CHAPITRE CINQUIÈME
FEU ET FLAMMES.
On sait que le colonel Arnold, officier au service du Congrès, avait été chargé de marcher sur Québec, en pénétrant dans le pays par les rivières Kennebec et Chaudière. Arnold connaissait bien Québec pour y être venu plusieurs fois lorsqu'il n'était encore que commerçant de chevaux.
Il quitta Cambridge, près de Boston, le 13 septembre à la tête de onze cents hommes. Mais dès le 23 octobre le colonel Roger Enos rebroussa chemin en entraînant trois compagnies dans sa défection[5].
[Note 5: "Le Lieutenant-Colonel Green, du Rhode-Island succéda comme second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs. Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à la tête d'une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur Senter chirurgien en chef." Ces renseignements qu'il a pris de Bancroft, sont cités par M. James LeMoine dans son intéressant Album du Touriste.]
Affaibli par la désertion de ces trois compagnies et par trente-deux jours d'une marche des plus pénibles à travers les bois, le corps expéditionnaire d'Arnold atteignit enfin, le quatre novembre, Satignan, qui était alors la paroisse de la Beauce la plus rapprochée des frontières et sise à vingt-cinq lieues de Québec. A peine restait-il six cent cinquante hommes des onze cents soldats que avaient quitté Cambridge un mois auparavant.
Après s'être ravitaillé à Satignan, Arnold continua d'avancer vers la capitale. Le dix-sept de novembre il couchait à Saint-Henri et le dix il atteignit la Pointe Lévy. Le commandant Cramahé ayant fait venir du côté de la ville toutes les embarcations de Lévy, Arnold ne put effectuer la traversée du fleuve que dans la nuit du treize, et sur des canots d'écorce conduits par des sauvages qu'il avait engagés à Satignan. Quoique deux vaisseaux de guerre, le Lizard et le Hunter fussent ancrés dans la rade, les Bostonnais passèrent inaperçus.
Le lendemain Arnold escalada les hauteurs sans rencontrer la moindre résistance, traversa les plaines et vint occuper la résidence du colonel Anglais Caldwell, (Sans-Bruit.)
Mais ses soldats n'ayant chacun pour toutes munitions qu'un coup de fusil à tirer [6] Arnold jugea qu'il ne pouvait songer à s'emparer de la ville en un coup de main et retraita sur Pointe-aux-Trembles pour y attendre le Général Montgomery qui descendait de Montréal.
Les deux corps se joignirent le trente-et-un novembre et, forts d'à peu près onze cent hommes, s'en vinrent investir Québec.
Le général Montgomery établit son quartier général à la Maison Holland[7] sur le chemin Saint-Louis, tandis que le colonel Arnold s'en allait camper sur les bords de la rivière Saint-Charles, et s'installait dans une maison qui a pendant longtemps appartenu à une famille Langlois et qui était située près de la rive ou est jeté le pont de Scott.
[Note 6: Mémoires de Sanguinet.]
[Note 7: Avant d'appartenir au Major Holland, cette propriété avait été occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.]
Cependant le général Carleton n'avait point perdu de temps pour mettre la ville en état de défense. Son premier soin avait été de jeter l'embargo sur plusieurs navires chargés de blé qui allaient faire voile pour l'Europe. Outre cette précieuse réserve de vivres, il s'assura aussi, par ce moyen le service de six cent-cinquante matelots dont cinquante "connaissaient la manoeuvre du canon". Le nombre des miliciens—deux cent-quatre-vingts recrues faites quelques mois avant le siège—ajouté à soixante hommes de troupes, avec tous les citoyens de la ville, forma une garnison de dix-neuf cent quatre-vingt-dix hommes, en comprenant la compagnie des Invalides. Cette dernière s'appelait ainsi parce qu'elle n'était composée que de vieillards et de personnes d'un faible tempérament.[8] Le commandant de la place y fit entrer en outre les vivres qui se trouvaient dans les navires. La ville fut aussi pourvue d'une grande quantité de morue, d'anguille et d'autres poissons.
Quant aux moyens officiels, ils consistaient en deux cents grosses pièces de canon, cinquante pièces de campagne, huit mortiers, quinze obusiers, et assez de bombes, de boulets et de poudre pour tirer sans ménagement pendant huit mois.[9]
[Note 8: Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se composait la garnison de Québec au siège de 1775.
70 hommes des Royal Fusiliers ou 7e régiment.
230 des Royal Emigrants ou 84e régiment.
22 du Royal Artillery.
230 Miliciens anglais commandés par le Lieutenant colonel Caldwell.
543 Canadiens-Français commandé par le Colonel Le Comte Dupré.
400 Matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et
MacKenzie.
50 Maîtres et Contre-Maîtres.
35 Marins
120 artificiers.
]
[Note 9: Mémoires de Sanguinet.]
Québec était fortifié du côté de la campagne par des murs de trente pieds de haut et de douze pieds d'épaisseur. Au-dessus du Palais et de la basse-ville la cime du roc était défendue moitié par des murailles et moitié par des palissades. La rue Sault-au-Matelot et Près-de-Ville, qui offraient deux étroits défilés par où l'ennemi pouvait seulement pénétrer dans la basse-ville, furent entrecoupés de plusieurs barrières et de barricades, dont un bon nombre de pièces de canon défendaient l'approche.
Le cinq décembre les Bostonnais s'étant emparé des faubourgs Saint-Jean et Saint-Roch, Carleton fit canonner ces deux endroits, après avoir sommé ceux qui les habitaient de rentrer dans la ville. Quelques personnes seulement cherchèrent un refuge dans la place, les autres gagnèrent la campagne pour éviter les misères d'un siège qui ne pouvait manquer de durer au moins tout l'hiver.
Dans la nuit du 10 décembre une grande agitation se manifesta dans la division du colonel Arnold, qui était campée sur les bords de la rivière Saint-Charles et qui, jusqu'alors, ne s'était occupée que de ses travaux d'installation.
Le général Montgomery venait d'envoyer l'ordre à son lieutenant Arnold de faire marcher immédiatement contre la ville la moitié de sa division, environ trois cents hommes. Le major Ogden devait diriger l'attaque.
Il pouvait être trois heures du matin lorsque les assaillants, après avoir gravi le coteau Sainte-Geneviève, pénétrèrent dans les rues du faubourg Saint-Jean. La nuit était noire. Pourtant, entre les angles indécis des toits, à travers l'obscurité tempérée par le reflet que la neige renvoyait de la terre, les assaillants entrevoyaient là-bas, devant eux, la ligne plus sombre des remparts. Affaiblis par la distance et assourdis par la neige, les appels réguliers et monotones des sentinelles dont on apercevait les silhouettes confuses au faîte des murailles, parvenaient aux Bostonnais comme les voix lugubres d'un autre monde. Plus d'un, soit par suite des âpres morsures de la bise, soit par l'effet pénible que causait cette sombre mise en scène, sentit la main glacée du frisson se glisser entre la capote et le dos, pendant le moment de la halte que fit faire Arnold à l'entrée du faubourg.
Quand on eut repris haleine le major donna l'ordre d'avancer mais le plus silencieusement possible. Les assaillants allaient donc, étouffant le bruit de leurs pas, rasant les maisons silencieuses et désertes et prêtant l'oreille au moindre bruit. Ils arrivaient aux premières habitations de la rue Saint-Jean qui avoisinaient les murs et commençaient déjà à déboucher sur la place aux pieds des fortifications, lorsqu'un éclair troua la nuit au-dessus de la porte de la ville.
Une détonation retentit, tandis que les ombres errantes sur le parapet des remparts disparaissaient comme par enchantement et que maints cris confus éclataient dans la place.
—Forward! crie Ogden qui tire son épée et bondit au premier rang.
—En avant! forward! répète après lui un jeune officier.
Mais ils n'ont pas fait cinq pas que la crête des murailles s'illumine de nouveau et que les balles commencent à miauler dans les rangs des Bostonnais.
Ceux-ci hésitent.
—Fire! boys, fire! leur crie le major Ogden.
—Feu! soldats, feu! répète en français la même voix derrière lui.
Cent coups de fusils partent des rangs des Bostonnais. Mais on a tiré trop précipitamment et les balles crépitent sur la muraille comme la grêle sur les toits.
L'indécision, le désordre se manifestent parmi les assiégeants.
L'une des embrasures du rempart vomit un nuage de feu, et, dominant la voix grêle et stridente de la mousqueterie, une formidable détonation se fait entendre. Le boulet passe en hurlant dans la masse des Bostonnais où il fait une trouée sanglante. Les malédictions, les cris de douleur et de rage retentissent lugubrement dans la nuit.
Un second coup de canon suit aussitôt le premier.
—Steady! steady! crie Ogden de toute la force de ses poumons.
Mais sa voix se perd au milieu des clameurs de ses soldats terrifiés.
Deux autre volées de canon mettent le comble à l'effarement des Bostonnais qui, n'écoutant plus la voix de leurs officiers, se débandent, s'enfuient de toutes parts.
—Stop! by God, you cowards! s'écrie Ogden.
—Arrêtez donc! messieurs, arrêtez donc!
Et une troisième voix, forte et rude:
—Arrêtez! lâches que vous êtes! Et puis avec un immense éclat de rire:—Ventre de chien! les beaux soldats!
Les trois hommes qui venaient de prononcer ces paroles restaient seuls en face des canons et des mousquets braqués sur eux de la ville.
Les assiégés qui se montraient maintenant sur le rempart les virent leur lancer des gestes de défi. Même l'un des trois, celui-ci était un soldat de haute stature, déchargea son fusil vers la ville.
Vingt mousquetades lui répondent.
Les trois braves retraitèrent gravement au pas, tout comme des flâneurs qui prennent plaisir à essuyer une rafraîchissante averse d'été, malgré la pluie de balles qui les effleurait avec de sinistres sifflements.
Un instant ils se retournèrent tous trois dans un commun ensemble et jetèrent aux assiégés un dernier cri de défi, avant de rentrer dans les ténèbres.
C'est à l'occasion de cette panique des Bostonnais que quelque Canadien facétieux composa cette chanson:
Les premiers coups que je tiris
Sur ces pauvres rebelles,
Cinq cents de leurs amis
Ont perdu la cervelle.
Yankee doodle, tiens-toi bien,
J'entends la musique;
Ce sont les Américains
qui prennent le Fort-Pique![10]
[Note 10: Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.]
Sur les neuf heures du matin, Marc Evrard était assis pensif, abattu, dans une petite maison du faubourg Saint-Roch avoisinant celle qu'occupait Arnold. Evrard qu'on a dû reconnaître dans ce jeune capitaine qui s'était efforcé, avec le major Ogden et le soldat tranquille, d'empêcher la déroute des Bostonnais, avait été, grâce aux recommandations puissantes de François Cazeau, fiat capitaine d'une compagnie laissée sans commandant par suite de la défection d'Enos et de ses partisans.
Après avoir vaillamment retraité avec le major américain et Tranquille, Marc était rentré dans le domicile temporaire où il se trouvait cantonné, et s'était affaissé en proie au plus amer découragement. Aussi facilement il s'était, sous le coup de la fatalité, si l'on veut, enthousiasmé pour la cause des armes américaines, aussi vite ce feu venait-il de s'éteindre après la tentative des Bostonnais. Les autres nerveuses comme celle de Marc Evrard, passent subitement de l'espérance la plus échevelée au plus morne désespoir. Aussi sont-ils marqués du sceau de la souffrance ceux auxquels la nature a départi une semblable organisation.
Il était là, écrasé dans sa douleur, laissant errer sa pensée désolée autour des ruines de ses espérances. Quoiqu'il sentit son coeur noyé dans les larmes, ses yeux étaient secs. Les hommes de cette trempe ne pleurent pas. Ils passeront des jours entiers courbés sur leur souffrance, comme pour enfoncer plus avant ce trait cruel qui les déchire; ils analyseront chaque détail de la torture qui les ronge, ils compteront chacune des pulsation douloureuses qui fait palpiter un coeur meurtri; ils prêteront l'oreille aux vois de la désolation qui se lamentent dans leur âme, et pas une larme ne viendra mouiller leurs yeux.
Aimer la douleur est le propre des grandes âmes, et ceux-là qui sont ainsi doués naissent artistes ou poëtes. Les circonstances, l'éducation, le milieu ou ils vivent, déterminent l'éclosion de cette vocation innée. Alors leurs pleurs se font jour et se transforment en perles immortelles, larmes cristallisées qui tombent des yeux de l'homme de génie. Plus ils ont été grands et plus ils ont souffert: Homère, Dante, le Tasse et Byron ne sont des colosses de gloire que parce qu'ils ont été les géants de la souffrance. Aussi l'un d'eux, leur cadet en génie et en infortune, s'écria-t-il un jour:
"…Que c'est tenter Dieu que d'aimer la douleur."
"Le poëte a une malédiction sur sa vie", disait en même temps que Musset le comte Alfred de Vigny, dans Stello, livre écrit avec une plume d'or trempée dans les larmes de trois poëtes dont les malheurs ont ému toute la terre: Gilbert, Chatterton et André Chénier.
Les hasards de la vie mettent-ils ces hommes altérés de souffrance hors de la voie des lettres ou des arts, s'ils ont beaucoup de foi, il se jettent dans la religion, s'ils en ont peur, ils se ruent en désespérés sur les jouissances matérielles et meurent jeunes; s'ils n'en ont pas du tout, ils se tuent; ou bien encore ils végètent dans une carrière pour laquelle ils n'étaient pas du tout faits et traînent une vie inquiète et misérable. Dans tous les cas, ceux-là, nous le répétons, sont marqués du sceau de la fatalité.
Marc Evrard, véritable organisation de poëte, était trop croyant pour se tuer; cependant il se disait, au moment où nous le retrouvons, que le métier de soldat a ceci de bon qu'il peut vous débarrasser promptement de l'existence, sans que vous y prêtiez une main criminelle.
Les quelques jours qu'il venait de passer au milieu de l'armée américaine, et la malheureuse expédition de la nuit précédente, venait presque d'anéantir le dernier espoir que Marc Evrard avait placé dans le succès des armes du Congrès. Il ne lui avait fallu qu'un peu d'attention pour s'assurer qu'il n'y avait ni bonne entente entre les chefs de l'armée assiégeante, ni bravoure véritable et soutenue parmi les soldats. En outre les Bostonnais étaient très-mal pourvu de tout ce qu'il faut pour un siège, et manquaient presque complètement d'artillerie et de munitions.
Les officiers, presque tous des parvenus et gens de peu d'éducation, se querellaient à tout propos au sujet de leurs attributions respectives, et il ne fallait rien moins que l'expérience de Montgomery, et partant le respect qu'il inspirait à des gens qui n'avaient jamais été soldats, pour empêcher les plus violents désordres.
Enfin n'était-il pas ridicule de voir que l'armée assiégeante que aurait dû doubler au moins en nombre les troupes de la garnison, comptait à peine les deux tiers du chiffre des combattants qui défendaient la ville!
Il y avait plus de deux heures que Marc Evrard se laissait ainsi emporter dans le tourbillon de ses pensées noires, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit.
Tranquille, dont il avait fait son ordonnance, apparut.
—Mon capitaine? dit-il.
Marc n'entendait pas et restait le front perdu dans ses deux mains.
—Monsieur Marc? reprit Célestin que, tout en s'efforçant d'adoucir sa grosse voix, fit trois pas dans la chambre.
Evrard tressaillit, releva une tête effarée comme s'il revenait de l'autre monde, et s'écria:
—Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?
—Il y a, mon capitaine, répondit Tranquille en se redressant, que le major de cette nuit est là, qui veut vous parler.
—Fais-le entrer.
—C'est bien, mon capitaine, repartit Célestin qui tourna militairement sur ses talons.
Tranquille n'avait pas servi pour rien sous le général Montcalm et M. de
Lévis!
Le major Ogden entra. Il s'aperçut à l'air consterné de Marc Evrard combien l'échec de la nuit précédente avait humilié le jeune homme.
—Allons! allons! capitaine, fit le major en lui serrant affectueusement la main, reprenons un peu de courage. Par le diable! ce n'est pas l'escapade de cette nuit qui doive vous démoraliser ainsi! C'est pour la première fois que nos soldats voient le feu, savez-vous?
—On s'en aperçoit! gronda une voix dans la chambre d'à côté.
C'était Célestin Tranquille qui donnait son appréciation de l'armée américaine. Evrard toussa bruyamment pour le rappeler à l'ordre.
Ogden poursuivit:
—Vous aurez, ce matin même, l'occasion de voir ce que nos hommes peuvent faire. Moins encore pour mettre à profit votre connaissance des lieux que pour vous récompenser de votre belle conduite de la nuit dernière, le colonel vous charge d'aller vous emparer, avec votre compagnie, de la partie du faubourg Saint-Roch qui avoisine immédiatement les fortifications. Il vous est surtout recommandé de prendre possession de ce grand bâtiment que s'étend au pied des palissades et que vos gens appellent "le Palais". De la coupole que surmonte cet édifice, vous dominerez probablement les murailles et pourrez diriger un feu plongeant dans la place.
—Tiens! pensa Marc Evrard, cela me sourit assez; il y aura peut-être quelque balle à recevoir de ce côté!
Et puis à voix haute:
—Quand ce mouvement doit-il s'effectuer?
—Sur le champ.
—C'est bien, reprit Marc en bouclant le ceinturon de son épée, veuillez dire au colonel, monsieur le major, que je pars à l'instant même et que je ferai mon devoir.
—Oh! quant à ça, personne n'en doute! répartit Ogden.
Comme Evrard sortait pour faire sonner l'appel, un coup de canon qui partait des hauteurs du faubourg Saint-Jean, lui fit lever la tête. Les assiégeant ouvraient le feu sur la ville.
Le général Montgomery avait profité des dernières ombres de la nuit pour faire élever une batterie de six canons en face de la porte Saint-Jean. Une seconde batterie de deux canons seulement s'élevait sur l'autre côté de la rivière Saint-Charles, tandis qu'une troisième composée de quatre pièces d'artillerie devait faire feu de la Pointe-Lévy.[11] Les assiégeants avaient en outre quelques obusiers d'un très-petit calibre.
[Note 11: Ces détails sont mentionnés dans le Journal de M. James Thompson qui, en 1775, était surveillant des Travaux Publics dans Département des Ingénieurs Royaux à Québec. C'est ce même M. Thompson qui présida aux travaux de défense de la capitale, lors du siège de 1775.]
C'était là tout le matériel de siège dont les Bostonnais pouvaient disposer pour bombarder Québec!
Cependant la compagnie de Marc Evrard s'était ralliée à l'appel et marchait dans la direction du Palais. Afin de ne pas exposer inutilement ses soldats, le capitaine Evrard, après avoir longé la rivière, s'engagea dans la rue Saint-Joseph. Arrivé en face du parc où l'on voit encore aujourd'hui les ruines du palais des Intendants français, il remonta la rue Saint-Roch afin d'installer la moitié de sa compagnie dans un groupe de maisons qui avoisinaient l'Intendance et qui s'élevaient alors à l'endroit aujourd'hui resserré entre les rues des Prairies et des Fossés, quand une fusillade, partie de cette direction, lui démontra que la place était occupée déjà par une autre partie de l'armée assiégeante.
—Bon! murmura Marc Evrard, on m'ordonne de venir m'emparer de cette position et voilà que d'autres y sont rendus avant moi! Quel admirable discipline préside à cette armée! Le Congrès a droit d'en être fier!
Au même instant il fut rejoint par un jeune officier qui avait coupé court en prenant par la rue des Fossés.
—Capitaine, lui dit celui-ci, le colonel m'envoie vous prier de ne pas vous occuper de cette position à droite, et d'installer toute votre compagnie dans le palais. Vous n'aurez pas trop d'hommes pour vous y maintenir, D'ailleurs se trouvant plus rapproché des murs et de la porte de ville qui ouvre de ce côté, est plus exposé. Comme le colonel me l'a dit, avec un sourire fort obligeant pour vous, ce dernier poste vous revient de droit.
—C'est bien, répondit Marc Evrard en faisant opérer volte-face à sa compagnie: dites au colonel Arnold que ses ordres vont être exécutés.
Marc, suivi de ses hommes, revint sur ses pas et pénétra par le parc en arrière du palais.
Le palais des Intendants qui avait été, avant 1760, le plus somptueux édifice de Québec, sans oublier même le Château Saint-Louis, était demeuré à peu près inoccupé depuis la conquête. C'était un grand pavillon à deux étages, dont la façade regardait du côté de la haute ville.[12]
[Note 12: Ceux qui seraient désireux d'en voir la description et de connaître quelques'uns des mystères de la vie de son dernier occupant, n'ont qu'à parcourir L'intendant Bigot.]
Les portes du palais désert étaient verrouillées au dedans et fermées à triple tour.
—Célestin, commanda Marc Evrard, enfonce-moi cette porte!
—Oui, mon capitaine.
Le Canadien sortit des rangs, avisa une lourde pièce de bois que deux homme ordinaires auraient eu peine à porter, et qui gisait dans la cour. Il la souleva sans effort apparent et la lança de toutes ses forces dans la première porte qui se trouvait devant lui; mais la porte était en chêne épais et bardée de fer. Elle tint bon. Seulement on entendit un sourd grondement rouler sous les profondeurs du palais.
—Oh! oh! fit Tranquille reprenant son bélier improvisé, nous allons voir!
Cette fois le choc fut si fort que la porte arrachée de ses gonds et de ses verrous s'abattit avec fracas, tandis que la poutre gardant encore de l'élan, allait s'abattre à l'intérieur du palais.
Il y eut un murmure d'admiration parmi les Bostonnais. Tranquille alla reprendre son poste, sans paraître remarquer les regards respectueux qu'on lui jetait de tous côtés. Il lui sembla pourtant que ses deux voisins de droite et de gauche lui faisaient la place plus large qu'auparavant. C'est qu'il doit être désagréable de recevoir dans les côtés, même par mégarde, le coup de coude d'un homme bâti comme Célestin Tranquille.
Les appartements vides du palais retentirent bientôt d'un grand bruit de pas et de voix. Le capitaine Evrard disposa ses hommes aux fenêtres des deux étages qui regardaient la haute ville, en recommandant toutefois à ses soldats de ne se point montrer et d'attendre, avent de tirer, le signal, d'un coup de fusil qui partirait de la coupole. Evrard y grimpa, suivi de Tranquille et de deux soldats.
De cet endroit élevé l'on dominait le mur d'en face qui, jusqu'à la porte de la ville, qu'on a toujours appelée porte du Palais, à cause du voisinage de l'intendance, était en pierre. A partir de la porte en remontant à gauche vers les jardins du couvent de l'Hôtel-Dieu, la cime du roc, à peu près inaccessible, n'était défendue que par des palissades. Au-dessus de la côte de la Canoterie s'élevait un autre bastion en pierre. A la vue d'une sentinelle anglaise placée en faction à la porte du Palais et qui, inconsciente du danger, marchait lentement de long en large, à une petite portée de fusil, Tranquille ne put retenir un cri et arma son mousquet.
—Veux-tu bien te tenir tranquille, animal! lui dit Evrard. Attends un peu que je fasse quelques observations. Quant à celui-là il sera à toi dans un instant.
Marc promena ses regards le long des fortifications qui regardaient la campagne. A droite, dans le bastion qui renferme les casernes de l'artilleries, et qui portait dès lors le nom de Barrack Bastion, quelques soldats anglais échangeaient des coups de fusil avec les Bostonnais, retranchés dans les maisons de la rue Saint-Vallier. En remontant vers l'esplanade, son oeil s'arrêta successivement sur les bastions Saint-Jean, des Ursulines et Saint-Louis. Là s'élevaient les batteries chargées de défendre la ville du côté des Plaines. On venait d'y ouvrir le feu sur la campagne et les faubourgs. Pour un boulet qui arrivait dans la place il en tombait vingt chez les Bostonnais, sans compter les bombes et les pots à feu, qui déjà portaient l'incendie dans les premières maisons du faubourg Saint-Jean.
—En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille contre toutes les bouches à feu anglaises…!
Il poussa un soupir de découragement, et sa pensée changeant aussitôt de cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue Sainte-Anne, où s'élevait la demeure de sa chère Alice. Mais les maisons de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir.
—Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un soupir d'angoisse.
Il remarqua pourtant que les assiégés paraissaient si peu craindre les projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les rues de la ville. [13]
[Note 13: Historique. Voir les mémoires de Sanguinet.]
Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours, raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade.
Marc le désigna du doigt à Tranquille
Celui-ci épaula son fusil et tira.
Le factionnaire anglais tourna sur lui-même, étendit les bras, lâcha son arme et tomba.
—Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir!
Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde voisin on se précipite vers la muraille pour voir d'où vient le coup.
Trente détonations parties du palais vont renseigner les curieux qui ripostent à leur tour.
La fusillade s'engage des deux côtés. Un demi cercle de flamme environne la moitié de la ville au-dessus de laquelle s'élève bientôt et plane un épais nuage de fumée.
Au milieu de cette mousquetade que ne faisait guère de mal à personne, chacun tirant à couvert et avec précipitation, Tranquille ne lâcha que deux coups de fusil; mais à chaque fois il eut la satisfaction de voir tomber son homme.
Il guettait une troisième victime lorsque son attention fut attirée vers
une embrasure du petit bastion qui s'élevait presque en face du palais.
A travers de la fumée il vit que l'on pointait une pièce de leur côté.
Il tira. Une ombre qui se mouvait près de la pièce disparut aussitôt et
Tranquille entrevit un instant le ciel à travers l'embrasure.
—Je crois que celui-là en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme.
Soudain il jeta un cri, saisit Marc à bras-le-corps et se laissa tomber avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles à la coupole.
Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement retentit au-dessus de leur tête, tandis qu'un grand coup de canon ébranlait tout le quartier.
La coupole fracassée par un boulet, vola en éclats et s'abattit avec fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se précipita tout meurtri à côté d'Evrard et de Tranquille. Le quatrième broyé par le projectile, glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour où il expira sur l'heure.
—Tu m'as sauvé la vie, dit Marc à Tranquille. Je t'en remercie, bien que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service!
Ils descendaient rejoindre les autres au premier étage, lorsqu'un second boulet éventra l'une des fenêtres, tuant deux ou trois Bostonnais.
—Feu! mes amis, feu sans relâche! cria le capitaine.
A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un vacarme d'enfer sur les toits.
Avant qu'on eut le temps d'en reconnaître la cause, une énorme bombe de deux cents livres, tombée sur le palais, passait à travers deux planchers et s'en allait éclater avec un bruit épouvantable au rez-de-chaussée, au milieu de ceux qui s'y étaient retranchés.
Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussière que le passage de la bombe avait soulevé fut tombé, Marc Evrard et Tranquille s'aperçurent qu'ils étaient seuls au premier étage. Ils descendirent au rez-de chaussée: personne.
—Les lâches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fenêtre que les éclats de la bombe avaient défoncée, et aperçut ses gens qui s'étaient réfugiés dans la cour.
Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait autrefois été témoin de fêtes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emportés. Les autres étaient morts.
Tranquille chargea le blessé sur ses épaules et descendit dans la cour, où Marc Evrard tâchait en vain de persuader à ses hommes de reprendre possession du palais et de s'y maintenir.
Cependant l'on continuait à faire feu de la place sur l'Intendance, et il y avait à peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitté le palais, lorsqu'une pièce d'artifice y vint mettre le feu. En quelques minutes l'on vit briller de sinistres lueurs à travers les fenêtres, et bientôt l'édifice entier s'embrasa.
La nuit tombait lorsque Marc Evrard reçut un message dans la cour de l'Intendance, où il avait du moins forcé ses hommes à rester, menaçant de casser la tête au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui enjoignait de se replier dur le quartier-général.
Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait à son cantonnement.
Les trois batteries de Bostonnais s'étaient tues, mais l'artillerie des assiégés tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14]
[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-là de la ville cent cinquante coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres, tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres seulement.]
A mesure que s'épaississaient les ténèbres de la nuit, les lueurs de l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme s'élevaient au-dessus des faubourgs et du Palais et se réunissaient là-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et colorer au loin les dernières cimes des Laurentides.
Pendant cette nuit désastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient près de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants français, furent complètement réduits en cendres.