II

Le petit marquis, en sa lente promenade, avait été, cependant, quoiqu’il errât, traînant ses pas sans aucun but, comme instinctivement attiré, poussé par une marche machinale vers le théâtre de Drury Lane, où, calculant avec soin ses ressources, supputant ce que lui coûtait sa maigre nourriture et son pauvre gîte, il se glissait, parfois, heureux d’échapper à la réalité par le rêve, aux dernières places du parterre, — ce parterre qui, par une ironie à la fois comique et irritante, s’appelait pit, comme le terrible adversaire du pays. Et, là, M. de Beauchamp d’Antignac écoutait les comédies de Sheridan et les drames de Shakespeare; mais il n’entendait guère ni ceux-ci ni celles-là, et se contentait de lorgner les jolies filles. Oui, Drury Lane, c’était le charme exquis des actrices anglaises, les profils d’anges, les voix faites de caresses, les joues en fleurs, les lèvres roses, humides, les jolies bouches aux dents blanches; c’était la belle Sarah Siddons, c’était Ophélie, Jessica, Portia, les évocations shakespeariennes; mais quoi! ce n’était pas le rire clair de Molière, la finesse de Marivaux, la pirouette de Molé sur son talon rouge, la riposte allègrement française, pas plus que le solide et patriotique roast beef, le vieux roast beef anglais n’était la cuisine du pays, le civet de lièvre périgourdin, que M. de Beauchamp arrosait de piquette rose, quand le champagne semblait l’énerver, et qui lui paraissait délicieuse sous le ciel de Saint-Alvère et de Bergerac.

Pourtant, encore une fois, Drury Lane, le théâtre, c’était la halte dans le songe, l’illusion, l’oubli. Et le petit marquis, sous la colonnade, interrogeait l’affiche du lendemain, épelant le titre de la pièce: The School for Scandal, — la Médisance, souveraine en tous pays, — lorsqu’en détournant la tête et en regardant du côté de la rue, il aperçut, toute seule dans ce coin de Londres, comme il y était seul lui-même, une jeune fille, jolie à croquer, coiffée d’un bonnet blanc coquet, qui se tenait accotée contre le mur de brique d’un logis fermé et tenait entre les mains un panier de fleurs, — un petit éventaire plutôt, — qu’elle eût présenté aux passants, s’il y avait eu là des passants dans cet étouffant Sunday désert.

Le petit marquis prit son lorgnon et regarda la jolie fille.

Une bouquetière, mais élégante, proprette et correcte, — et, tout à coup, corrigeant par un sourire son petit air triste, puisque quelqu’un tournait les yeux vers elle. Les fleurs étaient jolies comme la fleuriste, de ces fleurs qui s’ouvrent au soleil de Londres, jaunes et rouges, mais d’un éclat passager, où la rosée, sur les pétales, est encore une goutte de brouillard. Et, au-dessus des roses rouges ou des roses pâles, le visage de la bouquetière était plus frais, plus fin, d’un ton plus doux, d’une couleur plus vivante que toutes ces fleurs entassées. M. de Beauchamp pensait involontairement à de galantes images du chevalier de Parny ou de M. de Pezay. C’était, précisément, comme un bouton de rose qui se fût épanoui en une chair de femme: — une tête juvénile, un nez fin, des lèvres toutes roses, et, sous des cheveux blonds relevés, tirés et lissés sur les tempes, deux yeux d’enfant, des yeux faits pour le pétillement de la jeunesse et de la joie, mais qui, tout au fond de ce bleu de printemps, avaient une mélancolie vague, un regret, une songerie douloureuse, peut-être, passant là comme une nuée sur un ciel de mai.

— Voilà, vertubleu, se dit Beauchamp, une petite Anglaise qui est jolie comme une fillette de Greuze.

Et, traversant la rue, s’avançant et tendant la main vers une rose, il s’apprêtait à demander, en anglais: «How much? (Combien?)», à la jolie fille, lorsque la bouquetière, offrant son éventaire, dit, faisant rapidement une révérence:

— Fleurissez-vous, monsieur!

O stupéfaction! La fleuriste était une Française! Le marquis retrouvait là, devant ce théâtre fermé, en cette rue déserte, une compatriote perdue comme lui dans ce vaste Londres!

— Ah! bah! dit-il, nous sommes pays!

— Parfaitement, fit le petit Greuze.

— Mais à quoi avez-vous deviné que je suis Français?

— Et comment, vous, n’avez-vous pas deviné que je suis Française?

Elle avait raison, la jolie bouquetière. A quelque chose d’alerte et de piquant, le petit marquis eût pu voir que la vendeuse de fleurs n’était pas une de ces belles Anglaises aperçues dans les allées d’Hyde Park. Il prit la rose pâle et, cette fois, dit:

— Combien?

— Oh! ce que vous voudrez, monsieur! Un penny, un sol. Rien du tout, s’il vous plaît. Entre compatriotes, on ne fait pas d’affaires!

Elle souriait, essayant d’être gaie.

— Soit, fit le marquis; mais il faut vivre.

Il prit un shilling dans sa bourse et le mit dans la petite main de la bouquetière.

— Oh! dit-elle, c’est beaucoup! C’est beaucoup trop! Vous payez comme un lord.

— C’est tout juste l’indemnité que m’accorderait le gouvernement anglais si j’en faisais la demande. Mais, Dieu merci, il me reste de quoi subsister encore et il me répugne de devoir quelque chose à des gens qui canonnent nos compatriotes... Des Jacobins, sans doute, de la canaille, mais de la canaille française! Et puis, vous savez..., dans une semaine...

— Dans une semaine?

— Oui, dans huit jours, nous serons à Paris!

— Dans huit jours?

— Les nouvelles sont bonnes... On a acheté, et plus cher qu’un shilling, des gens importants du gouvernement de la République, et les bank-notes vont nous ouvrir, plus sûrement que les obusiers, le chemin de la France. C’est à Paris, ma chère enfant, que vous pourrez vendre vos roses..., dans huit jours!

Il répéta, insistant, scandant les syllabes:

— Dans huit jours!

La petite eut une moue charmante. Et, hochant la tête, elle dit, la voix changée:

— Oh! à Paris, je ne vendrais pas de roses!

Elle tenait toujours le shilling comme si elle n’eût osé le glisser dans son tablier. Et, de ses yeux bleus, elle regardait le petit marquis bien en face. Il était même un peu troublé par ce franc regard, très doux, caressant, gentiment narquois, et d’une tendresse au fond mélancolique.

— Vous n’êtes pas bouquetière, à Paris?

— Non, dit-elle. Je suis...

Elle s’arrêta, comme si elle hésitait à révéler un secret.

— Vous êtes?

— J’étais..., fit-elle.

Et, après tout, pourquoi dire à cet inconnu ce qui était fort inutile à révéler? Mais lui, gracieux, gentiment, se rapprochant d’elle et respirant la pâle rose:

— Vous étiez...?

Il quêtait la réponse comme une aumône. Et puis, entre compatriotes, pourquoi se cacher et ne point parler, ne point causer, là, franchement, dans cette rue étrangère comme dans un salon parisien:

— J’étais comédienne!

— Ah! bah! fit le marquis. Comédienne? Et voilà pourquoi, sans doute, vous venez vous établir tout près de Drury Lane?

— L’odeur des coulisses, la vue des affiches!

Et la fleuriste, montrant ses dents blanches, riait, cette fois, de bon cœur.

— Comédienne! répétait le petit marquis, en regardant, avec plus d’attention encore, la vendeuse de fleurs.

Elle avait, en effet, dans le port, dans la façon à la fois élégante et hardie dont elle portait l’éventaire, une grâce et un gentil aplomb qui ne rappelaient en rien la faubourienne. Le bonnet blanc planté sur les cheveux, les petits pieds bien chaussés de souliers fins, la jupe aux plis soignés, tout, en la jolie bouquetière, rappelait plutôt l’actrice échappée des mains de la costumière que la marchande des rues vendant des fleurettes aux passants.

— Comédienne!

Et, dans cette rue londonienne, en tête-à-tête avec la jolie Française, le marquis de Beauchamp avait, tout à coup, la sensation d’échanger quelques propos aimables, dans un coin de coulisses, avec une actrice prête à entrer en scène.

— En vérité, dit-il, vous êtes au théâtre?

— J’y étais... Mais quoi! lorsque j’ai vu mes camarades arrêtés, j’ai eu peur!

— Vos camarades?

— Sans doute.

— Quels camarades a-t-on arrêtés?

— Comment, vous ne savez pas? Mais ceux de la Comédie-Française!

Le marquis de Beauchamp d’Antignac était stupéfait. Eh! quoi! cette petite fleuriste rencontrée là, et à qui il venait de donner une pièce blanche pour soulager quelque détresse vaguement devinée sous la coquetterie et la propreté du costume, — c’était une comédienne de la Comédie-Française? Une actrice! Il avait toujours aimé — de loin, malheureusement — les actrices. Elles lui semblaient des porteuses de rêve. Au delà des quinquets de la rampe, elles passaient devant ses yeux comme des prêtresses de cet idéal que tout homme porte en soi-même. Petit gentilhomme périgourdin, il eût, naguère, donné une année de sa vie pour être reçu au foyer de la Comédie, voir de près une de ces créatures de charme, d’esprit, de beauté... Et, par ce dimanche de juin, dans le désert du grand Londres «ensundifié», — il se trouvait face à face avec une de ces adorées qui lui souriait, le regardait, lui parlait... Ces choses n’arrivent que dans les romans ou les comédies. M. Marmontel en eût fait un conte.

— Vraiment, mademoiselle, vous êtes actrice et vous appartenez à la Comédie-Française?

— J’ai cet honneur, dit la bouquetière.

Elle ajouta bien vite:

— Oh! je ne suis pas Mlle Contat!... Mais, toute petite pensionnaire que je suis, j’ai eu l’honneur de doubler Mlle Charlotte Lachassaigne, dans Le Mariage de Figaro, un soir qu’elle ne pouvait jouer Fanchette. Oui, Mlle Lachassaigne, qui passe pour être fille du prince de Lamballe, vous savez! J’ai joué Fanchette au pied levé!

— Il est très joli, votre pied! dit le petit marquis.

Mais, sans paraître faire attention au compliment, la jolie fille continua, heureuse, sans doute, de parler de son théâtre, de son cher théâtre, de ces coulisses dont l’odeur reste aux narines et la passion au cœur, quand on les a quittées, quand elles vous ont quitté.

— Et comme j’avais été applaudie au défilé du quatre, vous savez, sur l’air des Folies d’Espagne, le soir que je remplaçais Mlle Charlotte, malade, et que M. Caron de Beaumarchais, me donnant une tape sur la joue, m’avait dit: «Petite Fanchette, je te ferai un rôle», voilà: j’ai pris ce nom de Fanchette, je l’ai gardé au théâtre, je l’ai gardé à la ville, et la Fanchette de M. Caron de Beaumarchais est devenue Fanchette la bouquetière, pour vous servir, monsieur, si vous avez à fleurir votre boutonnière ou le corsage de quelque jolie dame!

Une actrice de la Comédie-Française! Le marquis ne pouvait se lasser d’examiner, d’étudier cette gentille personne, qui le regardait aussi, hardiment, de ses beaux yeux bleus. Et, avec cette facilité qu’on a à se confier très vite aux compatriotes en pays étranger, la jeune fille racontait, en affectant une gaieté qu’elle n’avait pas sans doute, comment elle avait rêvé de devenir une grande comédienne, petite ouvrière qu’elle était, quittant le logis de la rue Beautreillis pour figurer dans les pièces de théâtre, grondée par ses parents, mais, malgré eux, montant sur les planches, heureuse de voir de près les admirables artistes qu’elle voulait imiter: M. Préville, M. Dugazon, Mlle Olivier, — si jolie avec ses cheveux blonds, Mlle Olivier, qui créait Chérubin, et qui mourait en plein triomphe, attristant ce Paris qu’elle avait charmé.

— Et, après avoir été figurante, j’allais devenir..., j’étais devenue actrice! M. Monvel ne m’appelait jamais que Fanchette, petite Fanchette, comme M. de Beaumarchais. Et patatras! la bourrasque arrive, je prends peur et je me sauve pour venir tenir ici un autre emploi et jouer les fleuristes! Ah! que je regrette d’avoir quitté Paris! On m’y aurait peut-être coupé le cou, — car, je puis bien vous le dire, je suis royaliste; mais, au moins, je n’aurais pas respiré le brouillard de Londres, qui me fait mal et me donne l’envie de reprendre un bateau pour Boulogne ou Calais!

— Ma chère enfant, vous avez les mêmes regrets que moi, et il me semble que vous exprimez mes propres pensées; mais, je vous l’ai dit, fit le marquis, rassurez-vous. Vous ne le respirerez pas longtemps, ce diable de brouillard, qui me prend à la gorge, comme vous. L’argent, je vous l’ai dit, vous entendez, l’argent, un roi qu’on ne détrône pas, aura raison de ces Jacobins. Et, dans huit jours...

— Dans huit jours?

— Et, dans huit jours, vous rejouerez peut-être Fanchette à la Comédie, et, au lieu de vendre des bouquets, ma belle petite, vous en recevrez sur la scène, et c’est moi, le marquis de Beauchamp d’Antignac, qui vous jetterai la première rose!

— Que Dieu vous entende, monsieur le marquis! En attendant, fleurissez-vous, monsieur... Fleurissez-vous, mesdames!