VII

Alors, le marquis de Beauchamp d’Antignac n’eut plus qu’une pensée: donner à cette enfant une tombe dans la terre d’exil. Elle dormirait là sous le green où reposaient des générations disparues. Elle ne reverrait pas son Paris, la petite Fanchette, elle ne reverrait pas son théâtre. Et, lui, s’embarquerait-il seul et continuerait-il le voyage entrepris pour elle? Dans le cimetière de Douvres, les fossoyeurs creusèrent la fosse où l’on descendit la Française. Le ciel d’hiver s’était éclairci comme pour sourire à la petite morte. Le jaune brouillard s’était dissipé et il y eut un rayon pâle sur la bière glissant le long des cordes. Un vieux prêtre catholique breton, réfugié à Douvres, ayant appris qu’une compatriote était morte, était venu réciter la prière des morts.

— Je sais bien que c’est une comédienne, dit-il au marquis; mais elle a droit au De profundis!

Le petit marquis remercia le vieillard. Il ne quitta l’auberge, où il retrouvait la place et comme l’ombre de Fanchette, que lorsque le tailleur de pierres à qui il avait commandé une inscription pour la tombe lui eût livré l’humble monument. Oh! une simple pierre avec un nom: Fanchette, — et le titre dont elle eût été fière, la bouquetière de Drury Lane:

FANCHETTE

de la Comédie-Française.

Il avait, d’abord, voulu mettre le nom de l’orpheline: Lise. A quoi bon? Elle avait été Fanchette, un soir, la Fanchette de Beaumarchais. Elle serait Fanchette pour l’éternité, s’il y a une éternité pour les tombes.

Et quand il eut dit, épelé, redit ce nom gravé sur la pierre grise, il reprit tristement le chemin de Londres, il refit, comme il eût suivi le chemin d’un calvaire, la route parcourue avec la jolie fille blottie contre lui; il rentra morne, accablé et comme vieilli dans le gouffre énorme de la cité toute en liesse. C’était le soir, et, par une ironie amère, le soir de la veille de Christmas, du Christmas joyeux, bruyant, turbulent, kermesse géante, qui emplissait Londres de lumières crues, de mangeaille et de marée sous les touffes de houx faisant aux poissons volumineux, aux homards, aux crabes, aux biftecks saignants, des auréoles de verdure. L’exilé regardait, comme hébété, les êtres et les choses. Les passants chantaient, la foule se poussait autour des débitants de viande ou de coquillages. Il y avait partout une intensité, une fureur de vivre. Dans tout ce peuple aussi, une ardeur belliqueuse dans sa joie de frairie annuelle. Un vent de victoire dans cette bourrasque de plaisir.

Le petit marquis frappa à la porte du logis de Crown Court, toujours aussi noir, aussi solitaire, aussi lugubre, et mistress Sniddle lui apprit comme une bonne nouvelle que sa misérable chambre était encore libre. Et, en effet, c’était une consolation pour le marquis de retrouver l’asile où Fanchette l’avait soigné, lui avait lu, là, Richardson. C’était hier. Et c’était si loin, déjà si loin!

— Pauvre miss Fanchette, dit la logeuse. Alors, elle s’est envolée, la petite fauvette?

Le nom sourit à Hector de Beauchamp. C’était bien cela. Un être ailé et chantant. Il dit:

— Oui, envolée. Je la retrouverai ici, par le souvenir!

Les chansons de Noël, les bruits des cohues de Christmas lui arrivaient comme une lointaine rumeur confuse, et l’abandon du destin lui était plus cruel dans cette joie brutale de toute une ville en liesse. Ah! dans la chapelle du château, à Saint-Alvère, l’arbre chargé de pommes et de grappes conservées des raisinières, l’arbre illuminé de bougies que le chapelain bénissait, autrefois, autrefois...


Il devait en revoir bien souvent, le petit marquis, des Christmas anglais et se rappeler ainsi, tous les ans, les Noëls évanouis de son cher Périgord. Les années, en effet, succédaient aux années et les huit jours du petit marquis devenaient des huit ans, des dix ans, plus encore... Le siècle avait fini, le dix-huitième siècle des philosophes et des paniers, des têtes poudrés et des têtes coupées, le siècle de la liberté pour les uns, de l’exil pour lui. Le siècle nouveau avait apporté des idées et des mœurs nouvelles, roulé des événements et des hommes. Il était né au bruit du canon, il continuait avec des mitraillades. Le marquis de Beauchamp reprenait instinctivement, mécaniquement, avec une sorte d’obstination machinale, ses promenades interrogatives du côté de l’ «Office des Étrangers».

— Que se passait-il? Qu’y avait-il de nouveau en France? En Europe? Allait-on pouvoir, enfin, faire ses malles et rentrer?

Non. La barrière était toujours dressée.

Il fallait des démarches pour se faire rayer de la liste des émigrés. Et, disait-on, une fois en France, on demeurait encore surveillé par les yeux de la police. Surveillé! Le mot retentissait à l’oreille du marquis comme une injure! Quoi! ne se pouvoir promener sur les boulevards sans qu’un mouchard de M. Fouché vous marchât sur les talons! Continuer à être suspect comme au temps même de la Terreur! Voir dans M. de Bonaparte un remplaçant de M. de Robespierre! Ah! non, vertubleu, non, mille fois non! Mieux valait encore la misérable chambre de Crown Court et le brouillard jaune de ce diable de Londres!

Et puis, maintenant, Hector de Beauchamp avait, dans cette Angleterre, un coin sacré où il allait parfois comme en pèlerinage et on eût dit qu’à Douvres il y eût, pour sa pensée et son corps, des racines. C’était, dans le green, la petite pierre sous laquelle reposait Fanchette, et il quittait volontiers son logis pour aller porter, déposer là-bas un bouquet de fleurs, de fleurs pareilles à celles que la comédienne étalait autrefois sur son éventaire.

Le temps marchait, et les années d’attente et de misère continuaient pour le petit marquis, pouffant de rire lui-même à cette idée que tout, comédie, tragédie, éloignement, tristesse, finirait «dans huit jours»!

— Ah! mes huit jours, comme ils s’allongent, mes huit jours!

Il n’eût tenu qu’à lui de revenir après la paix d’Amiens et lorsque Bonaparte permettait aux émigrés de rentrer. Mais, puisqu’on ne lui rendait pas ses biens, de quel droit rendait-on au marquis sa patrie? Il était plaisant, en vérité, ce Premier Consul, il jouait au souverain et ne disait-on pas qu’il venait d’adopter une livrée verte? Une livrée verte! La couleur de celle des gens de M. le comte d’Artois! Le marquis eût sifflé au passage l’équipage consulaire, — d’autant plus (les gazettes anglaises rapportaient le mot) que Bonaparte avait dit: «Ils sont ridicules les animaux qui me contestant le droit de choisir mes couleurs! Est-ce que je ne vaux pas le comte d’Artois? Ah! ma foi, ils en verront bien d’autres!»

— «Ils en verront bien d’autres!» Eh bien! non, je ne veux rien voir de cette mascarade, répétait le petit marquis. J’attendrai!

Il avait éprouvé une émotion profonde lorsqu’un soir, un pauvre diable de paysan s’était présenté à lui, lui rapportant du lointain Périgord le prix de fermages accumulés et lui disant:

— C’est Montpezat, votre métayer, qui, sachant que je passais en Angleterre, — je suis garçon d’écurie chez lord Holland, — m’a confié cet argent, qui est à vous, monsieur le marquis!

L’argent arrivait bien, M. de Beauchamp étant à bout de ressources. Ce bon Montpezat! Le modèle des serviteurs! Il y a de braves gens, en ce monde. Ah! toute sa vie durant, Montpezat jouirait de la ferme qu’il exploitait, il serait chez lui, à Ratevoul! Mais comment le Périgourdin avait-il pu découvrir la retraite de l’exilé?

— Au «Bureau des Étrangers», monsieur le marquis. Nous savions, là-bas, au pays, que vous étiez à Londres, et alors... Ah! monsieur le marquis, quand vous rentrerez à Saint-Alvère, on en tirera des pétards, on en allumera des feux de joie sous les châtaigniers!

— Plus tard, mon ami. Cela viendra. Mais plus tard. Ça ne peut pas durer, n’est-ce pas, ce Consulat?... Un Consulat! Des consuls! O parodie de l’histoire romaine!

Et le Consulat ne durait pas; mais il était remplacé par l’Empire, et, maintenant, c’était l’empereur qui gagnait des batailles et qui faisait pousser aux Anglais des cris de colère. Les caricatures continuaient à parodier Boney et son grand chapeau, ses grandes bottes et son grand sabre, sorte d’ogre empanaché et montrant les dents. Les passants continuaient à en rire; mais M. de Beauchamp ne pouvait s’empêcher de répondre, lorsqu’on lui parlait de «petites victoires sans conséquence» des Français:

— Tout de même, quelque peu importantes qu’elles soient, M. Pitt en a eu un coup de sang!

On haussait les épaules autour de lui, lorsqu’il disait encore:

— Il me semble que ce drôle vient d’entrer à Vienne!

— Oui. Par surprise...

— Mais qu’est-ce que cette nouvelle bataille que les crieurs annoncent?

— Rien du tout. Un petit engagement. Quelques patrouilles repoussées près d’un étang. Une escarmouche. Ils appellent ça Austerlitz!

Le petit marquis avait pris le parti de se laisser vivre au gré des événements. Et, dans cette inaction, calculant penny par penny ce dont il pouvait disposer grâce à ce que lui avait envoyé le fermier Montpezat, faisant aussi, pour épargner ses maigres ressources, des copies pour des maisons de commerce, les années qui bouleversaient l’Europe passaient, passaient, condamnant l’exilé à une sorte de torpeur fataliste. L’heure arriverait bien où l’on pourrait rentrer en France tête haute, puisque tout arrive...

Mais que c’était long et que les heures étaient lourdes! Ah! si ce Jacobin couronné n’avait pas fait fusiller le duc d’Enghien, M. de Beauchamp eût peut-être consenti à signer la paix avec lui et à passer par Paris pour se rendre en Périgord! Mais Paris était trop près de Vincennes, et l’idée de voir le petit Corse aux Tuileries semblait ironique au petit marquis. Alors, ne pardonnant pas, ne capitulant point, il restait fidèle à son entêtement. Il ne rentrerait que dans huit jours.

Et les noms de «petits engagements» continuaient à emplir les gazettes anglaises. Iéna, Eylau, Friedland, Essling, Wagram... Puis, d’autres encore, des noms espagnols, puis des noms russes... Le récit d’une grande et terrible aventure... Borodino, Moscou... Des bulletins constatant que l’armée, en ce moment même, à demi ensevelie sous la neige, était victorieuse et que «jamais la santé de Sa Majesté n’avait été meilleure»; puis, d’autres noms encore, tracés en lettres rouges sur la carte du monde: Lutzen, Bautzen, Leipzig... Des batailles en France... La Champagne piétinée... Paris tombé, l’empereur, oui, Boney, réfugié, cantonné dans l’île d’Elbe... Et, cette fois, le roi rentrant à Paris! Le roi! A Paris, le roi de France...

Le petit marquis, à cette nouvelle, avait résolu de rentrer bien vite, et, ayant refait ses malles tant de fois faites, défaites, refaites, il s’apprêtait, une fois encore, à reprendre, en s’arrêtant à Douvres, le bateau de Calais après avoir donné un dernier adieu à Fanchette. Mais c’était cette tombe, tout justement, qui le retenait, comme s’il allait laisser son cœur en Angleterre. Il avait vieilli, n’étant pas vieux, pourtant; mais il n’était plus le galant petit marquis promenant dans Piccadilly son élégance gentiment impertinente. Vingt ans d’exil — plus de vingt ans! — lui avaient apporté des rides. Alerte toujours, mince toujours, marchant toujours la tête haute, on ne lui eût point donné la quarantaine, et il l’avait dépassée. Tout de même, au coin des yeux, on eût déjà trouvé le semblant de la mélancolique patte d’oie. Mais l’entêtement de l’exilé avait pour complément la fidélité de l’amoureux. Les années ne lui avaient point fait oublier Fanchette, et de jour en jour, maintenant même, maintenant que la route était libre, il attendait, il temporisait avant de quitter le pays où il allait laisser cette humble petite tombe. Après lui, qui arracherait les herbes toutes prêtes à effacer les mots: «Fanchette, de la Comédie-Française»?

— Mes huit jours ont duré tant d’années! Ils peuvent bien durer quelques jours encore!

Ils durèrent cent jours, cette fois, les Cent-Jours du retour de l’île d’Elbe, et M. de Beauchamp fut réveillé, un matin de printemps, par mistress Sniddle, qui lui dit, effarée:

— Monsieur le marquis, monsieur le marquis, grande, effrayante nouvelle! Boney!...

— Eh bien! Boney?

— Boney s’est échappé de son île! Boney est rentré aux Tuileries!

— Aux Tuileries, mistress Sniddle?

— Aux Tuileries. Et c’est la guerre, dit-on partout, la guerre qui va recommencer.

— Ce diable de Bonaparte a du pluck, répondit le marquis.

Il regarda ses malles bouclées.

— Attendons, fit-il encore. Mais, cette fois, par exemple, c’est bien l’affaire de huit jours!

Londres bouillonnait. Le marquis s’alla promener par les rues. Les visages des passants étaient blêmes d’anxiété ou rouges de colère. On parlait d’écraser, cette fois, le Boney, et le duc était là, le glorieux duc des campagnes d’Espagne. D’autres ne pouvaient s’empêcher d’admirer. L’histoire avait l’air, vraiment, d’un roman d’aventures. Des régiments défilaient, musique en tête, que la foule saluait, couvrait de ses hurrahs.

— Allons, dit le marquis, cela sent encore la poudre.

Et, lorsqu’il vit partir pour la Belgique les bataillons qu’allait commander le Duc de fer, il ne put s’empêcher de songer à ces pauvres braves gens du pays de France qui avaient, une fois encore, pris leur fusil et suivi leur empereur.

Mistress Sniddle lui avait dit un mot qui l’avait fait à la fois sourire et frémir:

— Monsieur le marquis, on assure que ce ne sera pas long. Une campagne de huit jours!

Dans huit jours! Mais la campagne débutait par un coup de tonnerre. Un nom nouveau était imprimé par les gazettes: Ligny. A Ligny, les Prussiens avaient été bousculés; le vieux Blücher, foulé aux pieds des chevaux, avait failli être sabré, fait prisonnier... Eh! eh! Boney avait au jeu de la mort retrouvé la chance!... Mais, tout à coup, explosion de joie dans l’immense Londres. Victoire! La nouvelle arrivait de la défaite française. Waterloo! Wellington! A Mont-Saint-Jean, la vieille garde écrasée. L’empereur en fuite. Les Alliés marchant sur Paris une fois encore. Et c’était un délire dans la cité, dans les parcs, à bord des bateaux de la Tamise. Vive le duc! Hurrah pour Wellington! Gloire à la vieille Angleterre! Alors, le petit marquis rentrait seul dans son triste logis de Crown Court, et, tandis que mistress Sniddle allumait, pour illuminer le logis, des chandelles de résine, Hector de Beauchamp d’Antignac fermait sa porte, rêvait dans l’ombre et se sentait invinciblement une envie de pleurer.

Pourquoi?

Pourtant, — et, cette fois, pour toujours, — Waterloo lui rouvrait les portes de la France!

La Cour de Gand reprenait le chemin de Paris. Le petit marquis pouvait reprendre la route de Saint-Alvère. Il se sentait pris, d’ailleurs (était-ce l’âge qui venait?), par une sorte de nostalgie qu’il n’avait pas éprouvée, même aux premières heures de l’exil. Les vignes, les ratoubles, les champs de blé d’Espagne, le petit riou courant au bas de la terrasse sur les cailloux blancs, tous ces paysages de son enfance, il avait, à présent, hâte de les revoir. Il laisserait au cimetière de Douvres le rêve enchanté de sa jeunesse pour retrouver au pays la tombe de ses vieux. Et puis, il était pressé aussi de revoir sur les Tuileries, et au-dessus des bataillons en marche, flotter le drapeau blanc fleurdelisé sous lequel avaient combattu ses ancêtres.

Il partirait donc. Oh! certes, pour tout de bon, il partirait! Il irait, une dernière fois, porter des fleurs à la pauvre Fanchette. Et, cette fois, les huit jours de proscription seraient enfin finis. Huit jours!

— Mistress Sniddle, je prends congé de votre Angleterre. Elle me fut pitoyable. Je lui dis adieu. Et je vous dis adieu aussi, bonne mistress Sniddle. Ma valise est bouclée. Dans deux jours, je me mets en route!

— Bon vent, bonne mer, monsieur le marquis!

Et, la veille de son départ, un beau soleil d’automne donnant un air d’été aux rues de Londres, le marquis de Beauchamp voulut revoir, une dernière fois, les coins de la grande ville où il avait si souvent promené, bercé sa mélancolie. Il entrait dans Westminster, pénétrait dans le Cloître, allait encore à ce «Bureau des Étrangers» où, cette fois, on lui donnait des nouvelles du roi Louis XVIII, que saluaient, là-bas, la plupart des maréchaux de l’Empire. Il éprouvait comme une volupté amère à se revoir dans les ruelles où il avait si souvent, lamentable et seul, traîné les talons. Tel qu’autrefois, le petit marquis redressait sa taille et passait le front haut parmi ces étrangers. Mais, maintenant, ce n’était plus l’espoir de la fin d’exil qui combattait sa tristesse, c’était la certitude d’échapper à l’étouffante atmosphère de Londres, aux pensées déprimantes, et les huit jours, les fameux et décevants huit jours qui avaient duré vingt et un ans, — près de vingt-deux ans, — ces ironiques huit jours s’appelaient demain!

Demain! En route pour la France! Demain, la fin d’un mauvais rêve! Demain, le mot qui résume tous les espoirs à la fois et toutes les revanches! Demain!...

Et, jusqu’au soir ayant erré, battu le pavé, regardé les boutiques, longé la Tamise, le soir tombant et les lanternes des tavernes s’allumant, çà et là, comme de gros yeux rouges, comme il passait dans le Strand pour regagner le chemin de Saint-James et le logis de Crown Court, le petit marquis fut arrêté par une pancarte affichée à la porte d’un débit de wines and spirits, où l’on donnait à boire entre deux chansons et deux gigues. Un nom l’attira: Boney, et un titre: Boney on board the Bellérophon. Bonaparte à bord du navire où il avait cru trouver asile.

Le marquis de Beauchamp, toujours curieux, voulut voir. Comment parlaiton de l’Usurpateur, là dedans? Il descendit, par un étroit escalier de pierre, dans un caveau empli de fumée et garni de tables autour desquelles buvaient et mangeaient des spectateurs aux faces brutales de matelots ou de rôdeurs. Il y avait aussi des filles aux bras nus, belles, rieuses, dépoitraillées. La taverne sentait l’ale et le tabac. Le petit marquis eût préféré l’ambre et il se disait que sa curiosité le menait là en un étrange cabaret. Sans même lui demander ce qu’il voulait, un garçon à mine de boucher lui apporta de la bière et un roast beef et, mis en appétit malgré l’odeur, le marquis réclama du pain, ce qui provoqua chez le steward un étonnement profond.

— Vraiment, songeait le marquis, pour mon dernier repas, je n’ai point choisi le lieu le plus élégant!

Mais chose curieuse, la bière était exquise et le roast beef excellent.

— On a de ces surprises, pensait encore Hector de Beauchamp. Il faut parfois goûter à la cuisine du peuple!

Et, dans cette atmosphère épaisse, parmi ces matelots et ces belles filles, il mangeait de bon appétit après avoir touché du bout des lèvres à la nourriture, et il se divertissait aux clowneries des danseurs qui se succédaient sur l’estrade, applaudis, acclamés par les hurrahs du public, les pots d’ale frappés sur les tables ajoutant leur fracas aux bravos gutturaux; — il s’amusait de ce tapage et de cette beuverie de taverne, le petit marquis, lorsque, à son grand étonnement, il vit tout à coup apparaître sur ces planches un chanteur, un acteur portant le costume dont les caricatures féroces de Rowlandson revêtaient, d’ordinaire, Bonaparte, les grosses bottes éperonnées, la redingote grise et le large chapeau déjà légendaire, et, à cette apparition, un hurrah formidable, accompagné de rires insultants, s’éleva, éclata comme une explosion et, souligné par des rires, souffleté par des sifflets, un nom, un nom unique retentit, ironiquement, férocement prononcé:

— Boney! Oh! Boney!

Et une voix de stentor, que l’old Irish whisky rendait étrangement rauque, ajouta:

— Pendez-le aux vergues, Boney! Toute la salle applaudit. Les belles filles riaient. Le marquis de Beauchamp se sentait mal à l’aise. S’il partait? S’il laissait là ces matelots et ces drôles? Mais il voulut voir jusqu’où l’espèce de mime aperçu là pousserait la caricature, et il entendit, il écouta une chanson que chantait, en l’accompagnant d’une gigue, le danseur comique dressé sur ces tréteaux.

Les couplets disaient les mésaventures de Boney, trahi par la victoire comme par Joséphine, et, au refrain, le danseur, reprenant sa gigue, répétait sur un air sautillant, en un mélange de mauvais anglais et d’accent français parodié:

C’est moi Boney, le pauvre Boney,

Le Boney qui a perdu son empire de carton

Et son épée de bois!

Où me cacher? Le duc me poursuit,

Le duc va me couper les oreilles,

Au fond,

Au fond,

Du Bellérophon!

Et, à chaque refrain, c’était, dans la taverne, un enthousiasme formidable, un tonnerre de bravos, des cris, des hurrahs, des injures. Hector de Beauchamp sentait son cœur battre à ces insultes, qui, en frappant un vaincu, atteignaient un homme qui, après tout, avait représenté la France. Il allait se lever décidément et remonter le petit escalier qu’il avait descendu; mais il s’arrêta en voyant surgir, à côté de ce pitre qui incarnait Napoléon, deux superbes grenadiers anglais prenant Boney par les oreilles et dansant avec lui une gigue effrénée, coupée de bourrades et de supplications, et, entre les habits rouges, l’homme en redingote grise se faisait petit, suppliant, pleurant et lâche.

Le petit marquis se rappelait avoir vu, à la fête de Saint-Alvère, des montreurs de marionnettes jouer La Tentation de Saint Antoine, de M. Sedaine, avec le solitaire tourmenté par les diables:

Messieurs les démons,

Laissez-moi donc!

«Non, tu chanteras,

Tu danseras, et tu riras!»

C’était la même scène, transportée dans un public house de Londres. C’était Bonaparte bafoué et forcé, lui aussi, de «danser en rond» comme le pantin de la baraque foraine. Et, tout à coup, le petit marquis entendit les grenadiers rouges chanter à leur tour: Le fouet au Français! Le chat à plusieurs queues au petit Français! Et les clowns, déguisés en soldats, allaient arracher à Boney ses vêtements, et le fouetter publiquement devant ces buveurs de stout et ces filles; — mais le petit marquis se leva brusquement, se dressa devant sa table, étendit la main vers les acteurs de pacotille et dit, la voix nette comme un coup de clairon:

— Assez!

Instinctivement, les danseurs, étonnés, interrompirent leur gigue. Tous les consommateurs d’ale et de bœuf se retournèrent vers le spectateur qui interrompait ainsi la représentation. Des voix interrogèrent:

— Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce qu’il y a?

Le petit marquis, fièrement, répéta:

— Assez!

Puis, promenant autour de lui un regard circulaire, il prononça, en excellent anglais:

— On n’insulte pas un homme à terre! Ce que chante ce drôle est indigne de vous, Anglais!

Il y eut un moment de stupeur dans la salle enfumée. Les yeux étonnés s’entre-regardaient. Mais, à l’accent du marquis, à son attitude, à son geste, on comprit bien vite, et il y eut une ruée soudaine vers ce petit homme seul qui, hardiment, brava cette foule.

— C’est un Français! C’est un partisan de Boney! A la porte, le Français! Dehors, le French dog, le chien de Français!

Le petit marquis, l’émigré, l’adversaire de M. de Bonaparte, éprouvait un singulier sentiment de colère belliqueuse. Ce n’était plus Boney qu’on venait d’insulter, qu’on osait publiquement fouetter dans ce bouge, c’était la France même. Il se sentait, devant ces étrangers ivres de joie brutale, Français, très Français, uniquement Français. Pour lui, dans ce Waterloo qu’on exaltait, c’était Fontenoy qu’on bafouait, et, devant ce tas de gens hurlant contre lui, enfonçant son chapeau sur sa tête, il se rappelait les mots d’ordre de l’ancêtre: «Assujettissez vos chapeaux, messieurs les maîtres; nous allons avoir l’honneur de charger!»

Il était debout au milieu d’un cercle de forcenés. Tout le menaçait, jusqu’aux comédiens sur l’estrade, jusqu’au danseur chargé de la parodie de Bonaparte, et qui criait: «Assommez-le!»

Parmi ces adversaires soudain déchaînés, le petit marquis vit, tout à coup, un géant à face noire qu’il n’avait pas aperçu dans la taverne. Il reconnut le nègre du Cirque Astley, le terrible boxeur Mac Lee. Le nègre répétait:

— Oh! je le connais, celui-là! C’est le petit Français qui a voulu faire le malin et qui ne sait même pas se tenir à cheval!

— A mort, le Français! hurla la foule.

Le petit marquis se mit en garde de boxe et répondit à Mac Lee:

— Il était dit que nous ferions un match! Allons!

Et, les cris l’assourdissant, il entendait les hommes et les femmes varier leurs menaces:

— Frappez! Allez! En avant, Mac Lee!

— Fouettez-le! Fouettez-le donc! La fessée, comme à Boney!

Le petit Français faisait tête à l’orage.

Il s’était accoté contre une colonne de fer soutenant la voûte du caveau et son attitude résolue en imposa un moment à ces adversaires l’entourant là comme chiens à la curée autour d’un cerf. Le nègre Mac Lee s’avançant sur lui, ses dents blanches découvertes par un rictus féroce, Hector de Beauchamp d’Antignac n’attendit pas que le premier coup lui fût porté et il lança bravement son poing dans la face noire. Un juron sortit des lèvres saignantes du nègre, et, pendant que des femmes s’accrochaient aux tibias du petit marquis pour le faire tomber, le terrible poing de Mac Lee s’abattit sur le crâne du Français, et le marquis, étourdi, assommé, sentit qu’autour de lui, êtres et murailles, faces hurlantes et tables chargées de verres, tout tournait à la fois.

Il eut la force de jeter, dans un dernier cri:

— Vivent les Français, canailles!

Et, glissant le long de la colonne, il s’affaissa sur le sol, où le sang qui coulait de ses narines se mêlait au pale-ale renversé. Alors ce fut, autour de ce pauvre corps étendu, une poussée brutale, féroce. Tous ces êtres surexcités, s’animant les uns les autres, s’acharnaient sur le Français évanoui.

— Il a insulté le Duc!... Il nous a appelés canailles!... A la Tamise!... A Tyburn!...

Et le chanteur, sur l’estrade, reprenant ses couplets injurieux, dansait, dansait avec une rage de Mohican autour d’un vaincu, le hornpipe enragé que les marins de Nelson avaient trépigné le matin de Trafalgar.

Les coups pleuvaient sur le marquis. Tous les poings avaient frappé. Le petit marquis gisait, immobile, et un lourd matelot levait sur son visage son gros soulier aux clous énormes. Il allait écraser sous son talon cette face ensanglantée. Mac Lee l’arrêta:

— Non, dit le nègre, il est knock out.

Et le boxeur protégea contre cette foule l’adversaire qu’il avait abattu. Le corps du marquis eût été, sans lui, déchiré, mis en bouillie. Le nègre dit alors:

— Il faut nous débarrasser de ça!

— A la Tamise! répétèrent des voix rauques.

Mais Mac Lee savait où logeait l’écuyer improvisé d’Astley Circus. Il éprouvait, maintenant, un sentiment de pitié pour ce pauvre être sans mouvement, mort, peut-être.

— On va le reconduire à Crown Court. Il a son compte.

— Après tout, quoi! dit rudement un matelot, il a fait son devoir de Français!

— Il aimait son général, le général Boney!

— L’empereur, dit le marin.

Et ces mêmes êtres, qui eussent, quelques minutes auparavant, déchiqueté le corps étendu, se sentaient, peu à peu, émus devant ce demi-cadavre.

— Il n’avait pas peur, le petit!

— Il t’a envoyé un joli coup de poing, Mac Lee!

— Bah! une chiquenaude, fit le nègre, riant toujours.

Ce fut lui qui emporta jusqu’à la rue, monta par le petit escalier Hector de Beauchamp, encore évanoui. On héla un carrosse de louage et Mac Lee donna l’adresse du petit marquis. Il accompagna même le blessé jusqu’au logis de mistress Sniddle. En route, le blessé ouvrit les yeux, regarda, étonné, ce visage noir, ces gros yeux d’un blanc de marbre fixés sur lui, et il ne comprit rien, tout d’abord, aux paroles de Mac Lee:

— Le match est fini! On se donne la main!

Puis, comme s’il eût reconstitué les angoisses successives d’un cauchemar, il revoyait la scène farouche au fond du caveau: le danseur, les hôtes du public house, les matelots, les filles, le cercle affreux des faces hurlantes... Il avait envie de crier encore à toutes ces brutes: «Vive le roi!» et: «Vive la France!» Il s’évanouit une fois encore en arrivant à la pauvre maison de Crown Court, et mistress Sniddle leva les yeux au ciel en voyant son hôte en cet état.

— Mais il est perdu! dit-elle.

— Oh! fit le boxeur. Nous en voyons bien d’autres. Et l’on s’en remet.

La logeuse, forte et résolue, déshabilla et coucha le petit marquis comme elle eût fait d’un enfant. Il reprit ses sens. Elle alla lui chercher un peu de bonne vieille eau-de-vie que le blessé avala avec une légère grimace. Puis, en hâte, elle pria une voisine d’aller avertir, ramener le docteur Ploomfield.

Hector de Beauchamp était bien faible, lorsque le médecin vint à son chevet. Il eut, pourtant, la force de sourire et dit:

— Allons, il était écrit que nous devions nous revoir.

Le brave docteur fut effrayé de l’état où il trouvait le marquis. Son pauvre corps maigre n’était qu’une plaie. Le blessé souffrait de partout.

— Une rude courbature, docteur!

Puis, se souvenant tout à coup que demain, — oui, demain, — il devait partir pour la France, son regard cherchant dans un coin de la chambre la valise close, il ajouta:

— Demain, c’est impossible, n’est-ce pas?

— Ce serait imprudent, monsieur le marquis.

— Mais (et le sourire devenait à la fois inquiet et ironique sur ce fin visage pâli) dans huit jours?

— Dans huit jours? fit le docteur Ploomfield, qui semblait mentalement calculer avant de répondre.

— Oui, dans huit jours! Mes fameux huit jours!

— Peut-être, dit le docteur.

— Seulement peut-être?

— J’espère, corrigea doucement le médecin.

Mais, en quittant le chevet du marquis, il glissa tout bas à l’oreille de mistress Sniddle:

— Je crains bien qu’on n’ait frappé trop fort. Il faudra voir ce qui peut se produire du côté du cerveau. Il faut attendre.

Le docteur Ploomfield n’attendit pas longtemps. Dans la nuit qui suivit, le blessé eut le délire. Il appelait. Il se débattait contre des adversaires imaginaires. Il mêlait, en des phrases décousues, le nom de Boney à celui de Fanchette. Mistress Sniddle, qui le veillait, l’entendait dire, d’une voix irritée et sèche:

— Eh bien! quoi, Boney?... C’est un soldat français, Boney... Il aura illustré le règne de Sa Majesté Louis XVIII, Boney... Fanchette lui portera des fleurs, de jolies rieurs... Des jacinthes... Des roses... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je n’ai pas peur de vous! Waterloo!... Qu’est-ce que c’est que ça, Waterloo?... Je ne connais pas... A Paris!... Dans huit jours, à Paris!

Et la pensée unique, l’idée obsédante, les mêmes mots, dans le délire comme dans la vie, revenaient sur ces lèvres brûlées de fièvre.

— Huit jours!... Dans huit jours!...

Au matin, lorsqu’il revint voir son malade, le docteur diagnostiqua un transport au cerveau. Il ordonna des applications sédatives, des lotions aux tempes. La fièvre tomba un peu vers midi.

Le marquis posa alors cette question, sa question éternelle:

— Dans huit jours, pourrai-je enfin partir?

— Oui, cher marquis!

Et le docteur songeait: «Avant huit jours ne sera-t-il point parti?»

Le soir, le pouls se mit à battre plus fort. Les mains du petit marquis brûlaient. Il désignait toujours à mistress Sniddle des êtres imaginaires qui, disait-il, emplissaient la chambre.

— Ce nègre... Là... Oui, ce nègre, qu’est-ce qu’il me veut, ce nègre?

— Si c’est Mac Lee que vous croyez voir, répondait la logeuse, Mac Lee est venu savoir de vos nouvelles, et l’on s’inquiète de vous, à Astley Circus...

Mais le marquis n’écoutait pas, n’entendait pas. Les visions de la fièvre cérébrale peuplaient pour lui le triste logis.

— En avant! Frappez, cognez les premiers, messieurs les Anglais! Comme à Fontenoy... Fontenoy... Fanchette...

Et, d’une voix déjà lointaine, doucement, soupirant l’air des Folies d’Espagne, il parlait à la petite morte, il lui disait qu’on allait, oui, qu’on allait bientôt reprendre cette Folle Journée que l’on n’avait pas jouée depuis si longtemps, depuis trop longtemps...

— Et, tu sais, petite Fanchette, M. Caron de Beaumarchais te fera un rôle... Il a promis, M. de Beaumarchais... Et tu as beau dire, quand les auteurs promettent...

Mistress Sniddle écoutait sans comprendre, sans essayer de comprendre. Elle ne savait qu’une chose, c’est que le marquis était en danger et que le docteur ne répondait pas de sa vie.

A la fin du second jour, l’état du blessé empira. La fièvre prit une forme aiguë. Le marquis se dressait sur son lit et parlait de partir, de partir tout de suite.

— Le bateau attend... Fanchette m’attend.

Debout, ses fines jambes maigres nues, sa tête enveloppée de linges comme d’un turban, étendant sa main nerveusement agitée, il ressemblait sur son lit à une sorte de fakir hindou prêchant une guerre sainte ou faisant une prière.

— En avant! En avant!... Quiberon!... La Marseillaise des Émigrés... Bah! je ne me serais point battu contre des Français! Je le dirai au roi, dans huit jours! Dans huit jours!

La nuit qui suivit fut cruelle. La forte mistress Sniddle eut grand’peine à maintenir dans le lit le marquis délirant. Le jour vint qui abattit la fièvre, le jour, une aurore grise, dans le brouillard de Londres. Le petit marquis étouffait.

— Ouvrez la fenêtre, dit-il.

Il voulut aspirer l’air du dehors, un air épais qui le prit à la gorge et qui lui fit mal.

— J’étouffe. Je respirerai mieux en France!

Le docteur vint à l’heure accoutumée.

— Est-ce que je vais bien, docteur? Je me sens mieux, dit le marquis.

— Avant peu, vous irez tout à fait bien.

— Dans combien de jours? Mes huit jours?

— Avant cela.

— Tant mieux, docteur. Croiriez-vous que je viens, moi, oui, moi, d’avoir peur de mourir? Mourir pour avoir défendu Boney..., Napoléon Bonaparte, moi, Hector de Beauchamp d’Antignac, avouez que c’eût été trop bête!

— Ce n’est pas Boney, dit le docteur, c’est votre pays que vous défendiez. C’est très correct!

Le marquis fut jusqu’au soir souriant et calme. Puis, la nuit revint avec sa fièvre et, à l’heure des mourants, une dernière vision d’autrefois, le Périgord, les châtaigniers, et Versailles et Trianon, et les grands marronniers de Figaro, et les fleurettes de Fanchette, et les lourdes, lentes, tristes journées d’exil, et les longues courses et stations au «Bureau des Étrangers», et les espoirs et les déceptions, et les huit jours, les éternels huit jours reportés de semaines en semaines, de mois en mois, d’années en années, le retour différé, le retour attendu comme la manne de vie, — et voilà que l’heure avait sonné: le départ était fixé... Il partirait, il allait partir, il partait...

Le petit marquis expira, dans la nuit, en murmurant un mot très doux: France! La France!

On trouva dans son portefeuille tout juste de quoi le faire enterrer; mais le docteur Ploomfield estima que M. de Beauchamp eût été peut-être heureux à l’idée qu’il reposerait auprès de la bouquetière Fanchette, comédienne de la Comédie-Française, et c’est pourquoi il y eut deux pierres voisines portant des noms français dans le green anglais, le cimetière de Douvres.


CARLOS

ET CORNÉLIUS