LA PLACE DAUPHINE

DESAIX ET MADAME ROLAND

Une petite place triangulaire, triste et sombre par les jours de pluie, bizarre d'ailleurs, parfois rajeunie, réchauffée de soleil; des maisons hautes, des portes basses, des grilles aux fenêtres: c'est la place Dauphine. Tous les omnibus qui passent par le pont Neuf sont contraints d'en faire le tour. La correspondance l'exige. En regardant ce triangle, tout aussitôt on a froid. La teinte est grise. A peine un bout de ciel égaré au-dessus. En tout temps, ses maçonneries de briques, salies par chaque journée depuis Henri IV, suintent l'ennui, et ses arcades à refends ont de sinistres et mélancoliques aspects; ses pierres de taille se disjoignent comme si elles bâillaient. Les boutiques qui sont là blotties ne sont pas faites pour l'égayer: des magasins de librairie, des repaires d'antiquités, des études d'huissiers, des bureaux de journaux judiciaires. Les petits corridors ouvrent sur la place leurs boyaux noirs, les escaliers sont glissants, les paliers étroits. Un quinquet phthisique agonise tout le jour durant sans éclairer personne. La rampe est huileuse, les murs sont gras. Mais vient un rayon et tout cela se dore et semble sourire.

La place Dauphine a d'ailleurs ses enthousiastes. On l'a appelée «la plus jolie place de Paris». Ce qui peut-être la rend définitivement maussade, c'est cette colonne dérisoire qu'on a élevée là au général Desaix. Le buste lugubre, l'air assombri, dégradé par le temps, verdi par la pluie, regarde (et non sans envie)—là-bas, dans la foule, parmi les arbres—la statue de bronze de Henri IV, qui développe à cheval sa lourde carrure.

Ce monument de Desaix, avec sa statue à demi-détruite, ses noms de victoires maintenant illisibles, ses tables de marbre plongeant piteusement dans un réservoir mesquin, est la chose la plus triste du monde. On doit mieux que cela au général républicain. Une inscription de cette colonne rappelle les paroles fameuses:

«Allez dire au premier consul que je meurs avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la France et la postérité!»

Il est aujourd'hui prouvé que Desaix, tué sur le coup, n'a prononcé avant de mourir aucune parole. Mais on peut dire cependant que, s'il regrettait de n'avoir pas assez fait pour la France, la France peut regretter de n'avoir pas encore assez fait pour lui.

La place Dauphine a, d'ailleurs, changé d'aspect depuis la reconstruction de la préfecture de police et, dit-on, les deux vieilles maisons aux briques rouges, qui en forment comme l'entrée du côté du pont Neuf, vont tomber. Ainsi s'enfuient les souvenirs! C'est dans la maison qui donne sur le quai de l'Horloge qu'habita le graveur Philipon et que naquit Mme Roland. On a démoli, à l'intérieur, la petite cellule où, la journée finie, s'enfermait la jeune fille avec ses livres, ses chers livres, et traçait sur son papier ces Lettres aux demoiselles Cannet, dont M. Dauban a donné naguères une édition nouvelle.

La maison va tomber! Dans peu d'années, que sera devenu le Paris historique qu'on aimait à retrouver dans ses promenades comme on feuilletterait un vieux livre? Ruines! Fantômes! Que de fois, à cet angle du quai, n'aurait-on pas cru voir, avec ces yeux de l'imagination qui valent bien les autres, la petite Manon «en fourreau de toile» aller au marché avec sa mère ou, son panier sous le bras, tête nue, ses jolis cheveux frisés sur son front de quinze ans déjà bombé et réfléchi, achetant «à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la ménagère avait oubliés.»

La première édition de ces Lettres aux demoiselles Cannet date de 1841 et M. Auguste Breuil l'avait signée. Elle jetait déjà sur les années d'adolescence et de la jeunesse de Mme Roland un jour satisfaisant. Elle montrait Manon au couvent des Dames de la Congrégation, rue Neuve-Saint-Étienne, et s'y liant d'amitié avec Sophie et Henriette Cannet, qui devaient être pour elle comme des soeurs.» C'était vers le soir d'un jour d'été, dit Mme Roland; on se promenait sous des tilleuls… Les voilà! les voilà! fut le cri qui s'éleva tout à coup.» Ne semble-t-il pas, à la façon dont ce souvenir est raconté, qu'il y eût comme une prédestination dans l'amitié des trois jeunes filles? La première édition de ces lettres était suffisante pour le temps. Mil huit cent quarante et un, ce n'est pas si loin, et pourtant l'histoire a marché, ou le goût de l'histoire, le souci des petites choses, des traits peu importants en apparence et qui peignent nettement tout un caractère, l'amour des petits riens qui sont à l'étude d'un homme ce que les moindres plis, les rides minuscules, les tics sont à son visage: ils complètent sa physionomie, l'animent, la rendent vivante.

Grâce à la publication récente, les grandes lignes et les moindres traits sont aujourd'hui rassemblés. L'édition des Lettres aux demoiselles Cannet est complète, et nous pouvons,—c'est bien le mot,—lire à livre ouvert dans la jeune âme de Manon Philipon. Nous assistons à ses journées de travail, nous recevons ses plus chères confidences, nous savons la cause de ses ennuis, de ses enthousiasmes, le secret de son coeur. Honnête et loyal secret, rêves sans fièvre, châteaux en avenir dont le toit et la façade sont bien modestes.

Elle lit Plutarque et je sais nombre de gens qui lui en feraient un crime. Mais lire Plutarque n'empêche pas de «connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausses,» comme dit Molière, et de les raccommoder au besoin: «Je n'ai, à franchement parler, ni haine ni goût pour le commerce; je sens qu'en entrant dans tel état que ce soit… je m'appliquerais uniquement à l'accomplissement de mes devoirs et que j'en ferois le premier et le plus grand de mes plaisirs.» (Lettre septième, inédite.) Cette Romaine redevient bien vite, puisqu'il le faut, la petite bourgeoise et l'humble fille du graveur.

Humble par raison, fière par tempérament. «On nous a beaucoup pressés d'aller à Versailles chez quelqu'un de connoissance pour les fêtes du mariage. Maman s'est décidée à rester: j'en suis bien aise. Toutes réflexions faites, j'aime mieux rester dans ma cellule avec mes livres, ma plume et mon violon, qu'aller me faire pousser et presser pour voir l'habillement des princes.» Ses plumes et son violon! Elle oublie ses fleurs qu'elle aimait tant.

Les volumes des Lettres de Mme Roland ont tout l'intérêt des Mémoires historiques et aussi d'un roman. On assiste pour ainsi dire, en lisant, à la formation intellectuelle de cette femme, à l'incubation de ses idées politiques, et aussi à la formation de cet honnête et solide attachement qu'elle eut pour M. Roland de la Platrière, un brave homme dont elle fit presque un grand homme. Figure sans élévation, celle de Roland, mais d'une pâte, après tout, sympathique. Il se mouchait pourtant avec ses doigts, se couchait sur son lit et priait sa femme de jouer et chanter à son chevet. C'est le mari dans toute la force du terme, mais le mari sans épithète ridicule. Il aimait sa femme et elle l'aimait et le respectait. Cette passion pour Buzot, dont on a maintenant la preuve, grandit Mme Roland au lieu de l'abaisser. La statue s'est animée. Il y avait un foyer d'amour dans ce marbre. Loin de la lui reprocher, on lui sait gré de cette haute et chaste affection.

Le rôle politique de Mme Roland est plus discutable. Si la Gironde s'est perdue, la femme du ministre y a contribué pour la bonne part. Elle haïssait comme elle aimait, en femme. Et qui sait combien de ses haines instinctives elle a fait partager à ses aimables et éloquents cavaliers-servants? C'était les perdre, c'était se perdre. Du moins sut-elle bien mourir avec ceux qui mourraient un peu pour elle et par elle.

Ah! que je voudrais qu'on pût nous rendre les impressions qu'eut Mme Roland, dans la charrette, de la Conciergerie à la place de la Révolution, et que, dit-on, elle demanda à écrire au crayon, avant de monter les degrés de l'échafaud! Elle ne put les écrire, ces suprêmes pensées, et elles demeureront à jamais dans les éternels desiderata de l'histoire. Nous aurions, cette fois, eu, non le dernier jour d'un meurtrier, mais la dernière heure d'une condamnée!

MADEMOISELLE DE SOMBREUIL 1793