TROISIÈME PARTIE.

ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU’ILS FONT DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU’A LEUR EXPULSION TOTALE DE FRANCE.

La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes analogies avec celle qui précède; c’est la même violence dans l’attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s’étendre à travers le Dauphiné jusqu’aux limites de l’Allemagne. Les premières étaient passagères; celles-ci partent d’un point fixe et menacent de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées, des contrées d’où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne rachetait les excès!

On se trouvait aux environs de l’année 889. La Provence et le Dauphiné appartenaient à Boson, qui s’était fait donner le titre de roi d’Arles. Malheureusement Boson n’était pas issu du sang impérial de Charlemagne; et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans ne songeaient qu’à profiter de la confusion générale pour se créer des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient rencontrer aucun obstacle.

Voici de quelle manière l’établissement des Sarrazins en Provence est raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes vérifié le récit sur les lieux[211].

Vingt pirates partis d’Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s’étendait au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s’élevant les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs. Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du côté du nord, et que de là leur regard s’étendit d’un côté vers la mer et de l’autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité qu’un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n’avaient pas encore été pillées, et où il n’avait été pris aucune mesure de défense. L’immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur assurait une retraite au besoin.

Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l’ouvrage, et en peu d’années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains du tems Fraxinetum, du nom des frênes qui probablement occupaient les environs. On croit que Fraxinetum répond au village actuel de la Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village dut paraître fort importante; car c’est le seul passage par lequel il soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le plat pays, en se dirigeant vers le nord. D’ailleurs on aperçoit encore au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée dans le roc et quelques pans de muraille[212].

Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire des courses dans le voisinage. Ils n’eurent garde d’abord de s’éloigner du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés, ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était la terreur qu’ils inspiraient que, suivant l’expression d’un écrivain contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: Un d’entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux mille[213].

La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté, les Sarrazins s’avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle touchait à sa fin. Le royaume d’Arles était occupé par Louis, fils de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses états pour en aller conquérir d’autres. Fait prisonnier par son rival, il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s’occuper des soins de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs ravages au cœur de la France. Quelques années auparavant ils avaient assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d’une poignée de guerriers[215]. D’autres barbares, également payens, les Hongrois, repoussés des environs du Danube, parcouraient l’Allemagne et l’Italie, le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour envahir la France.

Dès l’année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné, et franchissant le Mont-Cenis, s’étaient emparés de l’abbaye de Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups. Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n’étaient pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre Suse et Briançon, là où était le couvent d’Oulx. Les Sarrazins les y suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta le nom de champ des martyrs[217].

Ce n’est pas qu’en certains endroits les chrétiens ne se réunissent pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point de devenir la proie des flammes[218].

Bientôt les communications entre la France et l’Italie furent interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d’être mis à mort, ou du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].

Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d’Aiguemortes, et saccagèrent l’abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous Charles-Martel, avait été rebâtie[221].

L’Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions. En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d’un règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des Maures d’Espagne. C’est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le titre de khalife et de commandeur des croyans.

Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s’étant réunis à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l’Èbre, et aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d’abord avec succès aux armes d’Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l’oncle du khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le Victorieux, franchit, à la suite d’une grande victoire, la chaîne des Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu’aux portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas de l’autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].

En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un cri d’indignation se faisait entendre contre les brigandages des Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s’opposer à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés, commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent malheureusement.

Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés, et les barbares s’étaient montrés d’autant plus impitoyables, que les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L’évêque, nommé Odolricus, s’enfuit à Reims où on le chargea de l’administration du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient de perpétuer leur race; on croira d’ailleurs sans peine que plus d’un chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l’honneur, faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.

Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre leur vie hors de danger. On ne se croyait à l’abri qu’au haut des montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d’Avignon, et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d’un de ses parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l’archevêque, saint Benoît, avec l’évêque de la Maurienne et beaucoup d’habitans des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte ancien signale auprès d’Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins s’étaient établis et d’où ils dominaient dans les environs[226]. Saint Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s’en retourner à son pays, Brives-la-Gaillarde.

A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays communiquaient peu entre eux. L’usage s’était pourtant maintenu parmi les personnes pieuses de France, d’Espagne et d’Angleterre, d’aller, au moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais depuis l’occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens; vainement se munissaient-ils d’armes et se réunissaient-ils en caravanes; il n’est pas d’année où les chroniques du tems ne fassent mention de quelque scène sanglante[227].

Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle, commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l’éclair le Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l’exemple de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se battaient qu’à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges, ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du sang, et coupant par morceaux le cœur de leurs ennemis vaincus. Comme ils étaient venus par les extrémités du nord de l’Europe et de l’Asie, le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog dont il est parlé dans les prophéties d’Ézechiel et dans l’Apocalypse, et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes des humains. Ce qui ajoutait à l’erreur, c’est qu’on approchait de l’an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l’exemple des anciens Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une nation isolée[228]. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Hongrois, en très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque oublier les excès commis avant eux.

Hugues, régent du royaume d’Arles, au nom du roi Louis, s’exprime ainsi dans la charte de fondation d’un monastère qu’il fit bâtir auprès de la ville de Vienne, dans l’année 924: «La vénérable religion des chrétiens et l’honneur de l’église ont été privés, par l’excès de nos péchés, de leur ancien éclat, et il n’en reste presque plus de traces. Comme ces maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229]

Le Piémont et le Montferrat n’étaient pas à l’abri des ravages des Sarrazins. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse[230] raconte qu’un de ses oncles, qui s’était adonné à la carrière militaire, ayant à se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d’autre; mais les Sarrazins, plus nombreux, l’emportèrent. Un certain nombre de chrétiens étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l’oncle du chroniqueur et son domestique. L’un et l’autre furent garrottés et conduits dans la ville. Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l’évêque, vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas l’événement qui l’avait amené là, il donna, pour le racheter, une cuirasse à triple tissu qu’il portait sur lui. Apprenant ensuite que son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui trouver une rançon.

Le chroniqueur ajoute qu’à cette époque les Sarrazins s’avançaient jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans Liutprand, écrivain contemporain, à l’année 935, que les barbares qui déjà une fois, vers l’an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat, célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d’un chef appelé Sagitus. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de quelques pirates venus d’Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans en esclavage[231].

Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin, envahissaient l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne, où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s’avancèrent sur les bords de la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur livrèrent combat auprès d’Orléans et les obligèrent à rebrousser chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d’où ils dévastèrent toutes les contrées voisines[232].

Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d’un climat sévère, présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays tempérés et des pays froids, avait été à l’abri d’invasions si terribles. C’est dans ces régions reculées que le successeur de saint Libéral au siége épiscopal d’Embrun et plusieurs autres évêques, avec une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang. La célèbre abbaye d’Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et d’autres grands princes s’était plû à embellir, fut presque renversée de fond en comble[233].

La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui se rendait de France en Italie, s’étant présentée pour franchir le passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu, plusieurs chrétiens furent tués, d’autres blessés[234].

Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s’avancèrent jusqu’au centre du pays des Grisons. L’abbaye de Disentis, fondée par un disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse, fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l’église de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l’endroit où est aujourd’hui Neuchâtel[237].

A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui s’engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l’ascendant; mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes de l’Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la main blanche de Moïse, c’est-à-dire la main avec laquelle, dans l’opinion des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l’eau des rochers, fendait les flots de la mer, et s’était rendu maître de la nature entière. Il ajoute qu’Abd-alrahman porta l’étendard musulman plus loin qu’aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues dans les provinces de l’Afrique qui répondent à l’empire actuel de Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d’étendre son autorité au-delà des mers. Comme à la même époque il s’était formé du côté de Tunis un nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu’avaient les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces d’Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées.

En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée de s’expatrier, et qu’il n’y resta pas même de traces des propriétés. Il en fut de même de Toulon, aujourd’hui l’effroi des barbares. Les chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d’un pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l’homme, est-il dit dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces. En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s’étaient tellement multipliés, qu’on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a].

Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l’exemple du roi Louis n’avait pas éclairé, s’était rendu en Italie pour y disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets l’ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l’intention de chasser entièrement les Sarrazins. Il s’agissait de s’emparer d’abord du château Fraxinet, à l’aide duquel les Sarrazins se maintenaient en relation avec l’Espagne et l’Afrique, et d’où ils dirigeaient leurs expéditions dans l’intérieur des terres. Comme il fallait que ce château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une flotte à l’empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait aussi du feu grégeois, l’arme alors la plus efficace pour combattre les flottes sarrazines[240].

En 942, la flotte grecque jeta l’ancre dans le golfe de Saint-Tropès; en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté, Hugues força l’entrée du château, et obligea les barbares à se retirer sur les hauteurs voisines[241]. C’en était fait de la puissance des Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger, son rival à la couronne d’Italie, qui s’était enfui en Allemagne, se disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu’ils occupaient, à la seule condition que, s’établissant au haut du grand Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient le passage de l’Italie à son rival. C’est à ce sujet que Liutprand interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n’être pas privé d’un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand nombre d’innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d’Israël, Achab, qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit: Puisque tu as laissé vivre un homme que j’avais condamné à perdre la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple.» Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard, lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de Maures. Misérable! tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le chaos éternel[242]

Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse qu’auparavant, et l’on dut croire qu’ils étaient établis pour toujours dans le cœur de l’Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes du pays; mais ils commencèrent à s’adonner à la culture des terres. Les princes de la contrée se contentèrent d’exiger d’eux un léger tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des chrétiens qu’ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul peut s’en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie[244]

Le grand Saint-Bernard, appelé jadis Mont-de-Jupiter, d’où on a fait ensuite Montjoux, a toujours, par sa situation entre le Valais et la vallée d’Aoste, servi de communication entre la Suisse et l’Italie. Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.

Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait alors du royaume d’Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il paraît qu’un corps sarrazin s’était établi dans Nice même. Un quartier de la ville porte encore le nom de Canton des Sarrazins[245].

Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du Graisivaudan, et l’évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].

Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s’étaient ménagé dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d’où ils dirigeaient leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d’asile au besoin. Le chroniqueur de l’abbaye de Novalèse fait mention d’un château de ce genre qu’il appelle Frascenedellum; peut-être est-ce Frassineto, lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu’on avait appelé Fraxinetum, soit à cause du voisinage de quelque bois de frêne, soit à l’imitation du fameux Fraxinetum de Provence; ou bien est-ce la forteresse appelée aujourd’hui Fenestrelle. Quoi qu’il en soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant sur les lieux, a dû être bien informé. A l’époque où les Sarrazins occupaient le château de Frascenedellum, et que de là ils se répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un jour, parmi le butin, il se trouva une femme d’une grande beauté. Aymon se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama et l’enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247]; et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille d’Aymon existait encore de son tems[248].

Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi l’Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura, Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les pillards de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à Arles et vendus comme esclaves[249].

On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l’Alsace et la Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n’ont pas craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième siècle[251]. Peut-être c’est l’événement qui, à quelques différences de noms près, a été longuement raconté dans le Roman de Garin le Loherain. D’après le roman, la Maurienne était alors sous les lois d’un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre rois sarrazins, eut recours à l’appui du roi de France[252], qui fit un appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône jusqu’auprès de l’Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée Valprofonde et les taillèrent en pièces[253].

A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et s’avançaient jusqu’aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les chevreuils par la légèreté de leurs pas. D’ailleurs ils s’étaient sans doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître encore les restes. Telle fut l’étendue des maux qu’ils causèrent aux chrétiens, qu’on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre. Enfin un doyen de l’abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut commun, prit avec lui un certain nombre d’hommes courageux, armés de lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant qu’ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés à l’abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de faim[254].

Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à l’impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes. D’ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne pouvait se croire à l’abri de leurs dévastations. Le prince chrétien qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de l’Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de grand. Othon s’était mis en relation avec les principaux souverains de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour le protecteur de la colonie sarrazine du Fraxinet. Un écrivain contemporain parle avec admiration des présens qu’Othon recevait de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers à la France et à l’Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des chrétiens, résolut d’envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement Abd-alrahman, dans une lettre qu’il avait envoyée précédemment à Othon, s’était servi de quelques expressions injurieuses pour le christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d’un théologien et d’un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était un moine de l’abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait Jean.

On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s’accordent à vanter l’éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts, l’industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville un objet d’admiration pour l’Europe chrétienne. Abd-alrahman était en relation directe avec l’empereur de Constantinople, le pape et les divers princes chrétiens de l’Espagne, de la France, de l’Allemagne et des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes, tendaient la main de l’obéissance au khalife, et tenaient à grand honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs députés. Lorsqu’il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque c’était une députation de l’empereur grec, Abd-alrahman déployait une magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l’ambassadeur passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes ainsi que les grands fonctionnaires de l’état se plaçaient près du trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l’islamisme; et les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les traits les plus propres à faire de l’effet sur la multitude[256].

L’ambassade du moine de Gorze n’eut pas le même éclat. Cependant elle ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une vive lumière sur l’état respectif de la France et de l’Espagne, nous en citerons quelques fragmens.

Jean partit accompagné seulement d’un autre moine, et les présens qu’il était, suivant l’usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu’à Vienne en Dauphiné. Là il s’embarqua sur le Rhône, d’où il se rendit par mer à Barcelonne. A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l’arrivée de l’ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route. Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l’antique hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux milles du palais.

Dans l’intervalle le khalife avait appris la nature des instructions dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable, il fit proposer au moine de supprimer la lettre d’Othon et de la regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à deux personnages de ce rang d’entrer en discussion sur de pareilles matières; d’ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces remontrances furent inutiles. L’évêque de Cordoue s’étant présenté à son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de s’abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa de recevoir l’ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui dit qu’un évêque qu’il avait envoyé précédemment à Othon, avait été retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder neuf années, apparemment parce qu’il se mettait trois fois au-dessus du roi de Germanie.

Cependant l’ambassadeur s’excusait sur les instructions qu’il avait reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau député, pour savoir s’il était toujours dans les mêmes intentions. Mais on eut beaucoup de peine à trouver quelqu’un qui voulût se charger du message. Aucun musulman n’était disposé à braver les ennuis d’un si long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi des peuples qu’ils traitent d’infidèles[258]. En général, les députés sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et l’arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259].

Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d’Othon, à qui le prince, suivant l’usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa l’état des choses, Othon fit toutes les concessions qu’on voulut. Le khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour de l’audience.

Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande simplicité. Le khalife, voulant donner de l’éclat à sa réception, lui fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu’il n’en connaissait pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu’il manquait de moyens d’en acheter d’autres, et lui envoya dix livres d’argent, c’est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260]; mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui fit dire qu’il le laissait libre, s’il voulait, de venir couvert d’un sac, qu’il ne l’en recevrait pas moins bien.

Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se trouvaient d’autres hommes brandissant un javelot. D’un côté étaient des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l’autre, des hommes caracolant à cheval. L’ambassadeur vit surtout avec étonnement des Maures vêtus d’une manière bizarre, et qui faisaient toutes sortes de contorsions. On était alors dans l’été; et, comme apparemment les rues n’étaient point pavées, ces hommes excitaient sur leurs pas une poussière incommode. C’étaient probablement des derviches et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et qui figurent dans toutes les cérémonies publiques.

A l’arrivée de l’ambassadeur devant le palais, les principaux dignitaires de l’état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais et l’intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis. L’ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et où il se tenait seul, comme un Dieu dans son sanctuaire. Le prince, placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu’il aperçut l’ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans, ce qui était la plus grande politesse qu’il pût lui faire; ensuite il le fit asseoir. Après les premiers complimens d’usage, on se mit à parler des affaires de l’Europe. Abd-alrahman s’étendit beaucoup sur la puissance d’Othon, sur ses victoires et la grande considération qu’il s’était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre d’Othon avait mis ce prince, il ne put s’empêcher de témoigner sa désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant qu’un souverain ne doit jamais se dessaisir de l’autorité. En effet, quelques années auparavant, un fils d’Abd-alrahman ayant fait mine de vouloir se frayer le chemin du trône, le père l’avait fait aussitôt étouffer[261].

Enfin on en vint à l’objet principal de l’ambassade. Les auteurs arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de l’établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs courses dans l’intérieur des terres, ce qui ferait croire qu’on n’attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie. Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie était protégée par le khalife[262], et l’auteur de la relation dit positivement que l’objet de l’ambassade était de mettre un terme aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d’Italie. Malheureusement la relation s’arrête au moment le plus intéressant, au milieu même d’une phrase, et l’on ne peut guère en espérer davantage; car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263].

Vers l’an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard. L’histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c’est dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux alors maîtres de la montagne[265].

Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L’industrie et l’agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles. La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse; il s’établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d’elles qu’elles occupent; et l’on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens de leur esprit[266].

Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice, des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le désir de renouveler la paix, il s’empressa d’accéder à leur demande; et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens de signaler leur zèle pour la religion, il s’y refusa, et répondit par ces belles paroles de l’Alcoran: «Gardez religieusement votre parole; car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.

Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre les chefs chrétiens, la décision qu’ils prenaient était de quelque poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois et maître de toute l’Allemagne, cherchait à étendre son autorité en Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d’abandonner ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert, impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques auteurs[268], implorer l’appui des Sarrazins du Fraxinet, et le pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les mécontens.

En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu que les évêques de cette ville s’étaient retirés à Saint-Donat, du côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et de ses services. Après l’expulsion des Sarrazins de Grenoble et de la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l’origine de leur fortune à cette espèce de croisade.

Isarn se hâta de rétablir l’ordre dans son diocèse qui était dans la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu’à la révolution[269].

Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient en déclinant, et ne faisaient qu’irriter davantage le désir qui se manifestait de tous côtés d’en être tout-à-fait délivré. En 968, l’empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l’intention de se dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire eux-mêmes justice.

Un homme s’était rencontré, qui jouissait d’une considération universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des nations et des rois. C’est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation qu’il avait acquise par ses vertus, qu’on songea un moment à le faire pape. Mayeul s’était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre. A son retour, il s’avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d’Orcières[271]. A l’arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion favorable pour franchir le passage, crurent qu’il ne pouvait pas s’en présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens, pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant garantir la personne d’un de ses compagnons.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant de pauvres pélerins, les barbares s’adressèrent au saint, comme au personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu’il avait abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu; mais qu’il était abbé d’un monastère qui avait dans sa dépendance des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du reste des prisonniers à mille livres d’argent, ce qui faisait environ quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems le saint fut invité à envoyer le moine qui l’accompagnait, à Cluny, pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel tous les prisonniers seraient mis à mort.

Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux, captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m’ont entouré, et les lacets de la mort m’ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre, toute l’abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l’argent qui se trouvait dans le monastère; on dépouilla l’église du couvent de ses ornemens; enfin l’on fit un appel à la générosité des personnes pieuses du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis en liberté.

Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S’armant, dit un de ses biographes, du bouclier de la foi, il s’efforça de percer les ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta que celui qu’ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de la mort de l’ame, ni leur être d’aucun secours. A ces paroles, les barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l’enfermèrent au fond d’une caverne; mais ensuite ils s’apaisèrent, et touchés du calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son sort. Quand il eut besoin de manger, un d’entre eux, après s’être lavé les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui, et s’en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent leur improbation, disant qu’on devait avoir plus de respect pour les livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de l’Ancien-Testament, et qu’ils regardent Notre-Seigneur comme un grand prophète; mais qu’ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu’à Mahomet était réservé d’éclairer les hommes de la lumière qui doit les guider jusqu’à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet, dans l’opinion des musulmans, descendait d’Ismaël, fils d’Abraham, et qu’à les en croire, ce n’était pas Isaac qui était fils de l’épouse légitime, mais Ismaël[274].

La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et petits se levèrent pour demander vengeance d’un tel attentat. Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers, un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d’une fois avait signalé son zèle pour l’affranchissement du pays. Profitant de l’enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois, en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui voulaient prendre part à la gloire de l’entreprise, il fit construire, non loin de Sisteron, un château situé en face d’une forteresse occupée par les Sarrazins. Son intention était d’observer de là tous leurs mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer. Dans l’ardeur de son zèle pieux, il avait fait vœu à Dieu, s’il venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives furent inutiles. La montagne où s’élevait le château occupé par les Sarrazins se nommait Petra Impia, et s’appelle encore dans le langage du pays Peyro Empio. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la forteresse ayant enlevé la femme de l’homme préposé à la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter l’entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent passés au fil de l’épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le baptême[275].

A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence des barbares. On lit dans l’ancien bréviaire de cette ville, que, par suite d’un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu’ils occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la ville et des terres, et abandonnèrent l’autre moitié à l’évêque et aux églises[276].

Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l’être aussi. Il est bien à regretter que l’histoire ne nous ait presque rien transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu’à la tête de l’entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même peut-être qui avait figuré dans l’expulsion des Sarrazins de Gap; en effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].

Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés. Il paraît qu’un premier combat fut livré aux environs de Draguignan, dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu’on dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit bas les armes[280].

Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service, soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se conserva long-tems, comme on le verra plus tard.

La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l’an 975. Ce château était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et comme c’était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins dans l’intérieur de la France, l’Italie septentrionale et la Suisse, on doit croire qu’il s’y trouvait des richesses immenses. Tout le butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d’origine génoise, et qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d’où le golfe porte encore le nom de Golfe de Grimaud[281].

On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être l’origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement, par des combats simulés[282].

On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des Sarrazins qu’aucune autre partie de la population; et, dans toutes les tentatives faites pour affranchir le pays, il s’était mis à la tête du mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres fort étendues[283].

Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes; on a vu qu’il ne restait plus de traces des anciennes propriétés, et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d’Arles où il faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois, des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes relations.

Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa carrière, lui gagna l’attachement de ses sujets; et quand il mourut, la voix publique lui décerna le glorieux titre de Père de la patrie.

On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens, vers l’an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux siècles, il semblait que la cause de l’Évangile en France n’avait plus rien à redouter des entreprises des disciples de l’Alcoran: il semblait que la France n’avait plus à craindre que quelques incursions de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque les barbares auraient été poursuivis jusqu’au fond de leur repaire; mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son fils, réduit à l’état d’imbécillité, la conduite des affaires se trouva remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d’un siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les contrées voisines, d’une ruine totale. Cet homme s’appelait Mohammed, et il reçut de ses exploits le titre d’Almansor ou de Victorieux. La dignité dont il était revêtu était celle de hageb ou de chambellan, et ce titre équivalait pour lui à celui de maire de palais. Almansor, dès qu’il eut saisi le timon de l’état, se hâta de mettre ordre aux affaires des provinces d’Afrique, où la domination des princes de Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux hommes robustes de l’Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems se plaignaient d’être laissés dans l’inaction. Une trève existait en ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à l’esprit de l’Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages, lorsqu’il s’agit de peuples d’une autre religion que l’islamisme, était impatient de faire sortir l’épée du fourreau.

Les musulmans d’Espagne, presque tous originaires d’Afrique et d’autres contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la température rigoureuse des pays du nord; d’ailleurs, à l’exception de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas de service permanent, et ne s’engageaient que pour une campagne. En conséquence toutes les expéditions d’Almansor, à l’exception d’une seule, eurent lieu pendant l’été. Néanmoins, en vingt-sept ans, le nombre de ces expéditions s’éleva à cinquante-six; et, suivant l’expression d’un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu et son armée ne tourna le dos.

Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les lieux où ils n’étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves, enlevaient ce qu’ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste. A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique, en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses efforts contre les disciples de l’Évangile comme son plus beau titre à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où il devait être enterré. A l’issue de chaque bataille, il secouait sur la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il serait élevé tout droit au paradis[286].

Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d’Aragon et de Catalogne, jusqu’aux frontières de la Gascogne et du Languedoc, furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor porta ses armes là où jamais l’étendard musulman n’avait flotté. Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens d’Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l’église de Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues; il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue, firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs musulmans[287].

C’en était fait des chrétiens d’Espagne, s’ils ne mettaient enfin un terme à leurs querelles particulières, et s’ils n’étaient secourus par leurs frères de l’autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d’autre on était disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux environs de Soria, près des sources du Duero. L’action fut terrible et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux, se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor, qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d’attaque. Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts. Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite, il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours. On l’ensevelit avec les habits qu’il portait le jour du combat; on l’enterra dans la caisse qu’il avait destinée à cet usage. Son tombeau se voit encore dans la ville de Medina-Cœli[289].

On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d’Almansor, lui succéda dans la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent les beaux jours de l’Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les autres; l’esprit de patriotisme s’affaiblit, et l’islamisme ne cessa plus de décliner.

Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des provinces septentrionales de l’Espagne de rentrer dans le pays de leurs pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n’y avait pas plus d’union entre la Navarre et la Galice, qu’entre ces deux états et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y prendre part. Ils se décidaient d’après le plus ou moins d’avantages qu’on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s’avancèrent à leur tour au centre de l’Andalousie; mais dans l’action qui eut lieu, il périt trois évêques, ainsi que le comte d’Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.

La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête d’Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d’or, le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].

Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d’Espagne n’étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France venait d’entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la race de Hugues-Capet. D’un autre côté, les Normands avaient embrassé le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné leur nom, ils trouvaient plus d’avantage à cultiver les terres qu’à les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords du Danube. Bientôt l’Europe chrétienne ne forma plus qu’une espèce de vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui devait la placer à la tête de la civilisation[291].

Néanmoins les côtes du midi de la France et de l’Italie continuèrent à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d’Espagne avaient fait une descente aux environs d’Antibes, et emmené entre autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d’autres Sarrazins espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant, dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de quelques devins. Ils essayèrent de forcer l’entrée de la cité; mais les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale; et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent vendus comme esclaves. Vingt d’entre eux, qui étaient d’une grandeur colossale, furent envoyés à l’abbaye de Saint-Martial, à Limoges. L’abbé en retint deux qui furent employés au service de l’abbaye, et distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces prisonniers n’était pas sarrazin, c’est-à-dire arabe, et qu’en parlant ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l’île de Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares; une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les délivrer[293].

Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était l’effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti de se confier à la mer et d’aller tenter la fortune sur les côtes chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent principalement un homme appelé Modjahed, qui s’était emparé de Denia et des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de Muget ou Musectus, devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de Modjahed, qu’à l’exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient des carquois d’or ou d’argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l’abbaye de Cluny[294].

Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu’au grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait cesser qu’à la glorieuse conquête d’Alger. Les côtes de Provence et de Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d’où ils pouvaient diriger leurs courses dans l’intérieur des terres. La ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares, qu’il avait reçu le nom de Port Sarrazin. Cet état de choses cessa vers l’an 1040, époque où l’évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s’abattit de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle sont quelques constructions qu’on a cru sarrazines, ainsi que les environs de Hyères, etc.[295].

Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l’île de Crête était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l’an 1050, les Sarrazins furent chassés de l’Italie méridionale par une poignée de guerriers normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de Sicile firent même des descentes sur les côtes d’Afrique, et y virent long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d’une part, les chrétiens du nord de l’Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de l’autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans d’Asie et d’Afrique à se tenir sur leur propre territoire.

A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et dans la partie sud-ouest de l’Europe. Déjà en 960, l’écrivain arabe, Ibn-Haucal, représentait les musulmans d’Espagne comme un peuple mou et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans les mêmes reproches, et s’étonne que les chrétiens ne les eussent pas encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée exacte de la disposition d’esprit où étaient les musulmans, et de l’opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:

Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de l’Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s’empressa de recevoir un homme qui s’était illustré par des exploits si merveilleux, et qu’il l’interrogea au sujet des divers peuples qu’il avait rencontrés sur son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n’est pas possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu’il se soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l’affirment les Arabes, il n’eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays. Néanmoins ces mots nous offrent l’expression fidèle de la manière de voir des musulmans d’Espagne, depuis qu’ils eurent occasion de se mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne, soit avec les Français, que l’enthousiasme religieux et l’amour de la gloire entraînèrent plus tard de l’autre côté des Pyrénées, pour y faire refleurir les lois de l’Évangile.

Le second fait qui conduit à la même conclusion, c’est la description que font les auteurs arabes d’une statue érigée dans la ville de Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d’Ismaël, n’allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez exterminés[298]

D’après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d’avance du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier étalent leurs fruits savoureux[299].