XVI.
Dans une traversée, le moindre incident est un spectacle.
Ainsi, lorsque Maurice parut sur le pont avec son costume de tropique, il souleva de la proue à la poupe un murmure d'admiration; les symptômes du valétudinaire avaient disparu avec la dépouille européenne.
Ce vêtement nouveau laissait voir une taille élégante et svelte et un torse solidement ciselé.
Son visage avait perdu la pâleur de la souffrance sous une triple couche de soleil; ses cheveux jaillissaient en boucles noires des ailes d'un chapeau de paille, et la vigueur éclatait partout sur ce corps jeune, et accompagnait chaque mouvement.
—Mon ami,—lui dit Alcibiade en l'abordant.
Vous faites sédition à bord. Il n'y a que des yeux ouverts sur vous dans le quartier de nos belles passagères. Les hommes murmurent de jalousie, et moi-même je fais chorus avec eux. Je n'avais jamais remarqué, comme aujourd'hui, l'effet que produisent deux grands yeux noirs pleins de feu avec cette toilette couleur de neige. Je vous permets d'être fat, cher Maurice, mais n'humiliez pas trop les voisins, et songez au sort de ce jeune Hylas, qui fut abandonné par des matelots jaloux sur une île déserte; c'est la dernière citation que j'emprunte à la mythologie, vieille habitude du Directoire, intolérable sous l'équateur.
—Dans toutes vos belles paroles, pourtant,—dit Maurice avec un sourire de ressuscité, vous avez oublié cet excellent pilote, qui m'a vêtu conformément aux lois du soleil.
—Très-bien! Maurice, vous prenez le style d'un homme radicalement guéri. Nouveau progrès…. Attendez, laissez-moi vous découvrir, dans le peuple du pont, ce digne marin qui habille si bien les autres, et s'habille si mal lui-même. Ce saint Martin de l'Églé….
Ah! je l'aperçois!…. Maurice, point d'imprudence…. vous êtes observé…. il ne faut pas qu'on vous soupçonne d'entretenir des relations mystérieuses avec les gens du bord….
—Soyez tranquille, Alcibiade, je ne suis pas un enfant.
—Bon!… dirigez nonchalamment vos regards du côté de l'arrière, à quinze pas de nous, là où le soleil fait un grand cercle d'or sur le pont…. il y a un marin assis sur un rouleau de câbles…. un marin, avec une chemise bleue, ouverte sur la poitrine…. il joue du doigt avec un bout de corde flottante, comme un chat qui ne sait que faire…. Le voyez-vous, Maurice?
—Parfaitement…. je l'avais même déjà remarqué ce matin…. ses yeux se sont souvent rencontrés avec les miens, dans la traversée…. Quelle franche figure d'honnête homme, il a notre pilote!… Ah! le voilà qui se compromet…. Il m'adresse un sourire et un léger salut de main….
—Oh! vous pouvez lui rendre son sourire et son salut….
—Sans danger, Alcibiade?
—Sans danger.
—Avez-vous vu, Alcibiade, comme sa figure s'est épanouie de joie?… je crois même qu'il essuie quelques larmes avec sa main….
—Oh! cela se conçoit très-bien, Maurice. Il y a des hommes qui font une bonne action par égoïsme; cela leur donne une volupté si grande, qu'ils pleurent d'émotion en regardant leur bienfait. Égoïsme pur!
—Très-pur, j'en conviens, Alcibiade; il serait à désirer que tout le monde fût égoïste comme ce marin.
—Ah! oui, Maurice… Malheureusement c'est une classe d'égoïstes à part, et les adeptes sont peu nombreux, on ne les trouve que sur mer.
—Savez-vous le nom de ce pilote égoïste?
—Je l'ignore. Vous savez qu'à bord d'un vaisseau personne n'a un nom.
Un pilote s'appelle le Pilote. Cela suffit.
—Celui-ci, Alcibiade, dit Maurice en examinant avec attention son père,—est un type du marin méridional. Sa figure a la mobilité convulsive des marins du midi; je n'avais que treize ans lorsque j'ai quitté mon pays natal, mais tous les types de marins de Toulon me sont restés dans la mémoire.
Un jour ma mère me conduisit à bord d'un vaisseau à trois ponts qui revenait d'un long voyage. Nous allions demander des nouvelles de mon père à un brave officier nommé l'Infernet, qui était de Toulon. Je regardai tous les hommes du bord avec l'espoir de reconnaître, parmi eux, mon père que je n'avais vu qu'une fois. Ces figures mâles et vives me frappèrent.
Je me plaisais surtout à regarder l'Infernet, un vrai géant, avec un visage à la fois doux et terrible, comme le visage de la mer. Or, en ce moment, les traits de l'Infernet et de ses braves compagnons se retracent à mon souvenir, et, en examinant ce pilote, je retrouve dans son regard et dans les lignes agitées de sa face brune, la même expression d'énergie et de douceur. Je serais heureux d'apprendre que je ne me suis pas trompé.
En ce moment le cri: Une voile! retentit au sommet de la vigie, et sembla réveiller en sursaut le navire endormi dans la volupté sur le lit de l'Océan.
Tous les yeux n'eurent qu'un seul regard, et les lunettes se braquèrent sur l'horizon.
Sidore Brémond fit avec son bras droit un geste brusque, qui signifiait: au diable la voile!
Et s'arrachant violemment à son extase paternelle, il se pencha sur la mer, et mit sa main en auvent sur les yeux, pour mieux apercevoir le navire signalé.
Le commandant de l'Églé, jusqu'à cette heure invisible comme un dieu, apparut sur le pont, et déroulant une longue lunette, il l'appuya dans la maille d'une échelle, et regarda longtemps avec une singulière attention.
Le pilote balança nonchalamment sa tête, fit jaillir de ses lèvres serrées une syllabe sans lettres, et vint se placer à côté du commandant de l'Églé.
—Sidore, dit le commandant, tu as l'œil de la mer, regarde et dis-moi ton avis.
—Oui, mon commandant.
Le pilote ne se servit qu'un instant de la lunette, et il la rendit en regardant le capitaine d'un air significatif.
—Tu as bien vu, Sidore? dit celui-ci.
—Oh! trop bien, commandant. C'est un vaisseau à trois ponts; je l'ai vu de près à Aboukir; c'est le King-Georges.
—Vingt-quatre pièces de canon contre cent vingt, dit le commandant, on peut se battre.
On passe sous la première bordée, et nous sommes assez de monde pour réussir.
Sidore lança un regard sur son fils, et secoua la tête d'un air d'incrédulité.
—Comment! Sidore, tu doutes, toi, un loup de mer doublé et chevillé en cuivre! Tu veux passer devant l'Anglais sans le saluer?
—Il y a des cas, mon commandant, où il faut être impoli, même envers l'Anglais.
—Tu te fais poltron en vieillissant, mon brave Sidore.
—Je me fais prudent. Si nous n'étions que des hommes à bord, on a toujours la ressource de mettre le feu à la Sainte-Barbe, mais je n'aurai jamais le courage, mon commandant, de faire sauter toutes ces pauvres femmes avec nous.
—A la bonne heure! voilà une raison, mon brave Sidore. J'étais bien aise d'avoir ton avis, parce que tu es un protégé du premier Consul.
Le pilote redressa fièrement son torse et regarda son fils.
—Vite à la manœuvre, poursuivit le capitaine; il faut gouverner dans la direction de l'est…. A ton poste, Sidore Brémond.
Et faisant signe au second du navire d'approcher, il lui ordonna de faire descendre les passagères sur-le-champ et d'annoncer le branle-bas.
—Il se passe quelque chose d'étrange,—disait Alcibiade à Maurice.
Le capitaine parle au pilote. A coup sûr, cette voile de l'horizon ne cache pas un ami.
—Les femmes descendent en pleurant,—disait Maurice.
—Et les canonniers montent en riant, ajoutait Alcibiade; ceci devient sérieux.
Cependant l'Églé se couvrait de toutes ses voiles, pour ne pas laisser perdre un seul souffle de l'air, et sa proue, habilement dirigée, ne se tournait pas vers l'horizon, où le King-Georges voguait avec la pesanteur de ses trois ponts, de sa triple batterie et de ses mâts.
Le capitaine monta sur son banc de quart, et entouré des matelots, des soldats de marine et des déportés il leur dit:
—Mes enfants, l'Anglais est devant vous; si le combat s'engage, la République vous demande un sublime effort. L'ennemi peut compter nos hommes et nos canons, nous ne compterons pas les siens. Nous nous battrons jusqu'à la mort.
Le cri de Vive la République! retentit sur le pont, sur les vergues et dans les batteries.
On envahit la salle d'armes; les déportés se munirent de pistolets et de sabres d'abordage, et prirent leur rang de combat parmi les soldats de marine.
Alcibiade et Maurice s'étaient armés les premiers.
Après un tumulte effroyable, un religieux silence s'établit sur le pont.
Par intervalles, on entendait la voix du capitaine qui retentissait dans le porte-voix et commandait une manœuvre.
Les canonniers étaient à leurs pièces, et les grappins se dressaient, à tribord, comme des griffes de vautours.
Dans une immense éclaircie d'azur et de soleil, le King-Georges apparaissait comme une île sombre couverte d'une brume blanche et toute sillonnée d'éclairs.
Un petit nuage pâle sortit avec une lueur du flanc de ce vaisseau; un bruit sourd roula de vague en vague et d'horizon en horizon, et la mer fut trouée par un corps invisible, à cent brasses de l'Églé.
Les canonniers de la corvette prirent leur lance et se tournèrent vers le banc de quart pour attendre un ordre.
Ce coup de canon avait retenti dans le cœur du pilote Sidore; il fit des prodiges de manœuvres pour seconder le vent dans ses intentions favorables.
L'Églé déploya bientôt toute l'envergure de ses ailes, et glissa comme sur deux rainures d'acier, inclinées de l'est au couchant; elle ne fuyait pas, elle semblait emportée par une force invincible loin de ce champ de bataille, où le courage de ses matelots voulait le retenir.
Le King-Georges se perdait déjà dans les brumes lumineuses d'un autre horizon et s'évanouissait comme un fantôme de mer, avec le dernier rayon du jour.
D'un Océan à l'autre.