CHAPITRE IX

LES COSTUMES

Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage dans toutes les classes sociales de l'Empire.

Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.

On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils ont été faits.

Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des mulets, des ânes ou même des chiens.

Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manœuvrerait aisément ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails, maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les ébénistes de Ning-po ou de Canton.

Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon, c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de cheval, ce qui est très grand genre.

Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve, à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur hiérarchiquement.

Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins—un mot d'origine portugaise—et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen), le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.

Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque, l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral, laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au morse figuré sur le pectoral.

Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre. En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.

Le personnage vêtu de noir, qui se tient debout à quelques pas du mandarin, à bouton de saphir, n'est lui, qu'un simple particulier, il porte le costume de tout le monde, sans insignes ni décorations, la robe descendant un peu au-dessus de la cheville, la veste courte à larges manches servant de poches et de manchon, et la petite calotte ronde sur laquelle s'éparpille un gland de soie rouge ou noire. Le costume d'un gommeux du pays serait taillé dans des étoffes plus précieuses, crêpe, soie ou satin. Les manches se termineraient en sabot de cheval; ses chaussures aux larges semelles de feutre blanc, seraient ornées de soutache et de broderies, et l'on verrait pendre à la ceinture tout un arsenal de bibelots, pipes, briquet, bourse à tabac, cure-dents, éventail dans son étui parfumé de tchou-lan; mais le personnage, que nous avons sous les yeux, ne se pique pas d'élégance ni de coquetterie; son costume est des plus modestes et il a sur le nez une de ces mirifiques paires de lunettes aux vitres rondes encadrées de bois noir, qui donnent une si comique physionomie aux Chinois qui s'en affublent. Ces lunettes ne doivent pas rendre d'ailleurs de bien grands services à la vue, car elles sont d'une fabrication très imparfaite. Les Chinois ne connaissent que depuis peu les lunettes en verre; celles qu'ils emploient le plus communément sont formées de deux petites plaques en cristal de roche dont l'opticien modifie l'épaisseur par le moyen du tour, afin de l'accommoder aux yeux du myope ou du presbyte.

L'accoutrement de ce paysan qui semble tout surpris de se trouver en si bonne compagnie, est on ne peut plus simple: un caleçon de percaline bleue, et une veste courte de même étoffe en font tous les frais. L'été d'ailleurs, l'homme du peuple réduit encore son costume, autant que la décence le lui permet; il relève son caleçon par-dessus ses genoux et garde le haut du corps nu jusqu'à la ceinture; pour s'abriter à la fois de la pluie et du soleil, il se coiffe d'un large chapeau en paille de forme conique très léger, et néanmoins très solide. L'hiver, il s'affuble d'une blouse faite de roseaux disposés comme sur les toitures des maisonnettes, aussi les paysans ne ressemblent-ils pas mal à des chaumières ambulantes. Tous, artisans, seigneurs ou bourgeois, portent la natte pendante entre les épaules et ont le devant de la tête et la nuque soigneusement rasés.

Ces trois cent millions de têtes à accommoder presque chaque jour nécessitent, comme on peut se l'imaginer, une prodigieuse multitude de barbiers dans l'Empire du Milieu; il en existe en effet une quantité innombrable.

Le barbier chinois est un personnage des plus singuliers et qui n'a pas son équivalent au monde. Dès le matin, il court les rues à toutes jambes, portant sur l'épaule, aux deux extrémités d'un long bambou terminé par la figure d'un animal chimérique, tout l'attirail de son métier. Son regard exercé a bientôt découvert un passant dont le crâne n'est pas parfaitement net, il bondit vers lui, le saisit au passage, et la pratique ainsi prise au vol se trouve aussitôt installée sur un escabeau, sous un large parasol fiché en terre. En un clin d'œil, tout est prêt; l'eau tiédit sur un réchaud; la cuvette, les pinces, la brosse à oreilles, la perle de corail fixée à un manche d'ivoire et destinée à nettoyer l'œil, sont sorties de leurs étuis; alors commence le shan-pao, opération mystérieuse, passes magnétiques, dont l'effet rapide est une douce sommolence procurée au patient. Dans cet état, sa tête appesantie se laisse ballotter en tous sens, elle obéit aux mouvements du barbier, qui d'une main prompte y promène son rasoir triangulaire, au large dos fort lourd et d'autant plus facile à manier; sous les éclairs d'acier qu'il jette au soleil, le crâne devient d'une blancheur parfaite et prend les apparences d'une boule d'ivoire. On passe ensuite à la toilette de la natte, dont les Chinois prennent un grand soin, oubliant que c'est un signe de servitude, et que plusieurs milliers de leurs ancêtres, lorsque fut rendu, en 1620, l'édit qui ordonnait à tous les Chinois, sous peine de mort, d'adopter la coiffure tartare, préférèrent porter leur tête sous le glaive du bourreau, que de la confier au rasoir du barbier. On la lave, on la parfume, on la tresse serrée, cette natte qui a fait tant de victimes, et à laquelle on est si bien accoutumé aujourd'hui. C'est d'ailleurs, il faut le reconnaître, un appendice fort utile, et qui rend les services les plus imprévus; le domestique s'en sert pour épousseter les meubles, le maître d'école en donne sur les doigts à ses élèves récalcitrants, l'ânier n'a pas d'autre fouet pour émoustiller sa bête, l'homme lassé de l'existence n'a pas besoin de chercher d'autre corde pour se pendre; c'est cette natte qu'empoigne le barbier pour maintenir l'opéré dans la bonne position; c'est elle enfin que le bourreau saisit pour décapiter le condamné. Elle n'est gênante que pour le travailleur, qui est obligé de l'enrouler autour de son crâne.

Nous prenions d'abord le personnage coiffé d'un turban, qui fait suite à l'homme des champs, pour un sectateur chinois de Mahomet; le caractère qu'il porte sur la poitrine, au milieu d'un carré d'étoffe blanche, nous apprend que c'est un soldat. Il est vêtu d'un pantalon bleu et d'une jaquette brune bordée d'un liseré rouge. Mais laissons ce représentant de la milice chinoise pour aller admirer cette jolie fiancée qui baisse les yeux toute honteuse d'être ainsi exposée aux regards des hommes, et de quels hommes; les barbares occidentaux! Elle est charmante sous sa belle tunique de satin rouge toute brodée de dragons d'or, avec sa gracieuse coiffure pareille à un casque, ornée de fleurs et de franges de perles qui lui retombent devant le visage. Elle appartient à la confrérie des Lys d'or; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à regarder ses pieds minuscules qui apparaissent sous la bordure de son pantalon de soie, ils ont la taille et la forme d'un lys renversé. Le fiancé vers lequel on la conduit, n'aurait pour elle qu'une estime médiocre, si ses pieds qui seraient d'ailleurs fort petits—les Chinoises ayant les extrémités d'une exquise délicatesse—avaient gardé leur taille naturelle. Aussi, dès sa plus tendre enfance, ses parents, soigneux de sa beauté, se sont-ils empressés de lui comprimer les pieds au moyen de bandelettes resserrées de plus en plus chaque jour. L'opération a fort bien réussi, la longueur du membre ne dépasse pas cinq à six pouces, le coup-de-pied est devenu très convexe, l'orteil est relevé presque perpendiculairement, l'angle que forme le talon et l'os de la jambe a disparu, et le pied a pris l'aimable couleur d'une carotte pelée; tout cela disparaît, il est vrai, sous le joli soulier brodé d'or et parfumé de musc. Mais en dépit du parfum enfermé sous la soie, les Lys d'or ont de légers inconvénients, dont nous ne parlerons pas pour éviter de chagriner cette charmante Chinoise.

Puisque nous avons pénétré dans le gynécée si bien clos d'ordinaire, faisons connaissance encore, avec cette jeune femme, mariée depuis quelques années, et qui est là assise, avec sa petite fille auprès d'elle. Elle est fort élégamment vêtue d'une tunique violette bordée d'une bande brodée et qui retombe sur un pantalon pareil. Sa coiffure est très originale; un bandeau orné de pierreries entoure son front et dans ses cheveux tordus en corde, des fleurs artificielles sont piquées et forment comme des cornes. Selon la coutume des élégantes Chinoises, son visage disparaît sous une épaisse couche de blanc, ses sourcils rasés sont refaits à l'encre de Chine, elle a deux plaques de rouge sur les joues et du carmin sur les lèvres.

La jeune mère tient un livre ouvert et est occupée à instruire sa fille. Elle lui enseigne sans doute les devoirs de la femme, le respect qu'elle doit à l'homme, le seigneur et maître de la création; elle s'efforce de la pénétrer du sentiment d'humilité qui est la première vertu de la femme, cet être si évidemment inférieur et faible. Ce livre qu'elle lit est peut-être même le Niu-Kié tsi-pien: Les Sept préceptes dans lesquels sont contenus les principaux devoirs des femmes, ouvrage fameux écrit, il y a deux mille ans, par l'illustre lettrée Pan-Hoei-Pan, la plus savante et la plus modeste des femmes. Quoi qu'il en soit, l'enfant qui joue avec un oiseau vert n'a pas l'air de s'attrister beaucoup de l'état d'abjection dans lequel elle est née, et les leçons de sa mère ne la troublent guère; elle semble avoir déjà le sentiment confus qu'il suffit de deux beaux yeux longs et brillants, d'un sourire pourpré, qui découvre deux rangs de perles, pour faire oublier les leçons des moralistes, et que, en Chine comme ailleurs, en dépit des lois et des écrits, les femmes savent réduire leur maître en esclavage.