CHAPITRE V
LA POÉSIE
Un jour, le grand sage Confucius rencontra son fils sur le seuil du pavillon des Livres, et lui dit:
«Mon cher Khong-Li, êtes-vous bien avancé dans l'étude de la poésie?»
Avec un certain dédain, l'adolescent répondit:
«Je ne m'y adonne pas, mon père.»
«Vous avez tort, mon fils. Si vous n'apprenez pas la poésie, si vous ne vous exercez pas à faire des vers, dussiez-vous ne devenir qu'un médiocre poète, vous ne connaîtrez jamais complètement votre langue, vous ne saurez pas bien parler.»
Confucius, lui, était poète. En Chine, la poésie semble aussi ancienne que la Chine elle-même, et comme cela arrive presque toujours, le premier de ses poètes, ce fut le peuple. Il chantait les vertus de ses souverains, leurs exploits, leurs fêtes, il les blâmait aussi quelquefois, et dirigeait contre eux de vives épigrammes. De leur côté, les empereurs répondaient par des exhortations, composaient des hymnes, des chants de guerre, des élégies. Un grand nombre de ces poèmes primitifs ont été rassemblés et sauvés de l'oubli par Confucius, qui les a classés et en a formé le recueil si célèbre, intitulé «Le Che-King livre des vers.»
Dans la grande préface de ce recueil, le Maître dit: «Les poésies naissent des pensées, des sentiments que l'on éprouve en soi-même et qui se produisent au dehors;» et Tchou-Hi, un illustre commentateur du Che-King, ajoute: «Du jour où l'homme est né, il a exercé son jugement, il a regardé ce qui se passait autour de lui. Cette faculté lui vient du ciel. Il a essayé alors d'exprimer par des paroles, par des interjections, par des chants, ce qu'il éprouvait, sans pouvoir encore exprimer tous ses sentiments.»
La première partie du Che-King, la plus ancienne, est intitulée: «Les Souffles du Royaume» (Koua-Fan). Ce titre indique bien que ces poèmes anonymes sont l'œuvre du génie populaire, les souffles de l'âme de tous.
La versification, cependant, avait déjà en ces temps reculés, une forme compliquée, concise, allégorique, qui différait peu de la forme actuelle. L'art poétique était divisé en plusieurs genres: le genre simple ou direct, dans lequel on exposait simplement la pensée, le genre métaphorique, le genre noble ou élevé, Quelquefois, on mélangeait deux de ces modes.
Les onomatopées sont très fréquentes dans les vers du Che-King, il semble que ces harmonies imitatives charmaient tout particulièrement les poètes d'autrefois.
Voici l'énoncé d'une de ces strophes:
Kin-tchi Yin-Yin
Tou-Tchi Song-Song
Tcho-Tchi Pong-Pong
Sio-Liu Ping-Ping
Sur les seize mots, qui composent ce quatrain, huit ne signifient rien; il reste donc peu de chose pour exprimer la pensée de l'auteur, mais ce qui reste suffit au poète chinois. Voici le sens de ces vers:
«On apporte les matériaux: Yin-Yin.
Les charpentiers taillent: Song-Song.
Les menuisiers clouent: Pong-Pong.
On construit la palissade: Ping-Ping.»
Les Chinois ont l'habitude de dire: «L'arbre de la poésie prit racine au temps du Che-King, ses bourgeons parurent avec Le-Ling, et Sou-Vou qui vivaient sous l'empereur Vou-Ti (140 ans avant notre ère). Ses feuilles poussèrent en abondance sous le règne des Han et des Ouei, mais il était réservé à la dynastie des Tang de voir ses fleurs, et de goûter ses fruits.»
C'est, en effet, sous les Tang que vécurent Li-Tai-Pé et Thou-Fou, les deux plus grands poètes qu'ait eu la Chine. Les Tang régnèrent de l'an 618 à l'an 909 de notre ère. Li-Tai-Pé naquit en 702 et Thou-Fou en 714. Il y a donc plus de onze cents ans que les deux poètes jouissent en Chine d'une popularité incomparable que le temps n'a fait qu'accroître. Dans ses vers, Li-Tai-Pé a une forme originale et brève, un style coloré aux images rares et choisies, plein d'allusions, de sous-entendus et souvent d'ironie; ce poète aimait le vin et s'enivrait fréquemment, mais il abrite souvent derrière le paravent de l'ivresse de graves manquements à l'étiquette dont les courtisans s'offensaient.
Thou-Fou est considéré comme l'égal de Li-Tai-Pé, sans que les Chinois aient osé décider lequel surpasse l'autre: «Lorsque deux aigles ont pris leur essor, disent-ils, et s'élèvent à perte de vue, qui donc pourrait reconnaître lequel des deux a volé le plus près du ciel?»
Thou-Fou naquit à King-Tcheou, dans la province de Chen-Si (montagne occidentale); ses parents étaient fort pauvres, mais remarquant chez leur fils une intelligence peu commune, ils l'envoyèrent néanmoins aux écoles. Thou-Fou obtint le grade de bachelier, puis celui de licencié, puis il échoua au doctorat. Il ne s'obstina pas à courir une seconde fois la chance du concours, et se laissa aller à la passion qui l'entraînait vers la poésie.
L'envergure de son esprit lui permit d'embrasser tous les genres à la fois: «Il fut,» disent les Chinois, «éloquent, sublime, délicat, brillant.» Il aimait la nature par dessus tout, et son plus grand bonheur était de la chanter. Avec moins d'étrangeté, moins d'imprévus, les poésies de Thou-Fou sont presque aussi pittoresques que celles de Li-Tai-Pé, le grand ami qu'il proclamait son maître; elles sont plus aisément traduisibles ayant plus de naturel, de tendresse compatissante, d'émotion devant les douleurs de l'humanité. Lisez ce poème qui est un de ses meilleurs:
LE BEAU PALAIS DE JADE
«En faisant mille circuits, le ruisseau court, sous les sapins, entre lesquels le vent s'allonge.
Les rats gris s'enfuient vers les vieilles tuiles.
À quel roi fut ce palais, on ne le sait plus. Le toit, avec les murailles, au pied de ce rocher à pic, tout est tombé. Les Feux-Esprits, nés du sang des soldats tués, hantent la ruine. Sur la route détruite, les sources qui s'écoulent, semblent sangloter des regrets...
Et du bruit de toutes ces eaux vives, les échos forment une véritable musique. La couleur de l'automne jette sa douce mélancolie sur toutes choses.
Hélas! la beauté de celles, qui, là furent belles, devient maintenant de la poussière jaune...
À quoi servit, alors, d'admirer le charme factice du fard et même la vraie beauté qui s'en ornait, non moins que lui, éphémère!...
Et ce roi! qu'est devenue la garde fringante qui accompagnait son char doré!...
De tant de biens, de tant de créatures, que lui reste-t-il aujourd'hui?... Rien de plus qu'un cheval de pierre sur son tombeau.
Une profonde mélancolie me vient; sur la natte que m'offre l'herbe douce, je m'assieds. Je commence à chanter.... Mes larmes, qui débordent mouillent mes mains, me suffoquent...
Hélas, tour à tour, chacun s'avance sur le chemin. Et tous savent bientôt qu'il ne conduit à rien.»
En voici une de Li-Tai-Pé, intitulée:
JEUNESSE
«L'insouciant jeune homme qui habite sur le chemin des tombes impériales non loin du Marché d'or de l'est, sort de sa demeure au pas cadencé de son cheval blanc sellé d'argent. Puis il le lance au galop à travers le vent printanier.
Sous les sabots, c'est comme un éclaboussement de pétales, car les fleurs tombées forment partout un épais tapis. Il ralentit sa course, indécis... Où irais-je? Où donc m'arrêter?...
Un rire clair et léger, un rire de femme lui répond d'un bosquet voisin.
Voilà qui le décide: c'est à ce cabaret qu'il s'arrêtera.»
De tous temps, les poètes chinois ont uni la poésie à la musique, et ont chanté leurs vers.
Ils les chantent encore, et très probablement sur les mélopées d'autrefois!