frédéric à adèle.

Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la modestie de votre sexe.

Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de remplir les vœux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui peuvent nous faire tort.

Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous n'eussiez vécu que de bonheur.

Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre frère succombera.

Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de lui en fournir.

Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à retarder la reddition de ses comptes.

Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à votre bonheur.

Adieu, ma chère Adèle.

Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est au pouvoir de personne.


[CHAPITRE XXXIV.]