LÉGENDES ET CONTES
I
L'ABEILLE BLEUE
Un soir, dans le pavillon d'une bonzerie, où il s'était retiré, le jeune étudiant Bambou d'Or travaillait assidûment, comme à son ordinaire, lorsqu'il entendit, hors de la fenêtre, une voix de femme s'écrier:
—Oh! que le seigneur Bambou d'Or est donc studieux!...
Très surpris, il se leva vivement, et se pencha au dehors, pour regarder.
Il vit, en longs vêtements bleus, une si incomparablement jolie fille, qu'il comprit tout de suite que ce ne pouvait pas être un être réel. Cependant, il lui demanda poliment qui elle était.
—Regardez-moi bien, dit-elle d'un ton légèrement moqueur, ai-je l'air d'un faune?... À quoi bon les questions inutiles? Avez-vous peur de m'ouvrir votre porte?
—Oh non! qui que vous soyez, entrez! s'écria Bambou d'Or en se hâtant d'écarter les battants de laque rouge.
L'inconnue, ramassant ses longues robes, pénétra, presque en courant dans le pavillon.
—Fermez, dit-elle, fermez bien.
Il tira les verroux, baissa le store devant la fenêtre, et raviva un peu la lampe. Puis il se retourna vers la jeune fille, qui, debout au milieu de la chambre, souriait maintenant en le regardant.
Elle lui parut à tel point jolie et il était si ému de la voir, que son cœur battait des coups de plus en plus profonds et qu'il lui était impossible de parler.
Elle souriait toujours, en le regardant.
—Je vous remercie de votre hospitalité, dit-elle, d'une voix très douce, mais ne craignez rien, je suis extrêmement mince, et je ne tiendrai pas beaucoup de place.
Il croyait rêver, quand il la vit détacher sa longue tunique de soie qui tomba sans bruit, et se blottir dans un fauteuil d'osier où elle s'endormit.
Ils devinrent amis, il aima beaucoup cette délicieuse enfant qui revint, fidèlement, chaque soir, mais fuyait précipitamment avant la fin de la nuit.
Un soir qu'ils causaient ensemble, en mangeant des sucreries, il s'aperçut à ses discours, qu'elle connaissait à fond la musique.
—Votre voix est si fine et si charmante lui dit-il que je meurs d'envie de l'entendre; pourtant, il me semble que si vous chantiez une chanson, vous absorberiez mon âme.
—J'ai peur en effet, d'absorber votre âme, dit-elle en riant, et je n'ose pas vous chanter ma chanson.
Bambou d'Or la pria avec insistance, et elle lui dit enfin:
—Votre servante ne veut pas vous désobéir, ce serait cependant pour moi très dangereux d'être entendue par quelqu'un d'autre que vous. Puisque vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.
—Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement, et chanta:
Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.
Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.
Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin
la broderie de mes souliers
Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.
Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible; pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le cœur.
La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda avec inquiétude au dehors.
Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.
—Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or tout ému.
Elle répondit en essayant de sourire.
«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe, et ne suis-je pas un esprit?
Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.
—-Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t- elle.
—Pourquoi? Pourquoi?
—Sentez comme mon cœur bat fort, trop fort ... c'est par l'effet du pressentiment.
—Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié est finie.
Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation. Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en arrière.
—Mon cœur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.
Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout à coup elle disparut.
Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement: «Au secours.»
Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.
Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée, grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux encore.
Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre s'enfuyait.
Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte. Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.
Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant, elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:
«Merci!»
Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre ouverte, elle s'envola sans retour...
II
LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS
Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande sœur?... Mes pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.
—Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.
—C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé. Ta sœur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.
—Je vais aller jusqu'au tournant de la route...
L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:
—Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère! grand'mère! elle est folle!
L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans laisser le temps à son cœur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix entrecoupée:
—J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir même une audience du vice- roi...
—Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.
—Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.
Elle s'enfuit et de loin cria encore:
—Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.
—Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.
Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.
Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances, couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle était suspendu un gong énorme au métal étincelant.
Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore qui flamboyait au soleil couchant.
Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se rendait coupable d'une telle chose.
À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.
C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin, et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence auguste.
—Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma justice?
—Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois lui rendre.
—À moi? Qu'est-ce que tu dis?...
—Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et je sais des choses que je ne devrais pas savoir.
—Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien, voyons ces choses.
Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:
—Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le vieillard, voici la pierre tombée du ciel!—Alors, frappons-la, pour qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies, s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant: «Que voulez-vous de moi?—Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons, en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit; car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais, poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre fils, afin que je le sauve.
Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.
—J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.
On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.
En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait si, en effet, elle n'avait pas rêvé... Pourtant elle tâtait la pierre suspendue à sa ceinture dans un petit sac et il lui parut qu'elle s'agitait comme une bête vivante.
Avant que Jade Pur eût perdu de vue le palais, elle entendit que l'on courait, en criant derrière elle. Un groupe de serviteurs du vice-roi la rejoignit, l'arrêta; un grand eunuque la prit dans ses bras et, rebroussant chemin, à toutes jambes l'emporta.
Elle se retrouva devant le vice-roi dont le visage était bouleversé et qui arpentait la salle fébrilement.
—Jeune fille, jeune fille, s'écria-t-il, tu as dit vrai. Un messager de Cèdre d'Or m'apprend que l'empereur lui a confié, en effet, la plus précieuse des reliques: une griffe du roi des Dragons, pour la porter dans une pagode lointaine. Que sais-tu de plus? Où est mon fils en ce moment?
Jade Pur prit la précieuse pierre qu'elle portait à sa ceinture et l'approcha de son oreille. Elle entendit d'abord un murmure sourd et confus qui peu à peu se précisa et elle perçut des paroles qu'elle répéta à mesure.
—Il est à 200 lis seulement d'ici, sur le territoire du Fo-Kiang. Il ne sait pas encore que la griffe du roi des Dragons lui a été dérobée.
—Va, va, ma fille, dit le mandarin en trépignant d'impatience.... Le cortège est prêt, les chevaux sont harnachés. Va, va, brûle la route, sauve mon fils!...
Depuis des jours, depuis des semaines, depuis des mois, Cèdre d'Or, guidé par Jade Pur, poursuivait le ravisseur de la sainte relique, par les forêts, par les montagnes, par les déserts. Le fils du vice-roi et la jeune fille étaient presque à bout de force, mais non pas à bout de courage.
Jade Pur s'était présentée, sous le costume d'un jeune garçon à Cèdre d'Or, et il ne savait pas qu'elle était une femme. La pierre magique qu'elle portait, ne parlait qu'à elle. Il la suivait avec confiance, car ils ne perdaient jamais les traces du voleur qu'ils ne pouvaient joindre, mais qu'ils serraient toujours de près. Cèdre d'Or était fort brave et instruit, digne en tout point de la faveur dont l'empereur l'avait honoré et, seuls, des génies immortels pouvaient triompher de lui. Il luttait pourtant grâce à la pierre magique, qui l'égalait presque à son adversaire.
La tactique avait été d'empêcher le ravisseur d'approcher des domaines du roi des Dragons, car la relique ne pouvait être rendue qu'au Dragon lui-même.
Ce soir-là, Cèdre d'Or et Jade Pur étaient étendus sur une grève au bord de la mer, attendant la marée et le vent, pour s'embarquer sur une petite jonque couchée sur le flanc à quelque distance dans le sable que l'eau n'atteignait pas encore.
Cette fois, il fallait quitter la Chine pour continuer la poursuite du voleur fugitif qui avait passé là quelques heures plus tôt et avait fui sur la mer. Jade Pur se sentait le cœur serré à l'idée de s'éloigner de son pays, de se confier aux vagues capricieuses sur une aussi frêle embarcation. Elle songeait à sa chaumière, au vieux sapin tordu, aux iris et aux nénufars qui bordaient le petit étang, tout en or au soleil levant, et où un oiseau venait boire. Sans doute elle ne les reverrait jamais. Allait-elle enfin atteindre le but, ou fallait-il perdre tout espoir? En tous cas, celui qu'elle avait voulu sauver échapperait à la mort: une fois hors de Chine, il n'y rentrerait que lorsque la sentence serait rapportée...
Alors, si elle revenait, elle, c'est lui qu'elle ne reverrait plus!
Cèdre d'Or, couché sur le sable, regardait Jade Pur à la dérobée et, au soupir qu'elle poussa, répondit par un soupir pareil. Il savait maintenant que Jade Pur était une jeune fille. Un courrier de son père venait de lui révéler ce mystère, qui éveillait en lui un trouble profond.
Un à un les bateaux se relevaient, dans le petit port de Liang-Kiang. La jonque fut à son tour atteinte par l'eau: les deux marins qui la montaient dressèrent le mât, tendirent la voile de paille, d'un sifflement appelèrent les deux passagers et bientôt, bondissant sur les lames, la jonque s'éloigna du rivage.
Poussée par un bon vent, elle aborda, après trois jours de navigation, à la petite île d'Okinava-Sima, au Japon.
La contrée était ravissante avec ses falaises dont les fleurs et les lianes croulaient en cascades, ses tapis de mousse, sa verdure claire qui contrastait avec le ton sombre des vieux cèdres.
Mais les voyageurs n'avaient pas le loisir de s'attarder dans la contemplation de la nature.
Jade Pur, les yeux demi-clos, interrogeait la pierre, car aucun vestige de celui qu'ils poursuivaient n'était visible. La pierre indiqua une forêt dont la lisière barrait comme d'un mur le côté droit du paysage. Elle s'élança dans cette direction et Cèdre d'Or la suivit.
—Il me semble, dit-elle tout en courant, que mon talisman n'est plus aussi lucide depuis que nous avons touché une terre étrangère: la voix qu'il recèle est très lointaine et confuse.
—Hélas! s'écria Cèdre d'Or, que ferons-nous sans ce guide? Allons-nous perdre la trace de la précieuse relique? Me faudrait-il rester ici en exil? Et il ajouta plus bas: Y resteriez-vous avec moi?
Jade Pur rougit mais ne répondit pas.
—Chut, dit-elle, j'entends des voix et des rires.
Ils étaient entrés dans la pénombre verte de la forêt. Avançant avec précaution, ils virent, entre les branches, toute une société assise en cercle dans une clairière et jouant à différents jeux avec une gaîté bruyante et un complet laisser-aller. Une belle femme se penchait vers un homme, très corpulent, à la tête rasée, qui lui parlait tout bas d'un air tendre.
—Allons nous-en, chuchota Cèdre d'Or, nous n'avons que faire de ces gens-là.
—N'est-ce pas notre voleur qui a changé de forme?...
Ils s'éloignèrent, mais Jade Pur était inquiète, comme désorientée, la pierre magique contre son oreille ne laissait plus entendre qu'un grondement sourd.
Tout à coup des flammes crépitantes brillèrent derrière des buissons et ils virent un démon effrayant qui remuait avec un trident rougi au feu un amas informe d'animaux vils et de débris humains. Le démon à la face horrible proférait des malédictions.
Cèdre d'Or qui était savant dit tout bas:
—C'est Tso-Tsum, un des serviteurs de Fon-Tse-Ta-Ti, le roi de la Ville Infernale. Il habite la terre, préside à la cuisine et surprend les aveux des hommes pendant leur sommeil. Il a fait sans doute le dîner de ces bruyants joueurs.
Mais le démon tourna les yeux vers ceux qui l'épiaient et ce regard les brûla comme un jet d'eau bouillante, si bien qu'ils s'enfuirent et coururent longtemps sans s'arrêter.
Ils se retrouvèrent sur la grève où ils avaient débarqué. Là, deux jeunes garçons causaient et l'écho répercutait leurs voix claires, de sorte que l'on entendait toutes leurs paroles.
—Je te dis que le Dragon japonais qui n'a que quatre griffes a été fâché.
—Pourquoi? Parce que la terre a tremblé quand la cinquième griffe du Dragon chinois a touché notre île?
—Oui, et il a envoyé une de ses sirènes qui s'est emparée du coffret d'or.
Les deux lutins tournaient l'angle du rocher et Jade Pur s'élança vers eux pour en entendre davantage; mais les lutins avaient disparu.
Elle vit alors une femme richement vêtue, les cheveux épars, qui arpentait la grève en déclamant un poème et ce qu'elle disait était si beau que Jade Pur se sentait inondée de joie. Elle tomba à genoux et joignit les mains quand la poétesse s'arrêta devant elle. Celle-ci lui souriait et dit d'une voix harmonieuse:
—Puisque tu comprends la poésie, tu es digne d'être exaucée. Le coffret qui contient la griffe du roi des Dragons a été jeté à la mer. Une vague l'a rejeté à mes pieds et je l'ai donné à la grande prêtresse de Ten-Sio-Daï-Tsin, la déesse Soleil. Va, chante-lui mon poème et elle te donnera la relique.
En même temps, elle lui mit dans la main le poème écrit sur du satin blanc et aussitôt Jade Pur se sentit capable de le chanter. La poétesse la conduisit vers une grotte où une danseuse sacrée, dans un costume magnifique et armée d'un sabre, gardait l'entrée. Elle revêtit Jade Pur d'une robe de cérémonie, lui donna un instrument de musique et l'emmena jusqu'au fond de la grotte.
La grande prêtresse était merveilleusement belle. Elle s'entourait de nuages en fumant une petite pipe d'argent et cependant elle éblouissait. Jade Pur, comme transportée, hors d'elle-même, chanta de toute son âme et il lui sembla qu'elle montait au ciel.
La jonque vient d'aborder sur la rive de Chine. Cèdre d'Or serre sur son cœur la jeune fille qui l'a sauvé en lui rendant la relique.
—Que j'ai hâte d'être revenu auprès de toi et que tu deviennes ma femme chérie, dit-il.
Puis il s'arrache d'elle en pleurant et enfourche un cheval fringant, qui se cabre et part au galop.
Jade Pur, heureuse et fière, se met en route à son tour, mais dans une autre direction.
Ceux qu'elle a vaincus lui en veulent encore, car un orage furieux la poursuit. Loui-Kouin, le valet du tonnerre, tape à tour de bras sur son cercle de gongs et lance vingt fois la foudre; mais il n'atteint pas la jeune fille, qui revoit enfin le petit étang bordé d'iris et de nénufars, couleur d'or au soleil levant, et où vient boire un oiseau.