II.
—Un vieillard de vingt-deux ans! dit Alcibiade.
—Poitrinaire au troisième degré. On est vieillard à tout âge, quand on doit mourir le lendemain.
—Ce pauvre Maurice est à la veille de sa mort, et il vous rend une visite aujourd'hui, avec ce froid noir qui me tue, moi, gros garçon vigoureux et incrusté dans la vie comme Hercule à trente ans!… Il y a quelque énigme là-dessous, mon beau sphinx. Je ne savais pas que le mont Cithéron se fût aplani dans un rez-de-chaussée de la rue Ménars. Prenez garde aux OEdipes de la police du préfet Dubois; ils devinent tout, et ils dévorent les sphinx.
—Alcibiade, taisez-vous!—dit la jeune femme avec un regard sévère, et pleine d'émotion.—Nous sommes ici comme dans la rue, et la neigé amortit le bruit des pieds des passants. Il y a des oreilles collées peut-être contre mes volets extérieurs…
—Pauvres oreilles! je les plains comme celles de Midas,—dit Alcibiade en riant,—douze degrés au-dessous de zéro! Les mouchards sont trop mal payés pour faire le pied de grue dans la neige; ils savent que Maurice Dessains vient chez vous, et ils ne quitteront pas, ce soir, le coin de leur feu pour apprendre ce qu'ils n'ignorent pas.
—Maurice Dessains,—dit Lucrèce négligemment,—est donc un jeune homme bien dangereux?
—Pour les femmes, non, mais pour le gouvernement, oui.
—Quelle plaisanterie!—dit Lucrèce, avec un éclat de rire modulé sur des notes fausses;—quoi! Maurice Dessains, cette créature frêle, pâle, valétudinaire, est un danger pour le géant des Pyramides et de Marengo! Alcibiade, vous êtes fou!
—C'est toujours l'injure qu'on jette à l'homme sage!… Pisistrate disait à Minerve: Folle déesse, mère de la folle Athènes, pourquoi n'es-tu pas restée dans la tête de Jupiter! Vous voyez comme de tout temps on a traité la sagesse!… Est-ce que je vous ai parlé du premier consul? Qu'a de commun le citoyen Dubois avec le citoyen Bonaparte! La police fait son métier de police; elle travaille pour son compte; elle se croit le gouvernement; elle se garde d'abord elle-même, pour s'épargner une chute dans le ruisseau. Le premier consul est aux Tuileries, il s'occupe des funérailles de Kléber et de Desaix; des affaires du général Menou, qui est en Égypte; du Trésor public, qui souffre; de notre marine aux abois; de la société qu'il faut reconstruire; de l'Anglais, qui s'habille tour-à-tour en Russe, en Allemand, en Hollandais pour tracasser la France; il s'occupe de tout enfin, excepté de la police, de la rue Ménars et du valétudinaire, votre ami, qui doit mourir demain.
—C'est bien, Alcibiade, je vous pardonne vos épigrammes en faveur de votre enthousiasme pour le premier consul; mais vous avez oublié une chose, la seule intéressante ici; dites-moi quel danger fait courir à la police du citoyen Dubois ce pauvre Maurice Dessains?
—Parbleu! votre Maurice est un conspirateur jacobin qui joue le rôle de poitrinaire, comme Brutus jouait le rôle de fou…
—Maurice conspire… et contre qui? reprit Lucrèce Dorio.
—Belle demande! contre le premier consul!… Ce n'est pas contre l'empereur de la Chine.
—Oh! c'est une atroce calomnie, citoyen Alcibiade! Si vous n'êtes que l'écho, je vous pardonne; mais si tous êtes la voix, sortez!
—Alors, je reste,—dit froidement Alcibiade, on ne chasse pas un écho.
La figure de Lucrèce avait pris une expression singulière qui traduisait dans ses nuances et ses lignes une foule de ses sentiments.
La nonchalante déesse redevenait mortelle, avec toutes les heureuses passions de la femme: une pâleur subite effaçait l'incarnat savoureux de ses joues et de ses lèvres; des étincelles électriques jaillissaient de ses beaux yeux noirs; un frisson courait sur ses épaules nues, et ses petites mains se crispaient en serrant les têtes de griffons de son fauteuil.
Le citoyen Alcibiade, debout et mollement appuyé contre la cheminée, croisait, avec grâce, deux bas de soie, étirés dans toute leur longueur, du genou à l'escarpin, et regardait le plafond, comme on regarde le ciel pour voir si la fin de l'orage approche.
—Belle Lucrèce,—dit-il après un moment de silence,—du haut de l'Olympe où vous êtes, vous ne voyez pas les petites choses de la terre. Assise au banquet des dieux, vous ignorez ce que font les hommes: eh bien! permettez-moi de vous l'apprendre. À Paris, on conspire partout. Les chouans du treize vendémiaire conspirent; les thermidoriens conspirent; les émigrés conspirent; enfin, on affirme que Bonaparte, contre lequel tout le monde conspire, conspire lui-même pour ramener aux Tuileries le premier Bourbon qui lui tombera sous la main…
—Et vous ajoutez foi à toutes ces horreurs?—interrompit la jeune femme.
—Je crois le vrai, je repousse le faux, répondit tranquillement Alcibiade; il y a des complots organisés, c'est incontestable. Le calme est à la surface, l'orage est au fond: il remontera, j'en suis sûr. Soyez prudente; c'est un conseil d'ami que je vous donne. Laissez conspirer les hommes à leur aise, puisque c'est leur manie, mais écartez les conspirateurs de votre gynécée. L'arme de la femme, a dit un ancien, est une aiguille et non pas un poignard. Vous me trouvez bien sérieux, ce soir, ma belle Lucrèce; mais permettez-moi de cesser de rire un instant, parce que je sais trop que nous nous égorgerons demain.
—Et comment êtes-vous si bien instruit de ce que tout le monde ignore?—dit Lucrèce avec un sourire ironique,—vous, jeune homme de dissipation, de folle vie, de plaisirs ténébreux? vous, l'insouciant libertin qui ne fréquentez dans Paris, que des femmes de galant renom, et qui ne lisez dans les gazettes que l'annonce des spectacles du soir?
—Ah! c'est précisément mon genre de vie qui me donne la connaissance de tout, ma divine Lucrèce, et si vous ne m'aviez pas interrompu, tout-à-l'heure, avec les cinq maîtresses du poète Dorat, vous sauriez déjà quel homme je suis sous l'enveloppe d'un berger de ville, endimanché par Watteau.
—Voilà qui promet beaucoup à la curiosité d'une femme, dit Lucrèce en souriant; regardez ma pendule, elle a dix minutes à tous donner.
—Votre pendule est bien avare, ce soir, madame, mais je ne prendrai que la moitié de ses dons. Ce sera beaucoup trop encore pour vous expliquer comment le genre de vie que je mène m'initie à tous les secrets des misères de la femme et des étourderies du conspirateur, dans l'étrange époque où nous vivons…
La jeune femme appuya sa tête sur le dossier de son fauteuil, pour prendre une pose favorable d'audition. Alcibiade poursuivit ainsi:
—Je suis né, belle Lucrèce, pour aimer le vice, et un jour de bonne réflexion, je me suis effrayé de ce penchant naturel. J'ai voulu combattre; j'ai été vaincu. Le vice a été le plus fort. Alors, j'ai dit: le vice n'est peut-être pas aussi vicieux qu'on le pense: la bonne nature, en le créant avec prodigalité, a eu sans doute une intention mystérieuse qu'il faut découvrir. Ainsi raisonnant, je suis arrivé à cette conclusion: le vice est l'engrais qui fait germer la vertu. En regardant autour de moi, j'ai vu beaucoup de jeunes femmes, perdues d'honneur et devenues marchandises vivantes; quelle cause, me suis-je demandé, a produit tant de hontes publiques? Les froids sophistes m'ont répondu: «Ces femmes sont nées avec de mauvais penchants; ce sont des victimes de leurs passions.» La réponse ne m'a pas satisfait. J'ai mieux aimé interroger les victimes, et il m'a été démontré que la misère était la source du mal. Douze ans de malheurs viennent de passer sur nous. Le travail a cessé de nourrir les pauvres familles. Il a fallu se battre au-dedans et au-dehors. Les hommes ont disparu; mais les orphelins restent. Il n'y a plus de couvents, on les a vendus pour faire des assignats. Quelle ressource peuvent trouver ces jeunes filles? La rivière ou la prostitution. Toutes n'ont pas le courage de mourir; elles se vendent et elles vivent, c'est plus aisé…
—Cela suffit,—interrompit Lucrèce, en recueillant dans son mouchoir deux perles qui tombaient de ses yeux.
—Voilà un sujet de conversation intolérable pour moi!
Et la jeune femme roidissant son bras, et ramenant sa main sur son front, ajouta:
—Les hommes vivent de révolutions, de guerre civile, de batailles, d'échafauds; ils enlèvent aux femmes leurs pères, leurs frères, leurs maris, et ils nous flétrissent ensuite, quand nous devenons ce qu'ils nous ont faites!… En quel horrible temps vivons-nous!
—Belle Lucrèce,—dit Alcibiade, en regardant la pendule,—mon sursis est expiré. Je vous ai exposé le commencement de ma théorie, j'espère un jour vous en démontrer la fin, en action. Tenez-vous joyeuse, et reprenez vos sourires. La tristesse ne doit jamais sortir du fond du coeur, et il faut toujours que notre visage soutienne son mensonge de gaîté devant nos amis et notre miroir.
—Adieu, Alcibiade,—dit Lucrèce avec émotion; vous valez mieux que votre renommée…
—Et vous aussi, Lucrèce… nous nous connaissons.
Le citoyen Alcibiade s'enveloppa de son manteau, tendit sa main à Lucrèce, à travers une masse flottante de gros drap bleu, et dit-en sortant:—A demain, à l'oratorio d'Haydn.
L'écueil du conspirateur.