XXII.

Le 18 septembre 1800, deux jeunes gens, qui bientôt nous diront leurs noms en causant, descendaient d'une petite colline, au lever du soleil, et marchaient vers le rivage de cet Océan qui laisse quelques-uns de ses flots tranquilles, dans le joli golfe de Diégo-Suarez, à la pointe nord de Madagascar.

Par intervalles, nos deux amis s'arrêtaient quand une éclaircie de tamarins gigantesques leur permettait d'embrasser une vaste étendue de mer, et ils regardaient alors avec des yeux avides jusqu'aux dernières limites de l'horizon.

—Croyez bien que je ne me suis pas trompé, disait le plus jeune à son compagnon;—j'ai vu de là-haut une petite voile blanche comme du lait, et qui s'est levée avec le soleil.

—Mon cher Maurice, disait l'autre, vos yeux sont meilleurs que les miens…. j'ai été, moi, exempté de la conscription pour la faiblesse de ma vue…. ainsi, je suis obligé de vous croire sur parole…. Au reste, il n'y a rien d'étonnant de découvrir une voile sur ces parages; nous sommes ici comme sur le balcon d'un belvédère, et tout ce qui se passe au large nous demande un salut.

Sidore Brémond, votre père, dont vous avez respecté le sommeil ce matin, nous a donné hier une leçon de géographie locale dont j'ai profité. Vous êtes, nous a-t-il dit, au carrefour de tous les grands chemins maritimes: A votre gauche, on arrive du Mozambique, des îles Comores et du Zanguebar; en face, des mille ports du golfe d'Oman; à droite, de tous les archipels et de tous les continents indiens. Quand j'habitais Paris, je voyais de ma fenêtre, rue Coquillière, une grande maison noire qui m'ôtait la respiration, et puis tous les fiacres qui allaient de la rue Plâtrière à la rue Grenelle-Saint-Honoré. J'aime mieux le belvédère de Diégo-Suarez, avec son loyer gratuit et son propriétaire absent….

—Alcibiade,—interrompit Maurice en frappant de la main droite sur le bras de son ami.

Maintenant il n'y a plus moyen de douter…. Pendant que vous parlez, la petite voile avance…. Oh! si le vent se levait un peu, dans un quart-d'heure elle serait ici!

—Quelle joie d'enfant cette voile vous donne, mon cher Maurice!… et si c'était une voile anglaise par hasard?

—Bah! est-ce qu'il y a ici, là, sur ce cap, des Anglais, des Espagnols, des Français? Il y a des hommes. Si nous étions en mer sous notre pavillon, j'aiguiserais mon sabre d'abordage; mais ici, sur une terre neutre, sur ce cap du bon Dieu, je suis l'ami de tous nos ennemis, et je ne cherche que des mains à serrer avec les miennes.

—Maurice!—dit Alcibiade avec une gravité comique,—Maurice, que vous êtes loin du condamné du 14 nivôse!…

—Est-ce qu'il peut y avoir des nivôses, ici, Alcibiade! Comprend-on la folie de ces faiseurs d'almanachs, qui ont baptisé trois mois de l'année avec trois horribles noms: ventôse, pluviôse, nivôse! qui enrhument ceux qui les prononcent, et qui m'avaient rendu poitrinaire au deuxième degré!…

En causant ainsi, ils étaient arrivés à un golfe charmant, tout bordé de verdure, et auquel il ne manquait que des vaisseaux pour avoir la physionomie d'un port de commerce.

C'était là que l'Églé avait débarqué ses passagers, quelques mois avant, en leur laissant toutes les ressources matérielles qui leur étaient nécessaires pour s'y établir.

De ce point de la côte, le regard embrassait un horizon immense, l'infini de la mer et du ciel.

Ce qui était un doute devint alors une vérité.

Nos deux amis apercevaient distinctement un petit navire qui cinglait dans la direction de Diégo-Suarez.

—Maurice, vous avez un télescope dans les yeux,—dit Alcibiade,—vous ne vous êtes pas trompé. Maintenant, pouvez-vous reconnaître, à cette distance, le pavillon de ce navire?

—C'est ce que je cherche à découvrir,—dit Maurice, en étendant sa main droite ouverte, au-dessus de ses yeux.—Par moments je distingue très-bien l'arrière, mais il me semble qu'il n'y a point de pavillon.

—C'est impossible, Maurice; je ne suis pas très-fort en science nautique, mais, en trois ou quatre mois de navigation, j'ai eu le temps d'apprendre qu'il y a toujours un pavillon à bord d'un navire….

—Eh bien! celui-là n'en a pas…. j'en suis très-sûr maintenant…. C'est une corvette en miniature; elle est découpée pour bien marcher; quand il fait du vent, on dirait un oiseau de mer…. Elle n'a que deux mâts, et fort penchés en arrière, comme s'ils allaient tomber…. Je distingue six sabords, ce qui annonce un petit navire de guerre de douze pièces de canon….

—Voilà une effronterie superbe! dit Alcibiade; est-elle comique cette coquille de noix qui déclare la guerre à l'Océan indien!

—Regardez, Alcibiade; elle vient de faire une manœuvre très-habile, et qui prouve qu'elle connaît ces parages aussi bien qu'un vaisseau sérieux…. Elle a descendu vers le sud pour prendre le vent et éviter l'Ile de Sable, comme nous avons fait avec l'Églé, un peu plus haut, dans la même direction, pour éviter le Banc de Nazareth.

—Mon cher Maurice, vous parlez comme un marin consommé…. maintenant, je vais vous parler, moi, comme un homme qui connaît la terre….

—Voyons.

—Ce petit navire me paraît suspect; un navire qui cache le pavillon de son pays, est comme un homme qui cache son nom de famille. Je me méfie des choses anonymes…. Si nous restons ici, à découvert, nous serons bientôt aperçus…. Voici, à droite du golfe, un massif de tamarins sombres comme une association de cavernes; cachons-nous là, comme des douaniers qui flairent la contrebande, et sans être vus voyons et attendons ce qui va venir.

Maurice approuva d'un signe de tête, et ils descendirent tous deux vers le point d'observation désigné.

Malgré le secours d'une petite brise qui se leva, le navire garda la mer, au moins encore une bonne heure.

C'était, en effet, une miniature de goélette, qui avait, sans doute, perdu la moitié de ses forces voilières dans quelque ouragan, et qui se traînait sur les vagues comme un albatros blessé à l'aile.

Quand elle entra dans le golfe, comme dans un lieu de refuge, son artillerie resta muette et aucun bruit n'interrompit le chant des tourterelles grises, des cailles et des perruches multicolores domiciliées sur les arbres voisins.

La goélette jeta un câble à terre, et un matelot l'amarra aux racines d'un cocotier.

L'équipage, composé de dix hommes, resta sur le pont.

Ce golfe et cet atterrage étaient, sans doute, un pays d'ancienne connaissance pour les gens du bord, car aucun d'eux ne daigna donner un regard de curiosité à ce paysage primitif, à cette nature virginale, moitié endormie dans une ombre délicieuse, moitié réveillée au soleil de l'équateur.

Le capitaine, qu'il était facile de reconnaître à ses gestes impérieux plutôt qu'à ses insignes de commandement, car il était nu jusqu'à la ceinture, s'élança d'un bond sur la mousse épaisse qui couvrait la rive, et fit un signe à un homme de bord, son lieutenant présumé.

Maurice et Alcibiade, en observation dans le massif d'arbres, n'avaient pas perdu un seul mouvement du navire et de ceux qui le montaient.

Si un entretien s'engageait entre les deux marins, nos amis se trouvaient placés de manière à tout entendre, et jamais leurs oreilles ne s'étaient ouvertes avec une aussi fiévreuse avidité.

Celui des deux débarqués qui avait des allures de capitaine, se mit à considérer avec une attention singulière toutes les variétés d'arbres qui bordaient la rive droite du golfe; on aurait cru voir un botaniste en travail de collection pour quelque Flore indienne.

Cependant la physionomie de cet homme excluait bien vite toute idée de cette nature.

Sa figure, empourprée de soleil, avait toutes les lignes et tous les caractères saillants de l'audace héroïque; ses yeux semblaient s'être allumés au foyer de l'équateur; ses bras nus, son col léonin, son torse bruni et sillonné de muscles, annonçaient un exercice de luttes vigoureuses, tout-à-fait étrangères aux mœurs du botaniste et du savant.

Quel était donc ce mystère maritime, qui venait ainsi se proposer comme une énigme à nos deux jeunes Européens?

Aux premiers mots, ce mystère allait être dévoilé.

Servir son pays.