XX.
Le soir de ce jour, à la veillée, Lucrèce et Tullie, plus unies que jamais par une familiarité née dans la même infortune, continuaient un entretien intime, dont la lettre de Maurice était le sujet.
Les deux jeunes femmes étaient en ce moment les uniques locataires de la maison de la rue des Tournelles, 57, dont le jardin, alors fermé par une grille de bois, longe le boulevard de la Bastille.
À l'époque où se passe cette histoire, ce quartier de Paris était presque inhabité et inhabitable à cause des émigrations et des désertions.
Peu d'années avant, Beaumarchais avait réfugié sa vie littéraire et son comptoir commercial de céréales et d'armes à feu dans cette solitude agreste, où sa maison était isolée, comme celle du Vieillard des Vosges, illustrée en opéra-comique à Feydeau.
La campagne commençait là et s'étendait à gauche jusqu'au faubourg
Saint-Antoine.
Le calme et le silence de cette contrée lointaine avaient déterminé le choix de Lucrèce Dorio; ne voyant plus rien autour d'elle, elle croyait n'avoir plus rien à redouter.
Son isolement était sa protection.
Tullie et deux femmes de service, qui arrivaient chaque matin de la rue Saint-Louis, étaient ses seules compagnes en attendant de meilleurs jours.
La lettre arrivée de Rochefort et confiée à l'Actéon, avait été, depuis le matin, cent fois prise et reprise, lue et relue: quelquefois Lucrèce en regardait fixement l'écriture, pour apprécier le degré de force de la main qui en avait tracé les caractères, et se faire ainsi une idée de la force du jeune voyageur.
La veillée était triste, une seule lampe éclairait le salon; les vitres d'une fenêtre dont les volets n'avaient pas été fermés laissaient voir un tableau d'extérieur, où la nuit et l'hiver associaient leur désolation.
Des guirlandes de neige couvraient les squelettes des arbres du jardin, et donnaient une teinte encore plus ténébreuse à la zone du boulevard, où Paris expirait alors dans le désert.
Un vent aigu, voix dolente de cette nuit, secouait les flocons figés à la cime des ormeaux de la Bastille et faisait grincer, sur son pivot, la plume de fer qui servait de girouette à la maison de Beaumarchais.
—Oh! ce pauvre enfant mourra dans la traversée!
Disait Lucrèce avec des larmes dans les yeux et dans la voix.
Plus de deux mille lieues sur mer! il y a de quoi tuer les plus forts, et lui n'avait qu'un souffle au bord des lèvres! pauvre Maurice!
—Avez-vous trouvé, madame, dans ce livre que je vous ai acheté hier, quelque chose sur cet affreux pays?
Demandait Tullie, en désignant un livre abandonné sur un guéridon.
—Oui, oui, Tullie,—dit Lucrèce en secouant tristement la tête,—j'y ai trouvé ce que je redoutais…. prends ce cours de géographie, ouvre-le à la page marquée par un signet, et lis.
Tullie ouvrit le livre et lut le passage:
«MADAGASCAR, grande île d'Afrique, située dans l'Océan des Indes, entre le dixième et le vingt-cinquième degré de latitude sud.
»Les fièvres mortelles qui règnent dans ce pays empêcheront toujours les
Européens d'y former des établissements.
»C'est un climat meurtrier, un sol partout marécageux et peu propre à la culture, excepté à celle du riz. Les maladies endémiques de…»
—Assez, assez,—interrompit Lucrèce,—tout le passage est sur le même ton…. Ceux qui ont écrit cela n'avaient aucun intérêt à calomnier ce pays; ce sont des voyageurs qui ont visité cette île, et qui ont écrit ce qu'ils savaient bien.
—C'est évident, dit Tullie.
Et la vive femme de chambre, fatiguée d'une scène triste, trop longtemps prolongée, hasarda, sur un autre ton, une réflexion accessoire qui pouvait changer la nature de cet entretien.
—Certainement,—dit-elle,—le citoyen Maurice Dessains est un jeune homme fort aimable; mais je crois qu'une femme avant de donner son affection, doit réfléchir à tous les désagréments que cette affection peut lui rendre.
Ainsi, madame, je ne pourrai jamais, moi, me décider à aimer une créature frêle, maladive, souffreteuse, enfin un valétudinaire de profession, surtout si, autour de moi, j'avais de quoi choisir dans un cercle d'amoureux bien constitués.
—Tullie,—dit Lucrèce,—tu es encore trop enfant; tu as le cœur de la jeune fille; un jour le cœur de la femme te viendra…. Mais c'est précisément à cause de cela que j'aime Maurice en songeant qu'il n'a plus de mère pour l'aimer; je le plains, en songeant qu'il n'a plus de mère pour le plaindre; je veux qu'à son lit de mort il emporte avec lui l'unique et suprême consolation que lui donne mon amour…. Je te dis, Tullie, que tu es trop jeune pour comprendre ces mystères de tendresse. Avise-toi d'aimer quelque robuste Antinoüs, fou de lui-même, et qui daignera t'accorder ses faveurs, et après, je t'attends au dernier quartier de ta lune de miel.
Tullie allait répondre quelque chose, car une femme de chambre répond toujours, mais elle remarqua sur le visage de Lucrèce une agitation subite.
Au moment où sa bouche s'ouvrait, un geste impérieux la ferma.
Lucrèce souffla sur la lampe au même instant, et, saisissant le bras de Tullie, elle la conduisit, sur la pointe des pieds, vers la vitre, et lui montra une ombre effrayante qui passait sur la neige du jardin.
Une veillée.