II
Après un assez long silence, Mareuil reprit:
—Voyons, où en étais-je? Ah! voici: cet homme me disait donc que tu lui aurais avoué avoir eu des relations….
Jacques fit un mouvement pour protester de nouveau.
Mareuil l'arrêta.
—Non, ne m'interromps pas. Je te répète ses paroles.
—Oui, va, fit Jacques, s'efforçant de contenir son indignation.
—Tu lui avais donc avoué avoir eu des relations avec mademoiselle de Frémilly. Et, comme tu craignais que ces relations eussent des suites….
Jacques s'agita de nouveau.
Mareuil lui fit signe de se calmer.
—Comme tu craignais, reprit-il, que ces relations eussent des suites….
—Mais, s'écria Jacques, si cela avait été vrai, je serais resté.
J'aurais, au besoin, tout avoué à la baronne de Frémilly.
—Remarque, dit Mareuil, que je ne t'accuse pas, je répète.
—Oui, oui.
—Donc, craignant que ces relations eussent des suites, et ne voulant pas laisser mademoiselle de Frémilly déshonorée et ton fils sans nom, tu lui aurais fait promettre, si tu mourais, de tâcher de réparer ta faute.
—Et comment!
—En offrant de reconnaître l'enfant.
Jacques eut un geste extravagant.
—C'est fou!
Et, se tournant vers Mareuil:
—Et tu as cru cela?
—Dame!
—L'infâme drôle! Je ne sais qui me retient….
—Mais ce n'est pas tout.
—Quoi encore?
—Il m'a appris pourquoi tu avais été repoussé par madame de Frémilly, pourquoi madame de Frémilly s'était obstinément refusée à consentir au mariage de sa petite-fille avec toi.
—Pourquoi donc?
—Parce qu'une de tes maîtresses serait allée la trouver.
—Une de mes maîtresses? fit Jacques, de plus en plus hébété.
—Nommée Noémie.
—Je ne connais pas cette femme.
—Tu ne la connais pas?
—Je te le jure!
—Alors, fit Mareuil, qui commençait à s'étonner sérieusement lui aussi, c'est tout un complot.
—Un complot contre notre amour, un complot contre notre bonheur. Ah! quel est l'infâme?…
Il s'était levé de nouveau. Il allait et venait, dans la petite salle à manger de son ami, avec une agitation qui tenait de la folie.
Mareuil poursuivit:
—Cette femme s'est présentée chez madame la baronne de Frémilly avec une photographie de toi, paraît-il.
—Une photographie de moi?
—Une photographie te représentant avec elle et votre enfant?
—Mon enfant?… On a dit que j'avais un enfant?
—Il paraît.
—Mais cela aussi est un mensonge, un exécrable mensonge. Je ne connais pas cette femme. Je n'ai jamais eu d'enfant.
—Madame de Frémilly l'a cru. Laurence l'a cru. Elles l'ont cru si bien, qu'elles ont adopté l'enfant.
—Adopté l'enfant?…
—L'enfant abandonné par toi. Il vit là-bas, paraît-il, au château de
Marconnay, avec la mère.
De nouveau, Jacques porta la main à son front.
Il sentait que sa raison s'égarait.
—J'ai le vertige! murmura-t-il.
—Alors tout cela est faux?
—Tout, tout. Je ne sais plus que croire, que penser. Il faut que je parte, que j'aille là-bas, que je sache.
—Voilà, dit Mareuil, ce que cet homme m'a appris. Et il est là-bas, lui.
—Au château?
—Non, mais dans une villa où ces dames se sont réfugiées, à Fouras. Il est venu m'annoncer son départ. Et il paraît que le mariage va se faire.
—Le mariage?
—Le mariage de ce Boulard avec mademoiselle de Frémilly. C'est du moins ce qu'il m'a dit. En reconnaissant l'enfant il épousera la mère.
Jacques ne savait plus s'il ne rêvait pas, s'il n'était pas en proie au plus épouvantable des cauchemars.
Il répéta:
—Oh! oui, il faut que je parte, que je tire tout cela au clair, que d'un coup de pied je rompe ce réseau d'infamies dans lequel on a essayé de prendre ma pauvre fiancée. Je n'ai pas été son amant. Elle n'a pas eu d'enfant….
—Cela, si, fit Mareuil, ou du moins j'en suis persuadé.
—Comment?
—Mademoiselle de Frémilly serait accouchée il y a quelques mois, cet été, à Fouras, où elle s'était réfugiée avec sa grand'mère sous un nom d'emprunt, sans doute pour qu'on ne sache pas qui elles étaient. Elles portaient là-bas le nom de Dubois. C'est moi qui ai donné leur adresse à ce Régulus Boulard. Madame de Frémilly m'avait écrit pour me demander si j'avais des renseignements particuliers sur ta mort et m'avait dit de lui répondre à Fouras, au nom que je viens de t'indiquer. Et c'est moi qui ai mis en rapport avec elle ce Boulard, qui se disait chargé par toi de la mission que je t'ai expliquée.
Jacques cessa de marcher.
Il essayait de voir clair dans l'horrible imbroglio qu'on venait de dérouler sous ses yeux et il n'y parvenait pas.
Il comprenait seulement ceci: si cela était vrai, mademoiselle de Frémilly avait eu un amant. Car il n'était pas, lui, il le savait bien, le père de l'enfant.
Elle avait eu un amant.
Elle avait aimé un autre homme.
Elle l'aimait peut-être encore.
Et elle ne l'aimait plus, lui.
N'importe, il voulait la voir, s'expliquer avec elle.
C'en était fait à jamais de son bonheur, mais il voulait savoir qui l'avait détruit, quel était l'auteur de l'infâme machination à laquelle s'étaient laissé prendre la baronne de Frémilly et Laurence.
Si celle-ci avait succombé, s'était donnée à un autre homme, c'était sans doute par dépit, par désir de vengeance, parce qu'elle s'était vue trahie par lui.
Il fallait que Jacques vît cette femme qui s'était fait passer pour sa maîtresse, sût par qui elle avait été envoyée, quel était l'horrible auteur de l'épouvantable complot.
Ne pouvant plus retrouver le bonheur qu'il avait rêvé, et qu'il rêvait encore en revenant à Paris, car il comptait que Laurence, en l'amour de qui il avait foi, lui serait demeurée fidèle; ne pouvant plus compter sur le bonheur, il voulait au moins satisfaire sa vengeance.
Mais il souffrait atrocement.
On le voyait à l'altération de ses traits, aux gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes. Et malgré son insensibilité, Mareuil eut pitié de lui.
Il jeta sa serviette, se leva de table et demanda:
—Que vas-tu faire?
—Aller là-bas.
—Je pars avec toi. Je veux savoir aussi le fin mot de cette histoire. Et je ne veux pas t'abandonner. Je ne veux pas te laisser voyager seul, dans l'état de faiblesse où tu es, après la secousse que tu viens de subir, en proie au désespoir que je lis sur tes traits.
Ah! fit Jacques, il y a des monstruosités qui dépassent tout entendement, des crimes qui confondent. Et celui dont je soupçonne que nous avons été victimes, Laurence et moi, est de ce nombre.
—Je commence, dit Mareuil, à croire tout ce que tu m'as dit, et les scélératesses que je suppose m'épouvantent.
—Il faut, dit Jacques, sauver Laurence de ces infamies. Quoiqu'elle soit coupable, et je n'en puis guère douter après ce que tu m'as dit, je l'aime toujours.
—Tu l'aimes?
—Je l'aimerai jusqu'à la mort, même quand j'aurai les preuves qu'elle m'a trahi, qu'elle n'a pas eu foi en moi et qu'elle s'est livrée à un autre homme par dépit, même par amour. L'affection que j'avais pour elle n'est pas de celles qu'on peut arracher d'un coeur comme le mien. Je l'aime toujours éperdument. Et je souffre comme je n'avais pas souffert encore!
Mareuil lui prit la main, la serra affectueusement.
—Partons! dit-il.
—Oui, partons!
Et ils sortirent.