurdités.» A l’occasion d’expériences singulières mais douteuses, il écrit en note: «Ces expériences étaient supposées, nous avons su que c’était par le père Berthier oratorien, le Jésuite avait plus d’esprit.»

A propos de l’Histoire de l’Astronomie de Weidler, il dit: «C’est la seule histoire complète de l’astronomie qu’on ait eue jusqu’à présent; elle est remplie d’érudition et de recherches. Delisle seul aurait eu dans ses manuscrits de quoi la perfectionner pour les détails et les recherches d’érudition. Bailly en a donné une plus étendue, en cinq volumes, mais celle de Weidler est précieuse par le grand nombre de faits, et celle de Bailly contient beaucoup de phrases, d’hypothèses et de dissertations. Je lui représentai dès le commencement qu’il pourrait employer son temps plus utilement pour l’astronomie.»

L’ardeur de Lalande et la sincérité de ses impressions éclatent dans ses écrits, souvent fort négligés, par des expressions vives et naturelles.

«Dès 1768, dit-il dans le préambule de l’un de ses ouvrages, le citoyen Jeaurat ayant obtenu du duc de Choiseul, ministre de la guerre, la construction d’un observatoire à l’École militaire, je l’engageai à y faire un gros mur propre à recevoir un grand quart de cercle mural qui manquait à l’établissement et qui était nécessaire pour l’entreprise que je méditais. Nous n’avions pas alors l’instrument, mais je disais ce que la loi des servitudes dit de la pierre d’attente, perpetuo clamans; et je ne me suis pas trompé. Après avoir fait des efforts inutiles auprès des ministres les plus célèbres et les plus savants, Malesherbes et Turgot, pour obtenir un mural, je l’obtins en 1774 de Begeret, receveur général des finances. On voit dans l’Évangile que le publicain fit honte au pharisien.»

Ces lignes n’ont pas besoin d’être signées, et tout lecteur familier avec les écrits des astronomes y reconnaîtra le cachet très-marqué de Lalande.

Sous des formes brusques et âpres parfois, Lalande cachait d’excellentes et solides qualités. Mécontent souvent de lui-même et sincère envers lui comme envers les autres, il avouait de bonne foi ses défauts et son impuissance à les vaincre. En parlant d’une femme réellement distinguée, Mme Lepaute, qui l’aida souvent, ainsi que Clairaut, dans ses calculs astronomiques, il dit avec émotion: «Elle supporta mes défauts et contribua à les diminuer.»

Si cédant à son premier mouvement et poussant à bout ses avantages, il accueillit plus d’une fois trop irrespectueusement les injustes critiques de son maître et premier protecteur Lemonnier, c’est qu’irrévérencieux par nature, et discutant avec rudesse, il pouvait s’emporter jusqu’à la colère sans imaginer mettre en péril une amitié chez lui sincère et inébranlable, et lorsqu’un jour l’irascible vieillard lui défendit de reparaître chez lui pendant une demi-révolution des nœuds de la lune, c’est-à-dire neuf ans, il lui répondit comme Antisthènes à Diogène: «Vous ne trouverez pas de bâton assez fort pour m’éloigner de vous.» Incrédule enfin et irréligieux avec passion, il n’hésita pas pendant la Terreur à cacher dans son observatoire plusieurs prêtres dont la vie était menacée. «Si l’on vient faire des recherches, leur dit-il, nous vous ferons passer pour astronomes.» Et comme ils hésitaient: «Ce ne sera pas un mensonge, reprit-il; vous vous occupez du ciel autrement, mais tout autant que moi.»

Pingré, religieux génovéfain et entré de bonne heure dans la congrégation des Pères qui l’avaient élevé, fut pendant sa jeunesse étranger à la science; la théologie l’occupait tout entier. Accusé de jansénisme et relégué comme professeur de grammaire au collége de Rouen, il apprit que l’Académie des sciences et belles-lettres de la ville ne comptait pas un seul astronome, et voyant une position honorable et utile à prendre, il aborda courageusement, à l’âge de trente-huit ans, les premières études scientifiques.

L’observation très-exacte d’une éclipse lui valut le titre de correspondant de l’Académie des sciences de Paris. Nommé peu de temps après bibliothécaire de Sainte-Geneviève, il obtint en même temps le titre d’associé libre de l’Académie, le seul que d’après les règlements pût alors obtenir un religieux régulier. Observateur exact et calculateur infatigable, Pingré accepta, pour servir la science, les missions les plus pénibles, et son nom est souvent cité dans l’histoire des expéditions de l’Académie.

Dans cette rapide énumération des académiciens astronomes, il serait injuste d’omettre le nom de Messier. Messier ne fut jamais fort savant dans la connaissance des théories astronomiques. Élève de Delisle, qui l’avait pris chez lui et en quelque sorte adopté, il faisait près de lui non-seulement avec zèle, mais avec passion, les observations pour lesquelles il n’était pas besoin d’une grande étude. Ses yeux de lynx, épiant chaque nuit la voûte céleste, n’y laissaient rien passer inaperçu. Il observa dix-sept comètes sur lesquelles treize découvertes par lui, furent cependant toujours calculées par d’autres. L’utilité et l’exactitude de ces travaux faciles et subalternes méritèrent à leur auteur une célébrité européenne, et l’Académie, après l’avoir longtemps écarté comme constamment étranger aux théories et aux méthodes mathématiques, fut entraînée enfin par l’opinion des astronomes à lui conférer le titre d’adjoint.

La révolution trouva Messier à son observatoire de l’hôtel de Cluny et ne l’y dérangea pas. Privé de ses modestes appointements, il supporta stoïquement la misère. Delambre l’a vu plus d’une fois venir chercher de l’huile chez Lalande pour ses observations de la nuit. Au plus fort de la Terreur il découvrit une comète. Les astronomes dispersés ne pouvaient lui en calculer l’orbite; il songea au président de Saron qui, condamné déjà par le tribunal révolutionnaire, reçut les observations de Messier et employa les dernières heures de sa vie à en déduire les éléments de l’orbite.

Passionné pour les calculs numériques, Bochard de Saron, depuis longtemps, se chargeait avec joie des plus difficiles et rendait de véritables services aux astronomes. Riche et généreux, il n’épargnait aucune dépense pour se procurer les meilleurs instruments et les meilleurs chronomètres. C’est lui qui fit imprimer à ses frais, en 1784, le premier ouvrage de Laplace, fragment important déjà de la Mécanique céleste, dont il avait deviné la haute portée.

De Saron, pendant la Terreur, vécut dans une grande retraite, en ne cherchant qu’à se faire oublier. Mais il avait signé une protestation contre la dissolution du parlement; ce fut le crime qui le conduisit à l’échafaud.

Dionis du Séjour, magistrat comme Saron, montra comme lui, et avec de plus hautes aspirations scientifiques, un dévouement sincère et constant aux études astronomiques. Membre très-actif et très-influent du Parlement, il sut, sans négliger aucun devoir, jouer en même temps dans la science un rôle sérieux et important. Abordant dans toute leur complication les problèmes les plus difficiles de l’astronomie physique, il s’avançait dans les voies inexplorées avec une patience sans égale, et si ses méthodes n’ont pu devenir classiques et définitives, elles restent néanmoins comme d’ingénieux exercices, témoignages incontestables du savoir le plus assuré. Dionis du Séjour, tout en se faisant un nom considérable dans la science, avait la bonté, dit quelque part Voltaire, d’être en même temps conseiller au Parlement, où l’on citait son savoir et sa droiture; il étonnait ses confrères par le nombre et la netteté des rapports qu’il pouvait faire sans fatigue. Libéral et sensé, il porta à l’Assemblée nationale l’autorité de ses talents et d’une réputation très-méritée de pureté et de justice. On l’avait beaucoup loué sous la monarchie d’avoir su, malgré le texte formel de la loi, sauver la vie d’un malheureux prêtre coupable de sacrilége. Ce pauvre homme, fort grossier de langage, ayant eu de la peine à faire entrer l’hostie dans l’ostensoir, l’avait poussée avec impatience en s’écriant: «Entre donc...» et ajoutant un mot que Lalande, qui pourtant se gêne peu, n’a pas osé imprimer, il fut entendu, dénoncé, et condamné à mort. Heureusement il y avait appel, et du Séjour était de Tournelle. Le jugement fut cassé et l’accusé, renvoyé devant l’autorité ecclésiastique, en fut quitte pour une année de retraite.