adèle à frédéric
«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.
«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne seroient-ils pas leurs victimes?
«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.
«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la sœur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.
«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher Frédéric, mon cœur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»