CHAPITRE TROISIÈME.
DÉSESPÉRANCE D'AMOUR.
Marc Evrard ne prêta qu'une attention fugitive aux facéties de Tranquille, et le rappela dans le magasin qui occupait tout le rez-de-chaussée.
—Trève de plaisanteries, dit-il en jetant un regard distrait sur l'oreille ensanglantée que Tranquille élevait triomphalement à la hauteur de l'oeil; mettons-nous en état de défense, au cas l'ennemi, outré de sa déconfiture, reviendrait en force. Aide-moi à barricader la porte et les fenêtres et à les boucher avec ces plaques de poêles, qui serviront à arrêter les projectiles… Bien! maintenant défonçons un baril de poudre et un autre de balles, afin d'avoir nos munitions toutes prêtes et sous la main.
En ces temps-là il y avait à peu près de tout chez le premier venu de nos marchands. Les chalands n'étaient pas assez nombreux dans les villes pour exiger cette division du commerce en différentes branches, nécessaire aujourd'hui. Le marchand qui avait pour pratiques des paysans, des sauvages des régions les plus éloignées, des matelots et des citadins, entassait dans sa boutique à peu près tout ce qui pout servir à conserver la vie ou même à l'ôter au besoin.
A peine Tranquille entendit-il parler d'assaut et de bagarre possibles, qu'il ne se sentit plus d'aise. Il alla dépendre son vieux mousquet qui était accroché au dessus de la cheminée du premier étage, et qu'il entretenait avec le plus grand soin.
—Ça, voyez-vous, Monsieur Marc, dit-il en caressant l'arme du regard, c'est comme un enfant pour moi! J'ai fait le coup de feu avec ce fusil à la Monongahela, au Fort William Henry, à Carillon, à Montmorency, aux batailles des Plaines et de Sainte-Foy. Je vous assure y a un joli nombre d'Anglais qui vous diraient comme il porte bien sa balle de calibre, si tous les pauvres diables à qui j'ai fait descendre leur garde pouvaient revenir vous en compter l'histoire.
En parlant, il avait glissé une bonne charge de poudre et deux balles dans le canon de son arme, qu'il amorça ensuite avec le plus grand soin.
Marc s'empara d'une demi-douzaine de mousquets neufs suspendus aux poutres du magasin. Il en fit jouer les batteries, s'assura que le silex était de bonne qualité, et il chargea tous ses fusils de deux balles chacun.
—Maintenant, dit Marc Evrard, laissons trois de ces mousquets sur le comptoir et tout prêts à faire feu. Nous allons monter les autres au premier, avec des munitions. Si l'on veut forcer la maison c'est ici que nous soutiendrons le premier assaut, et si nous sommes forcés de retraiter, nous nous barricaderons en haut, d'où l'on ne nous délogera pas sans qu'il y ait des crânes fêlés et des côtes enfoncées.
Tous ces préparatifs terminés, Marc et Tranquille s'installèrent au premier étage, d'où ils pouvaient facilement voir arriver les assaillants par les fenêtres laissées libres.
Célestin Tranquille, après s'être assurée que tout était paisible aux alentours, déboutonna son gilet pour voir si la blessure qu'il avait reçue au côté était sérieuse. Il constata avec plaisir que ce n'était qu'une simple éraflure.
Marc n'était guère plus grièvement blessé. L'épée d'Evil n'avait pénétré que de deux ou trois lignes dans les chairs de la cuisse. En quelque jours il n'y paraîtrait plus.
—Tant que le coffre on la boule ne sont pas endommagées, remarqua
Tranquille, ces égratignures ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.
Une fois ce moment de surexcitation passe, Marc sentit que la réaction se faisait en lui. Assis près du poêle où Tranquille avait allumé un bon feu qui se faisait agréablement sentir par cette nuit fraîche, Evrard tomba dans une rêverie profonde. La réflexion s'en mêlant devait, conséquence des évènements de la soirée, influer sur toute la vie du jeune homme.
Dernier descendant d'une des premières et bonnes familles qui s'étaient établies dans le pays, Marc avait perdu son père à la bataille de Sainte-Foy, où M. Evrard commandait un détachement de milice. Madame Evrard, restée veuve avec un revenu tout juste suffisant pour la faire vivre avec son fils unique, n'en avait pas moins fait donner à ce cher enfant une excellente éducation.
Minée par le chagrin que lui avait causé la perte prématurée de son mari, elle était morte en 1768, comme Marc sortait du Petit Séminaire de Québec et allait avoir dix-huit ans.
Resté maître d'un modeste capital, Marc, qui avait l'âme trop noble pour chercher dans la magistrature un de ces emplois rendus avilissants par les conditions de servilité que les vainqueurs exigeaient alors, et qui n'avait jamais songé à émigrer en France, vu qu'il n'y avait plus que des parents très-éloignés et de peu d'influence, pensa avec raison que la seule carrière qui lui offrit quelque chance d'acquérir au Canada une position honorable, était le commerce. Mais les fonds qu'il avait en mains n'étaient pas suffisants pour lui permettre d'établir sur le champ une maison indépendante. Il lui fallait le crédit et la protection d'un négociant bien posé. Pour ne pas avoir recours à l'obligeance des marchands anglais établis à Québec, il s'adressa à M. François Cazeau, riche commerçant de Montréal, qui s'empressa de lui venir en aide.
Ce Cazeau était l'un des rares Canadiens qui gardaient encore l'espoir de voir le Canada retourner un jour à la France et qui conspiraient à cet effet. Il avait, en différents endroits du pays, plusieurs comptoirs tenus par des agents qui lui étaient entièrement dévoués et dont il s'assurait la soumission parfaite en les faisant tous ses obligés. Les relations qu'il entretenait avec les Sauvages au moyen de la traite, lui valaient aussi leur amitié, à tel point que, en 1775, il assura le concours de bon nombre de tribus à la cause américaine et empêcha presque toutes les autres de prendre les armes contre le Congrès.
François Cazeau avait reconnu tout de suite en Marc Evrard un jeune homme instruit, intelligent et actif, et fut très-heureux de s'attacher un agent à la fois son associé, qu'il espérait devoir lui être de la plus grande utilité dans l'entreprise politique qu'il méditait.
Cependant Cazeau s'était bientôt aperçu, dans ses premières tentatives d'initiation, qu'il ne pourrait point influencer le jeune Evrard autant qu'il l'aurait désiré.
Marc, avec ses fortes études, ses connaissances historiques et un jugement droit, aimait à raisonner par lui-même et à se convaincre par la déduction des faits qu'il voyait s'accomplir.
D'abord, l'ingrat abandon que la France avait fait de ses-fidèles colonies d'Amérique lui prouvait clairement, comme tous les gens sensés, qu'elle n'était disposée à accomplir aucun sacrifice pour les reconquérir. Il lui semblait donc qu'il était plus prudent de ne se mêler en aucune sorte de ces échauffourées qui n'aboutiraient qu'à la ruine de ceux qui se seraient avisés d'y prendre part. Certes, il aimait bien toujours la France, mais cette affection inaltérable du Canadien pour la mère-patrie, il la conservait soigneusement en soi, comme ces peines secrètes que les gens mélancoliques entretiennent en leur âme, souffrance idéale et qui, n'étant pas sans charme, leur fait plaisir à garder.
Avouons cependant que les tyrannies du gouvernement militaire qui suivit la conquête lui firent quelquefois prêter l'oreille aux suggestions séditieuses, mais alors motivées, de François Cazeau. Déjà même, Evrard sentait s'éveiller en lui toutes les antipathies que suscitait dans le pays le despotisme des vainqueurs, lorsque la prudente Angleterre s'était décidée, en 1774, d'accorder au Canada les franchises de l'Acte de Québec.
Cette politique sensée avait ramené Evrard à ses idées naturelles. Jointes à cela les récriminations du Congrès lui firent bientôt voir des ennemis non moins dangereux que les conquérants-dans ces Anglais d'Amérique, qui ne tâchèrent par leurs protestations subséquentes d'entraîner les Canadiens de leur côté que pour les aider à secouer le joug de l'Angleterre, sachant bien que nous disparaîtrions ensuite comme race pour nous fondre dans la grande confédération américaine. Ainsi placées entre deux ennemis, n'était-il pas plus sage de rester les sujets du plus distant, dont l'éloignement restreindrait nécessairement les vexations, alors que la proximité d'une grande puissance comme celle des États-Unis—que les penseurs de l'époque considéraient déjà comme établie,—devait assurer la tranquillité, des Canadiens en forçant la métropole à ne les point trop mécontenter d'abord et à les ménager beaucoup par la suite? On a vu du reste que cette opinion était commune à la majorité de la population qui, si elle ne s'en rendit pas directement compte, n'en agit pas moins tacitement dans ce sens par son abstention quasi-complète lors de cette invasion dont les Américains attendaient merveille.
C'est sous l'influence de ces idées justes que l'on a vu Marc agacer de ses gouailleries, dans la chapelle de l'évêché, le malheureux Williams qui s'efforçait de gagner les Québecquois à la cause du Congrès.
Marc Evrard était donc loin de pencher du côté des insurgés et le capitaine Evil, en le dénonçant comme rebelle à Cognard, n'avait fait que mettre la calomnie au service de ses petits intérêts. Tel était donc Evrard, imbu de principes raisonnables et réglant sur eux sa ligne de conduite, lorsqu'il était de sang froid.
Voyons-le maintenant à l'oeuvre, alors que les passions les plus violentes se sont révoltées en lui, sous le fouet de la fatalité. Étudions la révolution complète que le choc de ces furies déchaînées va opérer en lui.
Depuis deux ans, Marc aimait Alice. Ce n'avait d'abord été qu'un sentiment discrètement contenu. Il ne la connaissait encore que pour l'avoir vue le dimanche au sortir de la grand'messe, lorsqu'elle passait rougissante et les yeux modestement voilés par ses longs cils noirs, entre la double haie des jeunes gens de la ville, plantés là en faction pour guigner les jolis minois qu'effarouchaient plus ou moins les regards assassins de ces muguets.
Pendant près d'un an, Marc n'avait pas déserté seule fois son poste dans les rangs de ces messieurs.
Il allait donc berçant précieusement cette chère illusion qui consiste à s'enamourer d'une personne pour laquelle souvent vous n'existez même pas, lorsque un jour, ou plutôt un soir, il fut inopinément enlevé jusqu'à la sphère céleste où planait l'ange de ses rêves, c'est-à-dire, en langue vulgaire et compréhensible, qu'il fit la connaissance de mademoiselle Cognard.
Si le nom du père était commun, on sait que la personne sa fille était très-distinguée. Marc ne ressentit que l'éblouissement causé par les grâces physiques et morales d'Alice. Il se persuada sans peine qu'elle était plus adorable encore qu'il n'avait osé se l'imaginer dans ses songeries les plus audacieuses. Il alla jusqu'à trouver de la distinction dans le nom de Cognard.
Bref, apprenez en une seule phrase que Marc Evrard se fit, admettre chez M. Cognard, devint de plus en plus éperdument amoureux d'Alice, et en fut payé de retour, après tous les soupirs, oeillades, aveux tremblants et monosyllabiques qui sont le menu fretin dont les amoureux amorcent leur hameçon pour pêcher dans le fleuve du Tendre.
Ces préliminaires enfantins de l'amour peuvent faire lever les épaules aux roués qui comptent déjà leurs conquêtes par le nombre de leurs cheveux gris; mais n'est-il pas vrai qu'à cet âge radieux où la tête est jeune comme le coeur, n'est-il pas vrai que tous ces raffinements timides d'une passion naissante remplissent l'âme d'un fluide Celeste qui rend votre corps léger à vous faire croire que vous montez dans les nuages et que vous allez marcher sur les étoiles?
Vous qui me lisez en chauffant vos vieilles jambes endolories, dans lesquelles tourne la vrille aiguë des rhumatismes, détournez un peu vos yeux du livre et les laissez errer sur la flamme claire qui ramène un reste de chaleur dans votre sang qui se fige, et redescendez par la pensée les nombreux degrés de votre vie. Vous rappelez-vous qu'un soir—oh! il y a longtemps!—vous longiez avec elle la rive verdoyante du grand fleuve. C'était en juin, n'est-ce-pas le parfum pénétrant des lilas en fleurs embaumait l'air avec la douce odeur des foins sauvages que foulaient vos pas distraits. Vous regardiez l'or des étoiles scintiller dans la voûte limpide du ciel; vous écoutiez silencieux, ému, ces voix mystérieuses du soir qui soufflent l'amour aux oreilles humaines, et la brise qui bruissait et venait faire vibrer en vous, avec un frémissement voluptueux, les cordes les plus sensitives de votre âme. N'est-il pas vrai que pénétré de ces senteurs odorantes, attendri, exalté, il vous fut impossible de résister au désir de mêler les accords de la voix de votre passion à cette immense bouffée d'harmonie qui montait, de la terre au ciel? A l'aveu timide de son amour, qui répondit au vôtre, ne vous rappelez-vous pas que votre bras, alors musculeux et ferme, trembla sous la pression frémissante de sa frêle main, tandis que votre coeur, près d'éclater, semblait vouloir bondir hors de votre poitrine? Oh! alors, dites-moi, n'avez-vous pas senti courir en vos veines gonflées une flamme céleste, fugitive étincelle de cette chaleur divine qui, un jour, animera notre âme d'une éternelle vie?
Mais je m'arrête, car je vois au tremblement de vos mains que ces souvenirs vous ont tellement ému, que mon pauvre livre menace de vous échapper et de rouler dans les flammes pétillantes du foyer.
Or donc, si de simples souvenances vous agitent à ce point, que pensez-vous qu'il en dût être du malheureux Marc Evrard en désespérance d'amour? Chez vous les regrets se tempèrent par la pensée, par la satisfaction de n'avoir pas au moins perdu ces belles heures de la trop courte jeunesse. Mais lui qui voyait, dans la vigoureuse floraison de son printemps, son rêve le plus cher, qu'il avait longtemps regardé comme devant se transformer en une ravissante réalité, prêt à s'évanouir ainsi que le plus commun des songes!…
D'un côté, les préventions injustes du père après avoir d'abord bien accueilli le jeune Evrard dont la position lui avait paru devoir être assez sortable, ne jurait plus depuis deux ou trois mois que par le brillant capitaine Evil; d'un autre, la haine, jusqu'alors sourde et contenue de son rival, qui venait d'éclater si vive et si menaçante, découvraient à Marc un avenir déplorablement sombre. Le père Cognard était si rampant, si vain, si ambitieux que la perspective d'une alliance avec un officier de l'armée anglaise l'empêcherait sans aucun doute de prêter l'oreille aux justifications du malheureux petit commis-marchand; d'autant plus que la pusillanimité du bonhomme était telle que, sur la simple accusation du capitaine, il avait jugé toutes relations avec Evrard par trop compromettantes. Cette répulsion naissante du père d'Alice pour Marc ne s'accroîtrait-elle pas encore, maintenant que James Evil n'aurait plus de repos qu'il n'eût sans doute tout à fait perdu de réputation le jeune Evrard aux yeux du trop crédule Cognard?
Il est vrai que Marc était aimé d'Alice autant que James Evil en était détesté; mais oserait-elle jamais, pourrait-elle se refuser d'obéir aux ordres sévères du père, et ne point succomber aux persécutions incessantes que sa belle-mère ne manquerait pas, selon toute probabilité, de susciter à la malheureuse enfant?
Toutes ces horribles pensées brûlaient le cerveau de Marc ainsi que des flammes vives. Comme pour l'empêcher d'éclater sous l'atroce cuisson de ces douleurs, il comprimait sa tête dans ses doigts crispés. Son sang s'était tellement échauffée qu'il se sentait tournoyer dans une atmosphère embrasée.
Dans ces heures de fièvre délirante, l'homme le mieux pensant lorsqu'il est de sang-froid, se prend presque toujours à écouter la première de ses inspirations extrêmes, surtout lorsqu'elle semble lui promettre dans une autre voie la sauvegarde de ses intérêts menacés.
Du bourdonnement constant des souvenirs de cette assemblée laquelle il avait eu la malencontreuse idée d'assister par curiosité, et qui avait déterminé la catastrophe où croulaient toutes ses espérances jaillit soudain devant lui l'idée d'un salut possible: pourquoi ne se rangerait-il pas du côté des insurgés?
En restant dans la ville, Evrard demeurait à la merci du capitaine Evil et dans une grande impuissance inaction. Au contraire, s'il allait offrir ses services à l'armée du Congrès, déjà victorieuse sur tous les autres points de la contrée, et qui allait probablement s'emparer aussi bientôt de Québec, dernier rempart de la domination britannique au Canada, ne se préparait-il pas une rentrée triomphante dans les bonnes grâces du père Cognard? Celui-ci ne chercherait-il pas, en effet, avec sa versatilité et sa souplesse ordinaires, à se concilier les derniers vainqueurs? Et alors ne serait-il pas de bonne politique pour le père Cognard d'éconduire vitement le capitaine anglais, pour jeter sa fille entre les bras de Marc Evrard, le partisan du Congrès triomphateur?
Cette inspiration paraissait tellement plausible et la cause anglaise semblait en ce moment si compromise pour ne pas dire entièrement perdue, que le jeune homme y acquiesça presque sans balancer.
Seulement, comme il brillait encore une lueur de bon sens dans ce cerveau si subitement troublé et que Marc Evrard ne pouvait tout à coup rompre aussi brusquement avec ses convictions, il résolut d'attendre quelques jours afin de voir si l'influence funeste d'Evil achèverait de ruiner entièrement ses espérances. Alors il suivrait la nouvelle pente ou la fatalité semblait l'avoir poussé malgré lui.
Evrard achevait de prendre cette détermination lorsque le matin appuya son front pâle sur les vitres des fenêtres, pour jeter un premier coup d'oeil dans les maisons encore endormies. Célestin, qui avait remarqué que son maître était trop péniblement affecté pour qu'on pût l'interroger, lui ayant vu lever la tête avec un mouvement qui marquait une résolution prise, dit alors:
—Vous devez être fatigué, Monsieur Marc. Tout paraît calme au dehors; allez donc vous reposer un peu. Je continuerai de: veiller seul.
—Merci, mon brave Célestin, répondit Marc en se levant. Je crois que nous pouvons nous coucher tous les deux sans craindre aucune agression. Il n'est guère probable que nous revoyions, aujourd'hui messieurs nos Anglais qui doivent avoir leur suffisance de notre chaude réception de cette nuit.